‹ [Magasin théâtralChapitre 1370 sur 1545 · LA MAIN GAUCHE · texte numérisé non relu

LA MAIN GAUCHE

un pied sur moi. C'est le moment de rebondir et de se relever; moi, je l'ose; l'osez-vousî

WlLFKlD.

Disposez de mon bras, de ma vie.

PALMER

Je les prends. Rendons-nous sur le chemin de Stockholm à Grimstadt. Nous nous arrêterons sur une chaussée pénible à gravir.

WILFRID

Je connais l'endroit.

PALMER

Nous y attendrons le passage de la reine.

WILFRID

Il s'agit donc de la reine?

PALMBR.

Et de quoi peut-il être question entre nous? Lorsque sa voiture ne sera plus qu'à quelques pas, vous arrêterez les chevaux.

WILFRID

Monsieur...

PALMER

Les chevaux s'arrêteront !...

WILFRID

Ensuite ?

PALMER

Je m'approcherai de la voiture, et je prierai la reine de descendre.

WILFRID

Avez-vous toute votre raison?

, PALMER

Croyez-vous qu'à mon âge on fasse encore du roman?

WILFRID

Mais SCS domestiques, ses dragons...

PALMER

Je me charge de tout. Faites que je réussisse, et nous enlèverons la reine.

WILFRID

Enlever la reine!

Ici la Comtesse de Leuvenbourg, qui a fini d'écrire et a rerais à Rodolphine le papier, entend ces mots et s'écrie :

LA COMTESSE

Qui parle d'enlever la reine?

WILFRID, la reconnaissant.

La comtesse de Leuvenbourg!

LA coMTESsu, à part Je me suis trahie!

PALMER, à part.

La belle inconnue du bal:

WILFRID

La comtesse de Leuveiibouffr , ma mère, est celle que par une méprise qui vous a causé tant de maux depuis hier, j'appelais la reine Vous trompais-je en la disants! belle? Avais "e tort de l'aimer?

LA COMTESSE

Monsieur...

WILFRID

Oui. c'est pour vous et non pour la reine que j'ai aiVronté les sanglantes moqueries des courtisans, le rire grossier de la populace; c'est pour

MAGASIN TTIÉATRAL.

TOUS que je me cachais le soir dans les chênes ***" touffus de Grimstadt, afin de vous voir courir le lendemain sur votre cheval les grandes chasses. Un jour vous passâtes suivie de cent cavaliers que vous aviez déliés de vitesse. Le vainqueur devait recevoir de votre main une coupe d'or. Le vainqueur ce fut moi.

LA COMTESSE

Vous !

WII.FRID.

Je n'eus pas la coupe d'or, mais le gant que dans votre course vous aviez laissé tomber sur le sable, je le ramassai... et le voilà.

UODOLPHINE.

Mon fils, ne faites pas repentir une noble dame d'être venue s'offrir à votre mère pour l'aider à votre délivrance.

PALMER, à part.

Ce n'est pas la reine qu'il aime!... Et moi qui lui proposais d'enlever la reine! Quel complice j'avais choisi ! Je suis vaincu, terrassé par le sort.

Wll-FIUD.

Oh! laissez-moi me dire heureux du danger que j'ai couru, puisqu'il vous a si généreusement émue pour moi. Un autre oserait se croire aimé.

RODOI.PHINE.

Encore une fois, modérez-vous, mon fils; c'est une noble demoiselle.

PALMER , à Bodolphine.

Non, c'est une jeune tille.

■WILFRID

Ma mère a raison. Mais la beauté de votre action me trompe sans cesse. J'oublie malgré mol le respect dfi à un rang que vous avez vous-même oublié. Je vous prends pour mon égale.

PAi.MER, bas à Rodolphine, en la retenant.

Que la jeunesse et l'amour sont deux belles choses, même à voir de loinl Âh ! madame, ne les troublons pas.

AVILFRID.

Conome je vous attriste par mes paroles!

LA COMTKSSE. '

Non. Si une faute a été commise en tout ceci, c'est à moi que je dois la reprocher. Dans mon rang, il ne faut |)as se souvenir trop vivement d'un bienfait, d'un service rendu. Il ne faut pas être aimée surtout, on croirait que nous aimons. Oui, je suis ilun haut rang, redites-le-moi. Je me plais trop à l'oublier.

PAi.MF.R, à Kodolphine.

Mais c'est ravissant! lui veut s'i-levrr, elle descendre. je crois entendre chcnler des oLseaux sur nos têtes. Oh! faites sileiîcc! fuites silence! ils pourraient s'envoler.

WII.FUII).

Que ne suis-je, moi, un gentilhomme de votre Suéde si licrc! que n'ai-je je ne sais quel oiseau eir.iré dans mes armes et quelles bizarres lettres devant mon nom ! Pour obtenir cela, je ferais en un jour tout ce qu'ont fait en cinq cents ans les Baniwr, tous les .Vndréas ensemble... S'il ne faut que du courage et du sang, je sais où en prendre.

Pourquoi ne suis-je rien, mon Dieu ! Je vous ai prise pour une rein.e; trompez-vous, Irompezvou.î aussi.

LA rOMTESSE.

Que lui dire? que je l'aime? lui ai-je dit autre chose depuis que je suis ici?

PALMER

Ah! voilà mon histoire; la voilà!... Enfants! l'avez-vous fait pour me déchirer le cœur? vous auriez réussi. C'est que j'ai aime de toute mon âme, moi aussi. Le feu s'est éteint, mais la cendre est encore chaude, et vous l'avez remuée. Que do ruines désolées la-dcssousl Eh bien! soufflez sur ces rides précoces, plongez dans le fond de ces yeux, vous y découvrirez votre riante image. Oui, même ardeur entre elle et moi , même douce souffrance , même trouble charmant. Et j'ai été beau comme vous, Wilfrid, et j'ai aimé comme vous. Puis, l'oubli, le dédain, la solitude. Que cela fait du mal! Là sur ce front où sa tendre main s'est autrefois appuyée, regardez! regardez! il y a des cheveu v blancs. Mais je vous fais peur. Allons! eiil'aiits, ne vous effrayez pas. Tenez! je n'ai pas pleuré. Oh! recommencez dans l'ûmbre le doux parler d'aniour. Je ne vous dérangerai plus. Voyez; je suis bon; je ris. Eric! Eric!... que la foudre t'écrase!

Murmure confus et éloigné, produit par la voix ducrieur.

RODOLPHINE.

Mais écoutez!

LA COMTESSE

C'est le crieur public.

WILFRID

Que nous importent ses paroles

RODOLPHINE.

Ecoutez, vous dis-je ! '

LE CRIEUR , dit dans la rue.

Celui qui a outragé le prince llermann s'est échappé; châtiment terrible à qui le cachera? vingt mille pièces d'or à qui le dénoncera.

PALMEU.

Ah! l'on cherche le coupable!

LA COMTESSE

Fuyez! fuyez! monsieur. Vous avez entendu, madame.

ROnOLPUINE.

Venez, Wilfrid. suivez-moi; on vous cherche, on vous trouverait.

wii l'iui), fi la Comtesse.

Partir! oh! non; pourquoi partir! Si je pars, je ne \ous verrai jjIus. Je ne pars pas.

H COMTKSSK. .

Oh! ne l'écoutez p.is, mad.ime, emmenez-le. Quillez Stockholm, ((uitlez la Suède. Malheur si on le prenait! J'ai eiileiidii les menaces du comte Norbor^r.

IlODOLIMIl.NE.

Mon lils, venez, tout est prêt; une voiture est à la grille; les chevaux «oni attelés. Venez; votre mère vous en prie; elle a besoin de votre existence !

LA MAIN DROITE ET LA MAIN GAUCFiE.

PALMF.R.

Pauvre mère!

Qui la veut la prenne. Je resterai ici. On me tuera, soit l Est-ce qu'ailleurs je ne mourrai pas ?

lA COMTESSE.

A mon tour, je vous en prie, partez.

•WILFHID.

Vous priez, vous pleurez, et vous voulez que je parte!

LA. COMTESSE

Oui, je le veux, je le veux.

WILFRID

Dites-moi que vous m'aimez, et je pars.

RODOLPHiNE, à la ComtessB.

Taisez-vous, il ne partirait pas.

LE CRiEUK, sous la cToisée.

Châtiment terrible pour qui le cachera; vingt raille pièces d'or à qui le dénoncera.

PALMER

Mais le coupable n'est donc pas connu ?

RODOLPUINE.

Entendez-vous? entendez-vous?

WILFRID

Dites que vous m'aimez, ou j'ouvre cette croisée et me dénonce moi-même.

LA COMTESSE , à Rodolphine.

Madame, que faut-il faire?

RODOLPHINE, ô la ComtessB.

T«isez-vous ; il ne partirait pas.

WILFRID, voyant que la Comtesse ne répond pas, court à la croisée et l'ouvre.

Le crieur... par ici.

RODOLPHINE.

Mon Dieu !

LA COMTESSE

Ah!

RODOLPHINE.

Le crieur monte! je l'entends; qu'avez-vous fait, Wilfrid? Le crieur monte; il va entrer; il entre, c'est lui !

Le Crieur se présente.

PALMER, arrêtant le Crieur au fond.

C'est moi qui vous ai appelé. Je vais vous livrer le coupable. Marchons; je vous suis. {A Rodolphine.) Je vous réponds de son salut pour quelques heures. Profitez de son accablement. Quittez Stockholm. {A la Comtesse.) Vous, comtesse, retournez au palais; mettez votre confiance en moi; mais partez! partez! {La Comtesse sort. A part.) A mon tour, si le ciel est juste, j'ai le pied sur la tête d'Éric !

Il sort. Wilfrid, la tête baissée, silencieux, est accablé de désespoir.

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