BERTHOL, JEANNE, GEORGES, L'ÉTRANGER
GEORGES. C'est bien lui ! .
BERTHOL, à Georges. Pourquoi donc emmeniez-vous ma femme ?
GEORGES. Parce qu'il faut qu'avant toute explication catrè nous deux Jeanne soit sortie de Flandre.
BERTHOL. Et si son mari vient d'envoyer prévenir qu'il s'oppose à son passage?.
GEORGES. Alors Jeanne sera témoin de ma vengeance, et de ton expiation.
BERTHOL. Mon expiation ?
GEORGES, désignant Jeanne. Qu'avez-vous fait de cette pauvre jeune fdle?
BERTHOL. Je ne dois aucun compte de ma conduite avec ma femme.
GEORGES. Vous en devez à son frère.
BERTHOL. Vous, son frèic?. . . vous êtes foti.
Jeanne se lève.
GEORGES. Que voulez-vous dire?
BERTHOL. Savez-vous qui est le père de Jeanne?. . .
GEORGES. Le mien.
BERTHOL. Qui vous l'a dit?
GEORGES. Vous-même!
JEANNE. Mais oui, vous-même.
BERTHOL. Je me suis trompé.
GEORGES. Trompé!...
JEANNE. Infamie!
L'ÉTRANGER, à Georges. Monsieur s'était trompé . . .
GEORGES. Vous VOUS êtes trompé ! . . . et
c'est par un mensonge que vous avez voulu détruire à jamais entre nous toute espérance de bonheur!
BERTHOL. c'est par erreur.
GEORGES. Erreur!... et savcz-vous ce que pourra vous coûter cette inconcevable erreur?.. . savez-vous que je m'apprêtais à venger Jeanne ma sœur ?.. et que tout mon amour étouffé qui se réveille, vient encore grandir ma haine et ma colère?...
l'étranger, à part. Ils s'aiment...
GEORGES. Savez-vous que Jeanne, qui n'est pas ma sœur, redevient ma fiancée... et que je veux qu'elle puisse être ma femme un jour?...
BERTHOL. Mais il me semble qu'il faudrait pour cela, monsieur, que Jeanne fût libre.
GEORGES. Je crois que vous voulez dire veuve.
BERTHOL. Si c'est là ce que vous espérez... monsieur, faites provision de patience , car j'ai bonne envie de vivre.
GEORGES. Et moi de vous voir mourir.
Il porte la main à la garde de son épée. Berthol en fait autant.
JEANNE, à Georges. Non, Georges... point de 'ces combats qui toujours laissent une souillure à l'épée du vainqueur... Jeanne votre fiancée sera votre épouse, et mon mariage je saurai le rompre et l'annuler avec la justice et les lois, car c'est à l'aide d'un mensonge que cet homme m'a contrainte à son épouvantable alliance.
BERTHOL. Et votre père devra me bénir, madame.
JEANNE. Mon père !
BERTHOL. Oui, votre père que je connais, moi. . .
JEANNE. Mon père!... mais qui donc est mon père?
BERTHOL. Quels noms étaient brodés, madame, dansl'aumônièreen velours noir qu'un jour de bataille vous avez confiée à Marie, votre compagne?
JEANNE. Ceux de Jeanne-Marie.
GEORGES. Grand Dieu !
JEANNE. Mais pourquoi?
BERTHOL. Georges va vous le dire.
JEANNE. Eh bien, Georges !
GEORGES. Vous aviez, Jeanne, une aumônière dans laquelle vos noms étaient brodés?
JEANNE. Oui, mais que devait-elle donc révéler?...
GEORGES. Jeanne-Marie, comtesse de Nassau... vous êtes la fille du prince Guillaume.
JEANNE. La fille du prince Guillaume!.. (1 fart, en réfléchissant:) Mais cette aumônière n'était pas à moi seule...
GEORGES. Oh! je comprends maintenant pourquoi tu as menti pour nous désunir. . . tu savais seul depuis longtemps quelle était
la noble naissance de Jeanne... et tu espères profiter de ta surprise. . . Mais non , j'irai tout raconter au prince.
BERTHOL, Toi?
GEORGES. Je le dois, à cette heure, non seulement à celte noble femme que tu as martyrisée, mais encore à mon pays que tu voulais courber sous ta puissance volée.
BERTHOL. Et tu espères l'approcher du prince?
GEORGES. Je le veux.
BERTHOL. Tu n'en approcheras pas.
l'étraîsger. Si, si... il verra le prince.
BERTHOL. Jamais.
l'étranger. Pardon... il le verra, j'en suis sûr... et vous ne pourrez l'empêcher, car vous ne sortirez d'ici, vous, que lorsqu'il aura pu atteindre Amsterdam.
BERTHOL. Qui donc m'empêcherait de sortir ?
l'étranger. Moi!
BERTHOL. Vous?...
l'étranger. Moi... c'est ainsi... telle est ma volonté... et quand je veux, moi, cœur et bras d'airain ne peuvent me faire céder.
BERTHOL. Et Georges?...
l'étranger. Va partir...
BERTHOL. Et vous aurez causé sa perte.
l'étranger. Pourquoi?...
BERTHOL. Parce que vous ne savez pas, vous, protecteur insensé, que, pour aller jusqu'au palais, il lui faudrait traverser Amsterdam, et que Georges pourrait se trouver en face d'une maison dont la vue le ferait pâlir.
GEORGES. Laquelle?...
BERTHOL. Par-devers l'église Saint-Pierre est une petite maison obscure, inhabitée, dans laquelle est morte, il y a vingt ans, la mère de Jeanne, empoisonnée par le major Van Ruyter.
GEORGES, à part. Dieu puissant !
l'étranger, à BerthoL Qu'est-ce que vous dites?...
BERTHOL. Que Gcorges sait bien... qu'il est fils de l'assassin parjure.
JEANNE. Non. Georges n'est pas le fils d'un assassin.
GEORGES. Je suis le fils du major Van RuUer...
JEANNE. Ah! malheur!...
BERTHOL. Tu te souviens donc, enfin.
Quand les grands crimes s'oublient, Georges, les enfants des criminels ont trop d'audace et d'arrogance jus(|irau jour où Dieu veut qu'on vienne secouer auprès d'eux la cendre des morts et réveiller les vieux souvenirs.
l'étranger, à Berthol. Mais il n'y a pas de maison en face l'église Saint-Paul, elle est sur le port.
BERTHOL. Mais de quoi vous mèlez-vous donc?... j'ai dit l'église Saint-Pierre.
l'étranger. Ah! oui... oui... c'est bien différent... (Saluant Bert/iol avec humilité-) Je vous demande bien pardon de vous avoir interrompu.
Il se retire au fond.
BERTHOL, à Jeanne. Maintenant que vous savez, madame, que je n'ai menti que pour vous garantir d'un amour et d'une alliance qui forceraient aujourd'hui votre père à renier sa fille, à désavouer son sang... hâtezvous de décider, je vous en conjure, si vous devez suivre le fils de Van Ruyter ou le mari qui vous a sauvée.
JEANNE. Si je suis fille du prince... mais vous pourriez vous méprendre.
BERTHOL. Je ne crains par la méprise.
JEANNE. Alors, je veux aller trouver mon père.
BERTHOL. Je suis à VOS ordres.
JEANNE, avec frayeur. Mais pas seule avec vous!...
BERTHOL. Je sais, madame, quels honneurs vous sont dus, et si Daniel a fait ma volonté,
nous ne serons pas seuls {A l'Etranger.)
Vous, l'hôtelier, voyez si l'on ne vient pas au-devant de la princesse.
l'étranger, regarde et voit des soldats. Une escorte l'attend.
BERTHOL. Quand vous voudrez, madame.
JEANNE, à part. Et Georges !
GEORGES, s' approchant. Avant que vous partiez, madame. Dieu m'ordonne de vous dire qu'il a décidé que je vous verrais une fois encore. .. [S' agenouillant.) Je vous salue, princesse.
JEANNE, 'pleurant. Adieu, Georges !
BERTHOL, à Jeanne. Van Ruyter... je dis son second nom que vous aviez oublié...
Il échange uu regard avec Georges, fjui semble le défier.
JEANNE. Que le ciel me conduise maintenant auprès du prince!
Elle monte vers le fond ; Berthol la suit et sort avec elle en saluant de la main les soldats de l'escorte ; l'Etranger ferme la porte du fond et s'avance.
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