SCÈNE V
MONTORGUEIL, CRÉVECOEUR, puis LA SERVANTE.
MONTORGUEIL. Appioche, approche, mon brave !
CRÉVECOEUR, entrant. C'est vous qui m'avez fait dire...
MONTORGUEIL. Que j'avais à te parler...
mais je sais que tu n'aimes pas à parler sans boire. Faisons donc venir de quoi te délier la langue. Holà ! la fille!...
LA SERVANTE, paraissant. Voilà! voilà!
Qu'est-ce qu'il faut servir à monsieur?
MONTORGUEIL. De l'eau-de-vie.
LA SERVANTE. Deux petits verres à ces messieurs.
MONTORGUEIL. Une bouteille, et deux verres.
LA FILLE , à part. Une bouteille!... Sapristi ! paraît qu'ys ont diablement soif.
Elle sort.
MONTORGUEIL, à lui-même, pendant que Crèvecœur va s'asseoir à une table sur le devant. Allons, la partie est engagée, il faut la jouer jusqu'au bout;je suisdébarrassé de Charles Didier; et si je ne puis toutà l'heure me défaire de cette femme par la persuasion ou la ruse, voilà celui qui m'en débarrassera.
LA FILLE. Le cognac et les verres... Ces messieurs n'ont plus besoin de rien?
MONTORGUEIL. Non; laissez -nous! {Allant à la table où est Crèvecœur. ) Ah ça, maintenant, à nous deux, mon brave... ( Versant. ) Dis-moi un peu ce que tu penses de cette eau-de-vie là î
CRÉVECOEUR, buvant à plein verre. Dame!
c'est toujours bon l'eau-de-vie.
MONTORGUEIL. En cc cas, encore un verre, et causons.
CRÈVEcœuR, buvant. Causons!
MONTORGUEIL. Parlons de Marie Hubert!
CRÉVECOEUR, avec violence, et se levant. Marie Hubert !... Non, non, ne parlons pas d'elle... voyez-vous, ça me brise la tète, ça me déchire le cœur. . . ça. . . ça me rend fou.
MONTORGUEIL, le faisant rasseoir. Allons, calme -toi, et écoute. Ce n'est pas comme les autres, au hasard et sans raison , que je t'ai jeté ce nom à l'oreille... si je t'en parle, moi... c'est que je l'ai connue.
CREVECOEUR. Vous ! VOUS avez connu Marie!... Elle était bien belle, n'est-ce pas?
MONTORGUEIL. Oui!
CRÉVECOEUR. Et bonne!... C'était trop bon... c'est mort jeune.
MONTORGUEIL. Elle avait vingt-cinq ans à peine.
CRÉVECOEUR. Oui !
MONTORGUEIL. Elle habitait le village de Sainte-Claire.
CRÉYEcœuR. Oui!
MONTORGUEIL. Et elle vivrait encore heureuse si on lui avait laissé son mari pour la nourrir et la défendre.
CRÉVECOEUR, pleurant. Oh! oui... oui!
MONTORGUEIL. Mais un jour il fut arrêté, mis en jugement, et condamné, car il était coupable.
CRÉVECOEUR. Innocent!
MONTORGUEIL. Innocent ou coupable , n'importe!
CRÉVECOEUR. Inuoceut que je vous dis!... Je le sais bien ; je n'ai jamais volé, moi...
MONTORGUEIL. Toi!... (^^îarf.) Je ne me trompais pas... {Haut.) Tu te nommes donc Jérôme Hubert?
CRÉVECOEUR. Jérôme!... oui, pour elle.
Pour les autres, Crèvecœur... ou bien l'Abruti... ou bien... je ne sais pas.
MONTORGUEIL. Ainsi , c'est bien toi qu'ils ont condamné à vingt années de bagne "?
CRÉVECOEUR. C'est moi qui ai tant souffert... c'est moi que l'on a arraché d'auprès d'elle... d'dle, que je laissais sans pain, et enceinte, mon bon Dieu!... Tant de souffrances pour elle!... Ah! c'est peut-être un bonheur qu'elle soit morte. .. Oui , quand je suis revenu, il y a deux ans, il y en avait trois qu'elle était morte.
MONTORGUEIL. Et pourtant tu ne pardonnerais pas à l'auteur de sa mort?
CRÉVECOEUR, avec feu. Oh! non, non!
jamais !
MONTORGUEIL. Et si tu le connaissais...
que ferais-tu ?
CRÉVECOEUR, froidement. Je le tuerais!
MONTORGUEIL, lui versant. Encore un coup!... {Ils boivent.) Eh bien, cette personne, je la connais.
CRÈVEcœuR. Vous?
MONTORGUEIL. C'est une femme !
CRÉVECOEUR. Une femme !
MONTORGUEIL. Moius belle que Marie!...
Elle était envieuse, jalouse; elle la haïssait, enfin.
CRÈVECŒUR. Cette femme... cette femme...
MONTORGUEIL. Ce soir , peut-être, tu pourras la voir.
CRÉVECOEUR. Ce soir!. .. Où ça?
MONTORGUEIL. Près d'ici ; à l'entrée des carrières Montmartre, à gauche, dans la maison du gardien de jour, au bout du village d'Orsel.
CRÉVECOEUR. Aux carrières !
MONTORGUEIL. Près du village d'Orsel...
Si elle vient, tu la reconnaîtras bien ; car elle te dira elle-même : J'ai vu mourir Marie Hubert-
Zi
CREVEcœuR. Ah ! si elle dit ca... malheur elle I
Il se dirige vers le fond.
MONTORGUEIL. OÙ vas-tU ?
CRtVECOEUB. L'attendrR !
MONTORGUEIL, lui montrant la bouteille i' eau-de-vie. Tiens, emporte cette
CREVECŒUR, allant à la table et prenant an couteau. Non, j'emporte çal Adieu!
Il sort.
MONTORGUEIL, seul. Si Louisc consent à partir, il attendra pour rien ; mais l'heure est écoulée; elle ne peut tarder à venir... Quelqu'un... c'est elle... il était temps.
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