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DESVARENNES, MATHIAS

MATiiTAS, se levant et se mêlant à la conversation. Il baragouine l'allemand. Vous pas afre peur, monsié Desvarennes... ruiné! fous... ça sepoufre pas...

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DESVARENNES, froidement, en allant s'asseoir auprès de Mathias. Ce cher ami !... il est de mauvaise humeur ce soir.

MATHIAS. 11 afre di tintouin!

DESVAUENNES. Et pour s'en consoler, mon pauvre Mathias , il ira jouer tout à l'heure dans ces salons de la rue Dauphine , dont il ne sait pas encore que tous les profits m'appai'tiennent.

MATHIAS. Eh! eh! eh! nous appartiennent, mon cher associé.

DESVAREMNES. C'cst vrai , mon associé...

qui le croirait h nous voir si différents l'un de l'autre, et cela dure depuis dobze ans bientôt?

MATHIAS. Ya, douze ans, depuis que nous avons quitté ensemble la Hollande en emportant. ..

DESVARENNES. Tais-toi. ... je ne me souviens pas quelle a été l'origine de notre fortune ; tout le monde l'ignore, et nous devons l'ignorer nous-mêmes.

MATHIAS. Ya, je l'afi'e oublié... j'afrc pas di tout de mémoire ; mais che voulais être riche, très-riche... et j'y suis barfénu...

DESVARENNES. Commc moi.... nous voilà to^'s les deux, et sans qu'on s'en doute, unis d'intérêts, et lancés ensemble dans les plus brillantes entreprises; tous les deux, nous ne sommes ni banquiers, ni hommes d'affaires, ni agents de change , ni courtiers de commerce, nous ne sommes rien, mais nous faisons de tout.

MATHIAS. Ya, nous afons de For; on peut faire de tout avec de l'or.

DESVARENNES. Nous nc sommes à la tête d'aucune opération financière, et nous avons des fonds placés dans toutes; seulement nous entendons d'une manière différente la possession de notre fortune ; toi, Mathias...

MATHIAS. Moi, j'aime l'or pour lé carder, l'entasser, l'agguimiler, et ça me déchire le cœur de déjjcnscr 25 centimes.

DESVARENNES. Oui , tu es un usurier, un avare d'une autre époque, taillé sur le patron de l'Harpagon de Molière et du Grandet de M. de Balzac.

MATHIAS. Monsié de Balzac... je connaître pas. . . c'était-il ein homme d'argent ?

DESVARENNES. Nou , c'est un homme qui fait de l'argent, voilà tout; moi, j'ai suivi une autre méthode que la tienne ; je dépense, je brille, j'éblouis, et je loge dans un somptueux hôtol , au lieu d'Iiabiter une mansarde comme toi, et de porter des haillons, j'ai pour système que si l'aimant attire le fer, il n'y a pas pour l'or d'aimant plus attractif, plus irrésistible que l'or lui-même.... qu'on \ient apporter ses capitaux là surtout où l'on en voit amoncelés beaucoup d'autres , ou si tu l'aimes mieux que l'eau va toujours. . .

MATHIAS. Ya, va touchoursà la rivière.

DESVARENNES. Aussi viserai-je à paraître, s'il était possible, encore plus riche que je ne suis.... Je donne des fêtes magnifiques, je ruine ceux qu'on appelle mes clients et mes amis , je les invite à mes splendides soirées , je déjeune, je dîne avec eux ; et c'est au milieu des plaisirs , à table , en sablant le Champagne, que je leur fais signer l'acte qui me livre leur fortune. Je crois, cher ami, que mon système est le meilleur et le plus amusant; quel plaisir as-tu?

MATHIAS. Je recarde mon or.

DESVARENNES. Et après ?

MATHIAS. Je le recarde encore , et touchours, et touchours.... et je m'araisse touchours en le rccardant.

DESVARENNES. Laissons cela, nous ne nous entendrons jamais. Sept heures déjà, et Maurice n'est pas encore venu pour m'apporter le reçu de l'agent de change.

Tous deux se lèvent de tabl». Desvarennes paye le Garçon; Mathias ramasse les morceaux de sucre et la monnaie, et met le tout dans sa poche.

MATHIAS. Maurice ! ... ah ! ah ! cette crande affaire, la seule dans laquelle j'aie refusé d'être de moitié avec vous.

DESVARENNES. Oul, tu as refusé, et tu t'en repentiras.

MATHIAS. J'afre pas compris l'obération : vous afre dit à moi, n'est-ce pas, que vous attendiez einc hausse considérable et imprévue des fonds espagnols.

DESVARENNES. Oui, j'y compte.

MATHIAS. A merveille, et vous risquez sous le nom du père Maurice une somme de iOO mille francs.

DESVARENNES. Saus doute!

MATHIAS. Et cependant d'eine autre part , vous avez placé sous votre nom 100 mille sur la chance gontraire.

DESVARENNES. Certainement!... eh bien?

MATHIAS. Eh bien , je gomprendre pas.

DESVARENNES. Que tu es simple, mon bon xMathias! ne passé-je pas à la bourse pour l'homme le plus habile et le plus heureux en affaires ?

MATHIAS. Ya.

DESVARENNES. Avant de se décider à jeter des fonds dans une opération , ne se demande-t-on pas quelle est ma pensée? enfin, chacun ne cherche-t-il pas à jouer le même jeu que moi, pour réussir comme je fais, et doubler ses capitaux comme je triple les miens ?

MATHIAS. Ya... Ehpien?

DESVARENNES. Eh bien ! officiellement je joue la baisse , mais en cachette et sous le nom d'un tiers , d'un honnête homme que personne au monde ne connaît encore pour être à mon service, je joue la hausse, j'y

consacre quatre fois la somme que je consens à perdre de l'autre côté ; et vois , mon bon Malhias, si j'ai quelque chance de gain dans ce jeu de bascule ; suis bien mon raisonnement, et transporte-loi un instant en idée au palais de la Bourse.

MATiiiAS. la , la Bourse , cliy suis avec vous.

DESVARENiXES. Avant d'y entrer, j'ai fait circuler un bruit, une nouvelle qui déjà met tn éveil tous les esprits, tient en alarme tous les piliers de Torloni. Lue heure et demie sonne... la Bour&e s'ouvre, et j'entre, moi... Chacun m'entoure , m'interroge du regard , du gesle , delà voix... que se passe-t-il?. .. l-Ist-cc vrai? Le bruit répandu est-il officiel? Je balbutie , je ne dis ni oui ni non.. . mais à mon air soucieux, inquiet, on commence à croire cpic la nouvelle est la vérité même... J'affecte de parler bas à mon agent de change. Mais je m'arrange de manière à laisser surprendre mes paroles , et l'on entend que je donne ordre de vendre... A l'instant, cher ami, quelques-uns de ces moulons de Panurgc s'empressent déjà d'en faire autant... Ce n'est pas tout , je reçois une leiirc. .. je lis bas, et je fais un mouvement de surprise et d'effroi. Je rappelle mon agent de change... nouvel ordre de vendre ! et... vois donc, mon bon Malhias, regarde donc, écoute donc tout ce qui se passe, tout ce c|ui se dit autour de moi.

M.\THIAS. la, ia, je fois, je recarde, j'écoule.

DESYAREN'N'ES. La panique se répand au parquet. On court, on s'agite, on se coudoie, on se parle à l'oreille : « Décidément, Desvarennes se met à découvert. — Desvarennes!... ail bah! en cles-voussûr?... — Parole d'honneur! » Alor.s... oh! alors, c'est un délire, une lièvre, une rage de vendre qui s'empare de tous nos hoKunes d'argent. Il est deux heures et demie, et la rente baisse.

MATiiiAS. Ah! elle a baissé, la rente!

DESVAREtNNES. Maintenant, vois donc là- Oas dans un coin de la salle, cet affidé à moi, inconnu de tous, qui, l'a'il aux aguets, attend avec impatience un signal convenu entre nous deux. Je le donne en j)orlant sans affectation la main à ma cravate, et il achète, il achète à mon compte, mais sous le nom du père Maurice. Il est trois heures et quart; la Bourse ferme, et chacun se retire.

MATiiiAS. Alors, tout est fini?

DESVARENNES. Nou ! le lendemain on saura <iue les bruits qui ont circulé au parquet étaient faux , qu'ils sont officiellement démentis, et la rente remontera aussi rapidement qu'elle aura baissé la veille, et moi!... moi, je revendrai.. . alors, toujours sous lejnom thi père Maurice. On se dira en riant à mes

dépens que j'ai été mal informé et trompé comme tous les autres; on se dira que pour la première fois j'ai manqué d'adresse et de bonheur, et jamais je n'aurai été si heureux et si habile. Enfin, j'aurai l'air de perdre 3 ou 600 mille francs, je gagnerai un million... qu'en dis-tu?

MATHIAS. Fous êtes eiu Dieu ! got fordom! je me mets de moitié dans celte affaire comme dans toutes les autres.

DESVARENNES. INou, il est trop tard!

MATHtAS. Alors, je suis en tiers!

DESVARENNES. Trop tard !

MATHIAS. En quart, en sixième !

DESVARENNES. Piicn ! à moi toutes les chances de bénéfice , puisque hier tu les as refusées. {'Ici on voit au fond un afficheur suivi de peuple venir poser sur une partie très-saillanle du décor une çjrande affiche. Ceux qui V entourent empêchent d'abord de la voir; Dcsvarcnncs continue sans remarquer ce mouvement.) Un million! un million de plus, et cela, je l'espère, en moins d'une semaine.

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