WILHEM , CHRISTIAN, PALMER
l'Ai.MER, s'asseyant tout essoufflé dans le fauteuil destiné à la reine. Il lance son chapeau au loin.
Deux minutes de repos, messieurs! rien que deux! une, car j'arrive des Grandes-Indes; l'autre, car j'ai lutté avec dix, vingt, trente domestiques, avec autant de domestiques qu'il s'en est trouvé devant moi. Faquins ! • Sur un geste de Christian, les domestiques sortent.
CHRISTIAN
RIonsieur passera les autres minutes de sa vie CM prison.
PALMER, toisant dédaigneusement Christian.
Peut-être. Du moins j'aurai d'abord parlé au premier ministre.
CHRISTIAN
Vous ne parlerez pas au premier ministre. 11 faut d'autres litres que les vôtres et une autre manière de se présenter pour être admis en présence du comte Eric.
PALMER
Éric, dites-vous, Emmanuel Eric?
CHRISTIAN
5a seigneurie elle-même.
PALMER
Sa seigneurie. Celui qui fut pendant six ans le sultan de mes festins, l'ancien le fidèle compagnon de mes plaisirs, l'été à Stokholm, l'hiver dans le château du prince de Calmar.
AVILHEM . à part.
Que dit-il?
PALMER
Quels souvenirs ! chasse au cerf, chasse au renard, chasse au sanglier, chasse à nous rompre les os. Fête tous les lundis, tous les mardis, tous les mercredis, toute la semaine. C'est que le prince de Calmar faisait les choses en homme magnifique sur sa terre seigneuriale enNorwège. Pauvre Norwège! nous lui avons pris ses princes, nous lui avons laissé ses renards. Éric, premier ministre, mais ce n'est pas possible! II en est tant de ce nom! assurément, c'est un autre. N'importe, je parlerai au premier ministre.
CHRISTIAN
Baron Wilhem, dites au capitaine des gardes de monter avec six de ses hommes.
WILHEM , à part.
11 veut m'éloigncr.
PALMER*
Un mot auparavant, je vous prie; puisque l'on ne veut pas que je m'adresse au premier ministre, ne saurait-on me procurer une simple entrevue avec le roi?
AVILHEM.
Il n'y a pas de roi sur le trône.
PALMER
Ah! le vieux roi est mort. Alors présentez-moi à son fils, son successeur naturel, je présume.
WILHEM
D'où venez-^vous pour ignorer que son fils s'est retiré dans un couvent?
Le saint homme! Puisqu'il en est ainsi, j'exposerai ma plainte au frère du prince reclus, sor héritier légitime, à défaut de son héritier direct.
■\VILHEM
Mais son frère est pourvu d'un trône ailleurs.
CHRISTIAN
En vérité, vous, êtes trop bon d'écouter cet homme et de lui répondre.
PALMER
C'est donc forcément leur neveu qui règne, mon bien aimé prince de Calmar. Tout de suite eu ce cas, mais tout de suite, je veux voir le roi.
WILHEM
Il n'y a pas de roi, vous ai-je dit; ce neveu a abdiqué, et c'est sa fille, laprincesseDorolhée,qui occupe le trône.
PALMER
Sa fille! la princesse Dorothée. .. décidément, * Wilhem, Palmer, Christian.
monsieur, je vous invile a ne pas éloigner mon entrevue avec la reine.
CHRISTIAN, d'un ton bref.
Baron Wilhem, allez.
wiLiiEM, à part.
Je saurai ce que c'est.
II sort.
CHRISTIAN , à part.
Étrange personnage ! quels sont ses projets?
PAI.MER
Comment, c'est la princesse Dorothée qui règne? On dit que l'on apprend beaucoup en voyageant; moi, j'estime que l'on apprend davantage au retour. Ah I c'est la princesse Dorothée qui règne! CHRISTIAN, à part.
Écoutons-le! peut-être se trahira-t-il.
PALMER
Maintenant, je puis respirer à l'aise. Ma foi! l'on est à ravir dans ce fauteuil. L'endroit me plait. Je reprendrais mes habitudes sans peine. Petits boudoirs et grands palais; il n'y a que les jolies femmes et les rois qui comprennent la vie. V a-t-il encore des jolies femmes en Suède? ( Christian dirige son attention vers la porte sans avoir l'air d'entendre.) Monsieur est disirait?
Palmer presse son front dans ses deux mains.
CHRISTIAN, à part'.
Ce ton léger, cet air rêveur, ces manières aisées.. . je m'y perds.
PALMER, après un long soupir.
J'ai trente-huit ans, six passés dans les plaisirs de celle contrée charmante , incomparable, divine... un peu froide... Les seize autres années moins belles, beaucoup moins belles, ont été consumées dans l'Inde, où le démon m'a poussé. J'arrive, j'y passe un an , deux ans; j'y ai quelques succès: mais, le croiriez -vous? les cartes tournent, et lorsque je veux retourner en Suède, on me relient quatorze ans. Pourquoi? c'est ce pourquoi qui m'amène ici. J'ai été joué ! horriblement joué ! Ils me le payeront, ceux qui m'ont ménagé ce voyage sentimental sans consulter mes goûts ! Oh ! je veux parler à la reine!
CHRISTIAN, à part.
Sa tête serait-elle dérangée!