‹ [Magasin théâtralChapitre 1458 sur 1545 · SCÈNE VIT · texte numérisé non relu

SCÈNE VIT

RAOUL, puis HENRI.

RAOUL

Que me voulait Henri ? me rappeler notre duel... je ne l'ai pas oublié... oh! demain, demain, jour terrible! car si mon adresse venait à me trahir, si je succombais!... qui sait?,., mon oncle, peutêtre, reprendrait sa sombre humeur auprès de Léona... Oh! cette seule pensée!... ]Mais non, je triompherai, j'en suis sûr, il le fuut, car je dois, je veux vivre pour elle.

HENRI, s'avançant et passant à la droite de

Vous êtes seul ?

RAOUL

Monsieur, vous venez sans doute me rappeler... c'est inutile... je n'ai rien oublié, jugez-en : Midi, porte Saint-Jacques, l'épée.

HENRI

Midi, l'épée, soit; rien n'est changé à cet égard; mais la porte Saint-Jacques...

RAOUL

C'est la plus près d'ici, monsieur.

HENRI

Il est vrai, et c'est commode pour des gens comme nous qui n'aiment pas plus long le chemin qui conduit à un rendez-vous de combat que celui qui conduit à un rendez-vous d'amour.

RAOUL

£h bien?

HENRI

11 faut malgré cela renoncer aux avantages de la proximité.

RAOUL

Et pourquoi?

HENRI

Parce que quelques faux braves, dans la fête de ce soir, se sont donné rendez-vous au même endroit, pour le même passe-temps que nous ; mais les cartels ont été si bruyans, si publics, que la police doit envoyer ses émissaires pour séparer les fiers champions.

Eh bien?

HENRI

Eh bien! monsieur, je suis venu vous proposer de changer le lieu du rendez-vous.

RAOUL

Soit.

HENRI

A la porte de Milan, si vous voulez?

RAOUL

J'y serai.

Raoul fait raine de se retirer.

HENRI

Encore un mot. J'étais aussi venu pour autre chose.

RAOUL

Qu'est-ce ?

HENRI

Je dois vous prévenir que votre oncle veut vous faire enfermer demain.

RAOUL, blessé.

Monsieur !... cela est bon pour les gens dont VOUS me parliez tout-à-l'heure, de se faire prudemment enfermer au moment d'un duel; mais moi, que vous devriez connaître, je vous donne ma parole, monsieur, qu'en dépit de la tendresse toute paternelle de mon oncle, demain, à midi, je serai à la porte de Milan, et l'épée à la main.

HENRI

Je n'en doute pas, monsieur.

RAOUL

Eh bien ! que venez-vous me parler de mon oncle ?

HENRI

Votre oncle, monsieur, je lui rends bien la justice qu'il mérite, et je suis sûr qu'il vous porterait plutôt lui-même sur le lieu du combat, s'il le fallait, pour que notre duel eût lieu.

RAOUL

Pourquoi me dites-vous donc qu'il veut me faire enfermer?

HENRI

Parce que c'est la vérité.

RAOUL

Monsieur, vous jouez-vous de moi?

HENRI

Non, monsieur ; c'est votre oncle qui s'est joué de vous par un semblant de belle tendresse.

RAOUL

Expliquez-vous, monsieur, dépéchez.

HENRI

Monsieur, vous est-il venu à l'esprit que monsieur votre oncle, qui embrasse dans son commerce toutes les branches d'industrie, eût trouvé l'ingénieux moyen d'appliquer le négoce au duel et de gagner à cette spéculation des sommes énormes ?

RAOUL

Je ne vous comprends pas.

HENRI

Monsieur, un coup de votre épée, bien dirigé, à fond, sur ma poitrine, donne à votre oncle un bénéfice net de cinq cent mille ducats. RAOUL, étonné.

Eh!

HENRI

Après quoi, pour vous récompenser, il vous fait disparaître, ce qui lui donne encore un bénéfice net de soixante mille ducats laissés par voire père.

RAOUL

Est-il possible?

HENRI

J'ai donné ce matin à votre oncle tous mes biens à fonds perdu.

RAOUL, étonné.

Ah!

HENRI

Et ce soir, je l'ai surpris derrière une porter

chargeant deux misérables de vous faire disparaître demain, immédiatement après notre duel.

Malédiction !.. Et j'ai pu me laisser prendre à son manège!... Le misérable'.... Oh! maintenant je devine tout... Léona, Léona!...

HENRI

Raoul, j'ai touché ce matin la rente de la première année; ce sera peut-être la dernière; il m'en reste encore la moitié, et j'r.i pensé à vous l'oflVir pour acquitter les dettes lîu père de Léona, de Léona que vous aimez, et pour qui vous tremblez maintenant.

RAOCL.

Henri, ce que tu fais là est bien.

HEXRI.

Bah!

RAOUL

Tu te souviens donc de notre ancienne amitié?

HEXRI.

Est-ce que cela s'oublie?

RAOUL

Tu renonces donc à Léona?

HENRI

Oui, feu follet, caprice d'un moment.

RAOCL.

Eh bien! il faut que dès demain je l'arrache au sort qui lui est destiné.

Je puis l'y aider ; mais la fête va finir, je veux assister à ses derniers éclats, et demain je suis tout à toi ; mes gens, mon carrosse et mon or.

RAOUL

Eh bien! j'accepte tout; l'amitié n'a jamais peur de la reconnaissance.

Ils s'embrassent.

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