PERRETTE MAUGER, LANDAIS
Eh bien ! nous voilà seuls. . . parle ! qu'enûn je sache Les étranges projets que ta haine me cache... Je suis le grand prévôt, et je t'écoute... Eh bien! Ce nom ne t'émeut pas?
PERRETTE MAUf.ER.
Je ne m'émeus de rien.
LANDAIS
Sans doute... oui... chaque jour, alors que je m'é- Tes malédictions hurlent à mon orcilic! [veille, Chaque jour, assidue à me venir braver, Ta colère éternelle assiège mon lever!
Femme, jusques à quand, de la foule suivie, Jetteras-tu d'en bas l'insulte dans ma vie? Quand cesseront ces cris par ta haine poussés? Quand t'éloigneras-lu, zingara?
PERRETTE M.IUGEK.
Tu le sais, Landais! Vois la pâleur sur mes traits étendue...
LANDAIS
Je te trouve sans cesse...
PERRETTE MAUGER
Oui, mais tu m'as perdue!
LANDAIS
Femme, ne te plains pas... D'autres, en vérité, Ont ressenti l'cflet de notre cruauté... Mais toi, quet'ai-je fait?... C'est toi, devineresse. Qui nous viens accuser !.., Parle donc, que serait-ce Si, fidèle au devoir qui d'en haut m'est dicté, Je livrais au bourreau ce peuple détesté, Ce peuple de devins, de sorciers, de bohèmes, Qui mêlent dans leurs jeux la prière au blasphème, Dressent contre l'autel un immonde tréteau. Et font du glaive saint un profane couteau !
PEKHF.TTE MAUGER.
Oui, je sais qu'un édit que vous avez fait rendre Nous dévoue au gibet !
LANDAIS
Je puis encor t'apprendre Que le bûcher...
MATHIEU LUC
PERRETTE MAUGER
C'est bien 1 sur ses ailes de feu La flamme emportera mon âme aux pieds de Dieu.
LANDAIS
Dans le sépulcre ouvert tu descendras vivante.
PERRETTE MAUGER
Je sais tous les tourmens que pour nous on in vf nte; Je sais que vos bourreaux marchent le fer levé, Que notre sang partout va rougir le pavé... Exterminez ce peuple, objet de tant de crainte; Soufflez sur cette torche, et qu'elle soit éteinte; Clouez notre sentence au seuil de vos palais; Aiguisez vos couteaux, dressez vos chevalets ! Du nom de châtiment que le meurtre se pare : Nous sommes résignés à ce qu'on nous prépare. Et qu'importe à qui meurt sous l'œil de Jéhova La torture du corps, puisque l'âme s'en va ! Que le sépulcre s'ouvre, et que la flamme brille: Parmi les condamnés tu trouveras ta fiJle!
Ma fille! que dis-tu...
PERRETTE MAUGER
Ta fille!
LANDAIS
Par le ciel!
Ne m'abuses-tu pas?
PERRETTE MAUGER
Non, ta fille Rachel !
LANDAIS
Malheureuse! Et pourquoi me l'avais-tu cachée?
PERRETTE MAUGER
A mes bras maternels tu l'aurais arrachée...
LANDAIS
Tu craignais, disais-tu...
PERRETTE MAUGER
Que mon enfant, le tien, A mon amour ravi reçût un nom chrétien : Qu'elle fût loin de moi, par toi, pensée amère ! Nourrie à mépriser cette juive, .sa more! C'estpourquoij'ailong-tempsrenfermé mon trésor; Et mon amour jaloux le garderait encor... Mais cet édit de mort, cet édit sanguinaire Que Landais sur les Juifs lança comme un tonnerre, Cet édit proscripteur sur nos fronts suspendu, A fait pâlir soudain mon courage éperdu... J'ai vu de mon enfant la tête menacée, Alors je n'ai plus eu qu'une seule pensée. Son salut!... Tu sais tout...
Ah ! je suis un maudit !
Mais le duc François deux révoquera l'édit!
PERRETTE MAUGER
Quand?
LANDAIS. [morte!
Demain. Cette enfant que long-temps je crus Elle que j'ai perdue et que Dieu me rapporte! Ma Rachel !... Ah ! lu peux secouer ton linceul, Mon âme ! Jusqu'ici j'ai vécu sombre et seul ; Maintenant, crainte, espoir, ambition, démence ! Je renais... pour mon âme une autre ère com- Grâce te soit rendue, à toi qui viens ici [mence !
M'annoncer que ma fille est vivante... merci!
Il serre avec émotion les mains de Perrette Mauger dans
les siennes.
Où donc est-elle? où donc?
PERRETTE MAUGER
Elle m'attend.
LANDAIS
De grâce...
PERRETTE MAUGER
Ce jour va te la rendre...