MICHEL, RENÉ
MICHEL. Tii n'es pas gai ce matin, Rènè
G, 000 FIUINCS DE RECOMPENSE.
RENÉ, (^'est que je ne suis pas heureux , Michel.
MICHEL. Heureux!., est-ce que personne est heureux?. . Est-ce que je le suis, moi qui te parle! moi qui n'ai jamais eu de penchant que pour une seule profession , celle de rentier, de pro.>riétaire, et qui suis tout honnenient, depuis dix-huit mois, surnuméraire au ministère de riniérieiir... Il est vrai que je vais changer de métier, je serai soldat, tourlourou comme toi; j'aurai pour propriété la gloire, les Biscaïens et les coups de sabre; pour rente, sept sous par jour; c'est maigre, et ce n'était pas là mon rêve ; mais comme je n'y peux rien, je m'en console, et si je suis gueux et misérable pour le moment, j'en appelle à l'avenir.
RENÉ. L'avenir !... pour moi, j'ai dû cesser d'y croire, dujour où j'ai perdu mon père!
MICHEL. Le mien n'est-il pas là pour toi connue pour moi? ici, dajis cette pauvre demeure, René, n'as-tu pas retrouvé une famille? ([ue te manque-til?
RENÉ. Rien, rien, que le pouvoir de vous rendre jamais, à toi et à ton père, tout le bien que j'ai reçu de vous.
MICHEL. Qu'est-ce qui te réclame quelque chose ?
RENÉ. Ce n'est pas toi, ni lui, je le sais bien, et c'est un motif de plus pour que ma conscience me reproche de vivre à vos dépens.
MICHEL. A nos dépens! lu es fou!... L'avenir, entends- tu bien, l'avenir... c'est toujours là ce que je me dis à moi-même, et ce (|ue je dis à ceux qui se plaignent injustement comme toi !
RENÉ. Injustement!
MICHEL. Sans doute; tu as vingt ans, tu viens de terminer enfin ton apprentissage dans la gravure, et tu vas devenir un artiste habile, en réputation; tu marcherassans peine à la fortune... et alors...
RENÉ. Alors...
MICHEL. Tu rendras au centuple à tes amis ce (|u'ils sont trop heureux de faire pour toi.
RENÉ. Il n'y a qu'un obstacle que tu oublies toujours ; c'est que la semaine dernière j'ai tiré le numéro 35.
MICHEL. C'est juste, et moi le 36 ; décidément cher ami, nous sommes faits pour être inséparables... Ça ajourne un peu toutes nos espérances ; nous allons partir, toi au moment de gagner cinq ou six francs par jour dans ton état; et moi, à la veille d'être appointé à douze cents francs par an; c'est égal, je prends mon parti en riant; jemesuis anmsé celte nuit en conscience pour me dédommager à l'avance de toutes celles où il me faudra supporter la fatigue et la misère ; enfin , j'aime
mieux narguer ma destinée que de me laisser écraser par elle.
RENÉ. C'est vrai, j'ai tort de me plaindre^ lu pars aussi, toi qui bientôt serais venu en aide à ton. père et à ta sœur ; toi qu'ils aiment, qu'ils adorent, tu pars conmie moi ((ui ne suis utile à jiersonne, et qui ne suis aimé de personne.
MICHEL. Bien obligé, cher ami.