SCENE V
LANDAIS, LE GENTILHOMME, COS- QUER, le panier au bras.
COSQUER, posant son panier devant lui.
Sainte Vierge! comme ça tombe, comme ça tombe!... J'ai été longtemps, compère; mais si tu voyais les chemins !
LANDAIS. Nous avons cependant payé deux taxes pour leur réparation.
COSQUER. Ah ! bien oui , mais les taxes auront été employées pour acheter une litière à monsieur le chanceher ! Pourvu que nos seigneurs aient les pieds secs, ils trouvent les routes assez bonnes. Du reste, ils auront su aujourd'hui ce qu'il en était. La cour cnassail dans la forêt!... S'ils pouvaient s'enfouir tous dans la grande fondrière du
chemin vert... ça la comblerait du moins, et ça nous épargnerait les fascines,
LE GENTILHOMME, lui frappant sur Vépaulc. Ah ça, que dis-tu donc, drôle?...
COSQUER, l'apercevant. Ah!... un gentilhomme !
Il se découvre.
LE GENTILHOMME. Oui... qui n'a point pris par le chemin vert...
COSQUER, à part. Ahl grand Dieu! je me suis compromis! (Haut.) Messire, je plaisantais... car certainement... mon respect pour la noblesse... vous comprenez que si j'avais su...
Il veut baiser le pan du vùtement du gentilhomme, celuici l'écarté avec son fouet de chasse.
LE GENTILHOMME. C'est bien !
COSQUER, à par t. S'il allait connaître mon nom!
LE GENTILHOMME. Du reste, je suis meilleur chrétien que vous, maître...
LANDAIS. Cosquer...
COSQUER, bas. Chut donc... malheureux !
LE GENTILHOMME. Cosqucr... je tâcherai de me rappeler le nom... Je me réjouis que vous aviez pu éviter la fondrière... à cause des provisions.
LANDAIS, prenant le panier *. En voulezvous prendre votre part?
LE GENTILHOMME. Très-volonticrs.
COSQUER. Comment! messire aurait la bonté...
LE GENTILHOMME. D'avoir faim et d'avoir soif... oui, j'ai cette extrême bonté !
LANDAIS , au Gentilhomme. Prenez place... **
LE GENTILHOMME, VU s'asscoiv au foycr , Landais lui sert à boire. Eh bien... et maître Cosquer?...
COSQUER. Oli ! mon gentilhomme, je sais trop bien ce que je vous dois. . .
LE GENTILHOMME. N'as-tu point d'appétit?
COSQUER. !\Ioi?... je mangerais toujours, si ça ne coûtait pas si cher.
LANDAIS. Alors mets-toi là.
COSQUER. Ainsi vous permettez...
LE (GENTILHOMME. En favtur de tes bonnes intentions pour la noblesse...
COSQUER, à part, en s asseyant à droite sur les inarches de la cheminée. J'ai bien peur de m'èire mis dans une mauvaise affaire.
LE (;entilhomme. TI paraît que vous n'aimez guère le chancelier dans ce pavs.
LANDAIS. Il est vrai.
COSQUER, vivement. C'esl-k-dire, il y en a qui ne l'aiment pas!
* Cosquer, le Gentilhomme, LamlBi^.
" Cotquer.Undai», le Gentilhomme.
LE GENTILHOMME. Toi, SUrtOUt.
COSQUER. Comment moi!
LE GENTILHOMME. Oli ! jo l'ai entendu tout à l'heure.... Et pourquoi le haïssezvous?...
LANDAIS. Pourquoi?... parce que nous autres manants nous sommes, à ses yeux, au-dessous de son cheval ou de son faucon ; parce qu'il arrache à nos enfants leur pain noir pour nourrir les meutes de monseigneur le duc, parce que nous ne sommes pas pour lui des hommes, ,mais quelque chose, qu'il brise, qu'il écrase et qu'il jette à la fournaise pour en retirer de l'or.
COSQUER, à part. C'est vrai, mais ça ne ' se dit pas tout haut!
LE GENTILHOMME. Et crois-tu, viveDieu, qu'il soit facile de faire autrement? il faut bien que quelqu'un paye! c'est de la nécessité qu'il faudrait te plaindre, et non du chancelier !
LANDAIS, c'est du chancelier, messire, car il est l'instrument de nos misères! Malheur h qui attache son nom aux iniquités! Croit-il en être quitte parce que, comme Pilate, il lave ses mains après les avoir trempées dans nos sueurs et notre sang? j\on, non, la nécessité ne prend point à son compte les crimes des hommes ; chacun est responsable de sa vie, et le chancelier rendra compte, un jour, de nos douleurs.
COSQUER , à part. Qui est-ce qui le prie de dire tout ça?
LE GENTILHOMME , sérieusement , se levant. Je vois, mes maîtres, que vous êtes de grands politiques.
cosQVETx, vivement. Permettez... ce n'est pas moi !
LE GENTILHOMME. Oh ! loi, je connais ton opinion !... tu voudrais combler les fondrières avec des gcntilshoninu's.
COSQUER , à part. Décidément je suis compromis,
LANDAIS. Ah ! si le duc pouvait savoir la vérité !
LE GENTILHOMME. Et quand il la connaîtrait?... tu crois peut-être ([u'il fait ce qu'il veut?
LANDAIS. Non! je sais qu'il a sa fidèle noblesse qui ne le laisse maître que de faire le mal , parce qu'elle en profile ; mais monsoigiKMir le duc ne peut-il s'affranchir de cette humiliante tutelle?
LE GENTILHOMME. Et par quel moyen?...
LANDALS. En nous appelant h lui, nous autres que la noblesse opprime ; en nous dtmnant sa puissance à défendre. C'est son iniérèt comme le nôlre. Il tient les grands vassaux à la chaîne, mais il ressemble à un
PIERRE LAWDALS
chasseur qui mènerait en laisse des lions ; ce n'est pas lui qui les conduit; il est entraîné par eux. Nos misères même ne retournent ni à son bonheur ni à son profit. Sur les dix deniers qu'on nous arrache, neuf restent aux mains des gentilshommes, et c'est à peine si le dernier arrive au duc. La seule chose qui lui reste entière, c'est la responsabilité de nos tortures.
LE GENTILHOMME, pensifs à part. Il a raison.
LANDAIS. Ah ! si monseigneur comprenait cela, la victoiie serait aisée!... cette noblesse qui fait curée de nous et qui le domine, elle n'a plus le rude courage des anciens temps; elle emploie ses richesses à entretenir des vices au lieu de chevaux de guerre, à acheter des femmes au heu d'armures; la prospérité l'a amollie sans l'éclairer ; elle a perdu sa force, et l'intelligence ne lui est pas venue ! son règne touche à sa (in ! Ah ! si j'avais le pouvoir du duc, seulement pour une année. . . je la briserais comme ce verre. . .
Il brise avec le pied, un des verres posés sur la marche du foyer*.
COSQUER , effrayé. Par exemple... ah!
messire... ce n'est pas moi...
LE GENTILHOMME, étonné. Et qui es-tu donc, toi qui gouvernes ainsi le duché et parles de tout y changer?
LANDAIS. Moi?... un pauvre tailleur de village, qui gagne trop peu pour vivre.
LE GENTILHOMME. Tu Serais plus à l'aise, à ce qu'il semble , dans le conseil du duc François que sur ton étabU.
LANDAIS. Peut-être !
LE GENTILHOMME. Mais as-tu réfléchi à ce que tu viens de dire ? sais-tu que cette noblesse que tu parles de soumettre tient dans ses mains tout le duché ; qu'unie par un intérêt commun, elle forme un corps immense dont le chancelier est la tête...
LANDAIS. Oui, messire; mais que l'on abatte la tête, et le corps tombera.
LE GENTILHOMME. Une telle violence...
LANDAIS, vivement. Ne serait que justice, car la félonie du chancelier et de ia noblesse peut être prouvée devant les juges.
LE GENTILHOMME. Que dis-tu... qui donc a cette preuve ?
LANDAIS. Moi.
cosQLER , à part. Nous sommes perdus 1
LE GENTILHOMME. Toi ! se peut-il ?. . .
LANDAIS. Oui, messire, et vous pouvez le redire à monseigneur le duc lui-même.
LE GENTILHOMME. Il le saura !
COSQUER, à part. J'ai idée que c'est un espion du chancelier... Si je pouvais g.igncr
* Le Gentilhomme , Landais , Cosquer.
la porte. [Il va pour sortir furtivement, et recule tout à coup. ) Ab ! quelqu'un !
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