SCENE V
ALBERT, ETIENNE, il est enveloppé dans un manteau à capuchon ; il regarde autour de lui.
ALBERT, à part. Quel est cet homme...
{Etienne rejette son capuchon en arrière.) Messire Etienne !
ÉTIEN^'E. Moi.
ALBERT. Vous à Nantcs! Ignorez-vous que votre tête est mise à prix ?
ETIENNE. L'audace même de ma démarche empêche de la soupçonner ; qui songe à moi, d'ailleurs, au milieu de cette fête?
ALBERT. Et vous êtes venu seul?..,
ETIENNE. Non, avec maître Cosquer....
ALBERT. Mais qui vous amène? que cherchez-vous?
ETIENNE. Tu le sauras... {Regardant autour de lui.) Peut-on te parler sans crainte?
ALBERT. Sans doute...
ETIENNE. Avant tout, dis-moi combien d'archers gardent le château.
ALBERT. Pourquoi cette question ?
ETIENNE. Tu vas le savoir. Au moment où je te parle, une troupe de révoltés arrive à l'une des poternes, qu'un homme d'armes, gagné par Cosquer, doit leur livrer...
ALBERT. Dieu!
ÉTiENNE.Profitant du désordre qui suit une fête, nous allons surprendre les gardes et nous rendre maîtres du trésorier. . .
ALBERT. Et vous me prenez pour confident d'une telle trahison, messire?...
ETIENNE. Ne nous es-tu donc plus dévoué! n'est-ce point loi qui as ouvert ma prison et facilité ma fuite?... :
ALBERT. Parce que je voulais payer le bien que j'avais reçu de vous ; parce que je devais vous sauver au péril de ma vie ; mais aujourd'hui c'est messire Landais que le danger menace, et ce que j'ai fait pour vous je le ferai pour lui !
ETIENNE. Toi... — Ah! je comprends, enfant! tu t'es laissé prendre à quelques semblants de bienveillance I Le soin de ta sûreté m'a d'ailleurs fait garder le silence jusqu'à présent; mais je n'aurai qu'à dire un mot pour te faire partager ma haine.
ALBERT. Vous?
ETIENNE, ^es bras croisés et le regardant fixement. Écoute... il y a de cela longtemps déjà!... par une nuit semblable à celle-ci, un homme sortait d'ici, le front nu, les mains liées et entouré de soldats, on le conduisait au château de l'Hermine.
ALISERT. (hélait... votre frère.
ETIENNE. A la même heure, paruneautie porte sortait inie luèie avec deux cnraïUs,
que des archers chassaient en les frappant de la corde de leurs arcs.
ALF.ERT. La famille du chancelier. .,
ETIENNE. Oui.... et quelques mois après, l'honmie avait péri au fond do son cachot, la femme était morte de faim sous le porche d'une église avec un de ses enfants.
ALBERT. Et l'autre, messire ?
ETIENNE. I/autrefut déposé, sous un faux nom, entre les mains des moines de Brevelay.
AT.r.ERT, ej;crrf'/. Ainsi... c'était...
ETIENNE, (j'était celui qui devait, plus tard, se faire le défenseur de l'assassin de son père!...
ALiu-RT pousse un cri. Ah î
MARIE, qui s'est montrée. Dieu!
ETIENNE, tressaillant. Quelqu'un nous écoute... \hl... {Apercevant Marie.) La fille de Landais *!
ALBERT, qni a fait un mouvement pour l'arrêter. Messire...
ETIENNE, les regardant tous deux. Ah!
je comprends; la fille est moins cruelle que
le père.... mais elle a tout entendu elle
nous trahirait...
Il fait un mouvement vers Marie,
MARIE, effrayée. Albert!...
ALBERT. Arrêtez... messire... elle est sous ma protection **.
ETIENNE. Oublies-tu le nom que tu portes?...
ALBERT, impétueusement., enserrant Marie sur son cœur. Je la défendrais, fût-ce contre mon père... Je l'aime!
ETIENNE. Et tu oses l'avouer ! maintenant que tu sais tout, tu ne la repousses pas avec horreur!...
ALBERT, pressant davantage Marie sur son cœur. Je l'aime.
ETIENNE. Malheureux... . mais tu ignores nonc (pie si mon frère est mort, c'est pour elle que ce meurtre a été commis?
MARIE , avec un cri d'horreur. Four moi!
ETIENNE. Oui , pour ton élévation , pour la fortune... n'est-ce point là l'unique pensée de Landais? c'est pour te parer de nos dépouilles qu'il a égorgé le chancelier...
ALBERT, Que dites-vous?...
ftTiENNE, montrant à Albert la parure de Marie. Regarde.... cet or, cette parure... c'est le sang de ton père qui la couvre 1
MARIE. Ah!... loin de moi alors.
Elle an-arheson collier, qu'elle jette loin d'elle.
• Marie, Etienne, Albert.
'* Marie, Albert, RtJennc.
ETIENNE. Le sang reste toujours.
ALBERT, prenant la maindeMarie. Non...
non... messire, ce meurtre... ce n'est point elle qui l'a commis ; elle ne peut en répondre... elle est innocente, elle... voyez... une enfant qui tremble et qui ne sait que pleurer !. . .
ETIENNE. Et l'assassin ?
ALBERT. L'assassin... et bien... j'irai lui demander compte à lui... je vengerai mon père !
MARIE. En frappant le mien !
ALBERT. Le tien ! O mon Dieu ! mais que faire alors?... à quel devoii' obéir?.. Ah! ma tête se perd !
ETIENNE. Ainsi tu balances!... au moment de l'action tu manques de courage !... tues lâche...
ALBERT, tressaillant. Lâche!... Ah! il fallait donc m'instruire plus tôt, m'élever dans l'idée de la vengeance, endurcir mon cœur de bonne heure!... je lui aurais appris la haine ; mais vous me laissez grandir au milieu des chants et des prières; j'abandonne mon âme entière à un invincible amour ; et quand cet amour est devenu tout pour moi, vous m'apprenez que c'est un crime ; vous invoquez contre lui un nom que vous ne m'avez même pas appris h prononcer ; vous voulez que j'y renonce, comme s'il était possible de sacrifier l'être vivant qu'on aime au mort qu'on n'a point connu ; vous me dites : Oublie, comme on dirait à un homme : Arrache ton cœur ; et parce que j'hésite, vous m'ai)pelez lâche!... ah! donnez-moi ma part de champ et de soleil, envoyez contre moi le pins liardi de vos gentilshommes, et venez voir lequel de nous saura le mieux mourir.
ETIENNE. C'est-à-dire que tu n'acceptes pas le devoir quand il est difficile ; tu veux choisir tes vertus!... c'est bien; continue! j'avais fait élever loin d'ici, dans la retraite, le dernier fils de mon frère; j'avais répandu le bruit de sa nu)rt ; j'en avais, moi-même, fourni les preuves, afin que sa vie fût plus en sûreté. Je \U' voulais pas qu'il pérît avant le jour où j'amais pu lui mettre une épée à la m.iin , en lui criant : Venge les tiens! Ce jom- est venu, et tu refuses!... arrière, alors! c'est une erreur du hasard qui t'a mis parmi nous; ton cœur n'est point de notre famille, et tti restes pour moi ce que tu te croyais... un roturier et im bâtard.
ALBERT, exaspéré. Alors nous ne sommes plus rien l'un à l'autre, messire, et vous pourrez me rendre raison...
MARIE, lervtenant .Qucfahcs-yous, Albert?
f;TiENNE. Quelqu'un.
PIERRE J. AN DAIS
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