SCÈNE VI
BERTHOL, DANIEL.
DANIEL, paraissant ereinté. Enfin... tu as bien fait de m'appeler... j'allais partir. BERTHOL. Tu as donc perdu ta patience?
DANIEL. Je l'ai usée.
BERTHOL. Assieds- toi.
DANIEL, s'asseyant. Ce n'est pas de refus, j'ai les genoux dans l'estomac.
BERTHOL. Tu vieillis, Daniel.
DANIEL. Merci; semblable promenade fatiguerait à tout âge... Ce matin, au point du jour, toi que je n'avais pas revu depuis que j'ai quitté mon auberge, tu arrives comme une bombe dans ma boutique d'armurier , et tu me dis de te suivre. Tu me fais sortir par une porte de la ville, lu m'en fais faire presque le tour à travers les bois, les prairaies et les vergers , et après m'avoir fait marcher trois grandes heures , sans me dire un seul mot, tu m'amènes en face de cette maison, me campes devant cette fenêtre, et j'attends deux heures encore avant que tu daignes me faire signe d'entrer ; et maintenant j'espère que tu vas me dire où je suis,, et ce que tu veux.
BERTHOL. Tu es dans une maison qui m'appartient.
DANIEL. A toi ?
BERTHOL. Oui. Les dix ducats que tu m'as donnés m'ont servi à en gagner deux cents, avec lesquels j'ai acheté celte maison.
DANIEL. Ah ! c'est très bien, Berlhol.
BERTHOL. N'est-ce pas?... Mais elle n'est plus h moi. Hier je l'ai reperdue au jeu ; demain un autre en piendra possession... Et comme je suis ruiné et ({ue j'ai besoin d'argent... je veux que tu m'on prêtes.
DANIEL, se levant. Et c'est pour me demander cela que tu m'as fait promener ainsi ?
BERTHOL. Pour Cela , et pour autre chose encore... Je veux que tu accomplisses enfin ton désir de le retirer en Portugal ; en un mot, je veux faire ta fortune...
DANIEL, faisant un pas pour sortir. En m'empruntanl de l'argent?
BERTHOL. Sache d'abord qu'étant resté seul à l'auberge des trois routes , je devins le guide de la jeune fille au secret tout-puissant,
DANIEL, se rapprochant. Et ce secret?
BERTHOL. Je l'ai.
DANIEL. Et la jeune fille? *
BERTHOL, tirant de sa poche l'aumônière que portait Marie. Je n'avais d'abord d'autre intention que celle de lui ravir cette aumônière que je savais contenir le mystérieux écrit ; mais elle se défendit avec tant d'acharnement, que, pour étouffer ses cris, je me vis forcé delà...
DANIEL. Tu l'as tuée...
BERTHOL. Pour qui donc votre seigneurie me prend-elle?
DANIEL. Oh! pardon! {À part.) Il l'a tuée. {Haut.) Mais qu'en as-tu fait ?
BERTHOL, Enfin Yoici l'aumônière et la lettre.
IG
DANIEL. Et que dit-elle?
BERTHOL. Tu vas voir.
Daniel, vivement. Donne.
BERTHOL. Ne nous pressons pas. . . Regarde d'abord si personne ne nous écoute...
Daniel va très-rapidement regarder au dehors et revient de même.
DANIEL. Personne !
BEKTHOL. Tu as déjà VU partout?
DANIEL. Partout !
BERTHOL. 11 me semble que tu as retrouvé l'usage de tes jaiubes.
DANIEL. C'est que je suis si impatient!
BERTHOL , lui donnant Vaumônière.
Tiens, prcns dans cette aumônière, et lis.
DANIEL, lisant après avoir pris la lettre. « Le médecin Vandcr Doès affirme et jure » que , servi par une rare circonstance , il a >> pu soustraire aux Espagnols , qui croient » avoir exterminé ioutela race de Guillaume » de Nassau , une fille de Jcann-e Marie , i> duchesse de Nassau , et de Guillaume , M comte de Nassau, prince d'Orange, et » qu'il l'a, dans les derniers jours de jan- » vier 1565, déposée dans l'asile d'Anvers » sous les deux noms de baptême de sa » mère... Jeanne et3Iarie... Signé, Vander » Doiîs. »
BERTHOL. Eh bien! qu'en penses-tu?
DANIEL. Mais cette lettre est Uîie fortune.
BERTHOL. Elle est à toi?
DANIEL. Comment dis-tu?
BERTHOL. Je dis que je te la donne...
Depuis deux jours, Guillaume gouverne; tu peux aller maintenant lui dire qu'il doit espérer retrouver une lille, lui remettre cette lettre de son médecin, et recevoir eu échange remercîinents et récompenses...
DANIEL. Et tu possèdes cette lettre depuis plus de trois mois?
BERTHOL. Oui.
DANIEL. El tu ne t'en es pas encore servi?
BERTHOL. Je vous la gardais.
DANiiiL, avec méfiance. A moi !
BERTHOL. Avons, mou seul ami... Eh bien ! >u ne cours pas l'enrichir?
DANIEL, se rasseyant. Je suis si fatigué...
BERTHOL. Tu nu l'étais plus tout à l'heure.
DANIEL. Ça me regagne.
BERTHOL. Prends bien soin de celle lettre.
DANIEL, la remettant dans l'aïunônière et lui rendant le tout. Tiens, reprends-la, Berlliol , je pourrais la perdre, tu sauras mieux la garder...
BEKTHOL. Tu me la rends?
DANIEL. Oui, je serai plus tranquille.
BEr. 1 HOL. Et |)0IU((U0i ?
D.VNIEL. Parce que... [Prenant le chemin de lapovtc.) J'aime mieux m'en aller.
BERTHOL, l'arrêtant. Tu veux me quitter?
DANIEL. Oui, sans façon... J'aime mieux te prêter de l'argent, et m'en aller.
BERTHOL , s'emportant. Mais pourquoi donc ?
DANIEL, tremblant. Parce que... parce que j'ai peur.
BERTHOL. Peur... et de qui?
DANIEL. De toi !
BERTHOL. De moi 1
DANIEL. Comment! toi, Berthol... tuas entre les mains depuis trois mois une fortune que tu n'as pu conquérir qu'au prix de... Enfin n'importe! tu l'as conservée , insoucieux jusqu'à ce jour, et maintenant , tu dédaignes de t'en servir... Il y a, P)erthol , dans tout ceci quelque chose de ténébreux et d'incompréhensible qui m'épouvante.
BERTHOL. Et que voulais- tu donc que je fisse?
DANIEL. Que tu allasses trouver le prince.
BERTHOL. Et que je reçusse delui, n'est-ce pas, quelques faveurs en échange? cela eût été bon pour vous, maître Daniel, àl'esprit étroit, à l'imagination bornée, et je vous jugeais bien quand je vous gardais cette part... Mais vous avez pensé que moi, Berthol, devenu possesseur de cet immense secret, je n'en ai pas sondé toutes les profondeurs, étudié toutes les ressources... et calculé tous les possibles
avantages Vous m'avez méconnu, vous
êtes un misérable... Allez-vous-en...
DANIEL. Je me repens... pardonne, et dis-moi... dis-moi ce que tu espères.
BERTHOL. Ce matin , quand nous marchions hors de la ville, comment avez-vous trouvé les châteaux que' j'admirais?
DANIEL. Fort beaux!
BERTHOL. Et les forêts?
DANIEL. Bien longues!
BERTHOL. Et les prairics?
. DANIEL. Bien grandes!
BERTHOL. Eh bien ! je veux avant huit jours posséder ces cbàteaux, ces prés et ces forêts, avec les vassaux qui les habitent et les blasons qui les décorent.
DANIEL. Seulement!
BERTHOL. Oui, pour l'instant. .. Tous ces biens immenses, qui aj)partenaient jadis h la comtesse de Nassau , deviendront l'héritage de celle lille de la comtesse, et je veux devenir, moi, l'époux de cette lille avant de la faire connaître au prince... Comment trouvez.-vous le projet?
DANIEL. J'admire... et je me prosterne.
BERTHOL. Si tu savais, Daniel, que de peine! D'abord |)endant un mois entier, j'ai cherché nuit et jour la trace de celte femme. iùilin , j'étais découragé , quand un hasard mêla fit rencontrer... .Je fus frappé d'abord de la ressemblance qu'elle avait avec la comtesse de Nassau, que. . . j'ai vue de près jadis...
LES ORPHELINES D'ANVERS
DANIEL. ïu as vu de près la femme de Guillaume?
BERTHOL. De très-près. . . lorsque autrefois je fus chargé de guider auprès d'elle le major Van Ruyter dans une petite maison obscure...
DANIEL. Alors qu'elle était prisonnière?
BERTHOL. Oui... Et maintenant que je veux épouser sa fille... je dois plus que jamais lâcher de perdre tous ces fâcheux souvenirs... Enfin, Daniel, les noms de cette jeune fille, la date de son entrée dans la maison d'asile... ne me laissèrent plus aucun doute sur son origine. .. Mais alors un obstacle m'apparut.
DANIEL. Elle était mariée ?
BERTHOL. Non, mais elle avait dans le cœur un violent amour pour un jeune homme, qui, blessé, avait reçu ses secours... Je me fis aussitôt le compagnon du fiancé , je l'accueillis dans cette maison que j'ai achetée proch^de l'habitation de Jeanne... Je devins leur ami commun, presque leur bienfaiteur.
DANIEL. Et tu veux te faire aimer ?
BERTHOL. C'est presque inutile !
DANIEL. Comment donc espères -tu les séparer ?
BERTHOL. Je viens, à l'aide d'un adroit mensonge, de leur faire croire et de les convaincre qu'ils sont frère et sœur.
DANIEL. Bon! bon ! bon!...
BERTHOL. T'y attendais-tu?
DANIEL. Non, par Dieu !
BERTHOL. Cela ne m'étonne pas !
DANIEL. Mais il ne suffit pas de les séparer, il faut encore...
BERTHOL. Voulez-vous me faire le plaisir de m'écouler jusqu'au bout? Non-seulement j'ai su les désunir, mais j'ai amené Georges à me supplier de rester à sa place près de sa prétendue sœur, qui me vénère, m'honore et me croit déjà plein d'amour pour elle.
DANIEL. Dieu que c'est fort!... la position est bonne.
Il met la lettre et l'aumouière dans son sac.
BERTHOL. Et tu sais si ton and Beithol en saura profiter. {Regardant j^ar la fenêtre.) Tiens, regarde, voici Georges qui sort de la maison dans laquelle Jeanne demeure.
DANIEL, regardant. Oui, il vient ici.
BERTHOL. Etjelejure, Daniel, avant peu Jeanne sera ma femme. Toi, tu iras aussitôt sur les pas de Guillaume lui remettre cette lettre, et quand il découvrira , reconnaîtra sa fille, je commencerai, moi, son époux de la veille, par m'humulier à l'aspect de la position brillaute; puis je m'y habituerai promptement... Bientôt, Daniel, nous aiderons le
prince à gouverner ses états, administrer ses finances; nous nagerons dans l'or...
DANIEL , triomphant. Oui , nous nagerons..,
BERTHOL. Ah! j'oubliais... donne-moi ta bourse.
DANIEL, fouillant dans ses deux poches à la fois. Il se trouve précisément que j'en ai deux sur moi.
BERTHOL, les prenant. C'est égal, donne tout de même, et laisse-moi... {Désignant laporte latérale de droite au second plan.) Entre ici, Georges vient. .,
DANIEL. Oui, je te laisse avec lui. . . [Il va pour entrer; s' arrêtant et revenant tout près de Berthol.) Berthol!...
BERTHOL. Quoi?
DANIEL, avec emphase. Vous êtes un grand homme !
BERTHOL. Et vous, uue bête!... allezvous-en:.. [Daniel entre dans sa chambre.) Voyons ce que Georges va me dire , et tâchons de profiter de son erreur; car si je lui laisse le temps de découvrir mon mensonge... Ah! le voici !
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