‹ [Magasin théâtralChapitre 433 sur 1545 · SCÈNE m · texte numérisé non relu

SCÈNE m

Les MÊMES, HILARÏON, sortant de Vhôtellerie, puis MARIE, LAMBERT et MAU- RICE venant, xm instant plus tard, du fond du théâtre.

HiLARioN, à l'aubergiste. Eh ! dites-donc, maître hôtelier?

GROS-RENÉ. Après?

HILARION. Nous avons besoin, comme je vous l'ai déjà narré, de toutes les salles basses de votre hôtellerie ; il nous faut beaucoup de place.

GROS-RENÉ. C'est donc un grand messire que votre maître ?

HILARION, avec emphase. Un fameux!...

Seulement, je vous préviens, il a une manie, il parle toujours de la reine Isabelle.

GROS-RENÉ. De la reine?

HILARION. Oui ; s'il vous questionne à ce sujet, ne faites pas attention... Le voilà!... chut !

LIONEL, se retournant. Quevois-je?

CONTRAN. Quoi donc?

LIONEL, c'est elle !

CONTRAN. Ah! la jeune fille.

LIONEL. Silence! viens.

Il fait un signe aux buveurs attablés près de lui, tous rentrent dans la ville. Lambert, Maurice et Marie descendent la scène.

HILARION. Oui, messire, nous avons une suite nombreuse : un tigre blanc, puis une ourse noire, puis un loup du pacha d'Egypte à deux queues, puis un mouton de la ville de Troyes à quatre têtes, puis...

LAMBERT, arrivant doucement et lui tirant V oreille. Puis, à la suite de toutes ces bêtes, un imbécile qui se nomme Hilarion.

HILARION. Tiens, c'est vous, maître Lam. . .

LAMBERT. Silence! donc... {A part.) Le malheureux !... (,l l'aubergiste.) Un mot, je vous prie; comment se porte la reine Isabelle?

GROS-RENÉ. Comment se...

LAMBERT. Oui 1

Hilarion fait des signes à Gros-Rén4.

GROS-RENÉ, à part. Qu'est-ce qu'ils ont donc?... (Haut.) La reine se porte trèsbien.

LAMBERT, à part Ah! tans pis. {Haut.) Veuillez nous faire donner quelque chose à boire.

GROS-RENÉ. A l'iDstanl!

Il sort en regardant avec intention Lambert. LAMBERT, allant à Maurice et à Marie.

Eh bien ! mes enfants, nous sommes arrivés; voilà Paris, ce Paris si beau et si laid, si brillant et si misérable, si riche et si pauvre, ce Taris que je n'ai pas vu depuis quioze am,

LA PESTE NOIRE

et qui sanis doute est bien changé, tout en restant le même... Mais ce n'est pas ici le moment de philosopher, n'est-ce pas? Vous êtes fatigués, moi aussi, reposons-nous... {On leur apporte à boire.) Eh bien! vous restez là?... vous gardez tous deux le silence?... Allons, Marie... allons, jeune homme... pourquoi donc cet air mélancolique?

MAURICE. Ah! comment mon cœur ne serait-il pas en proie à la tristesse? Marie persiste dans son projet de se séparer de moi.

MARIE. Vous savez bien que cela est nécessaire, Maurice... Orpheline, sans ressources, sans état, je dois obéir aux derniers vœux de ma mère : c'est elle-même qui m'a désigné le couvent des Bénédictines, à Paris, comme l'asile où elle désirait voir s'écouler ma vie. Et maintenant que, grâce à vous, grâce à ce bon vieillard, j'ai pu arriver sans encombre jusqu'à Paris, laissez-moi vous quitter, Maurice, laissez-moi obéir à ma mère.

LAMBERT. Un moment, jeune fille, un moment; voici la nuit, nous ne pouvons entrer ce soir dans Paris, ni aller frapper, à une heure indue, à la porte d'un couvent : ce ne serait pas convenable... En conséquence, ma belle enfant, en dépit de votre obéissance à votre pauvre mère, vous resterez encore ceite nuit sous la garde du vieux Lambert. Demain il fera jour, et demain c'est moi-même qui vous conduirai à la supérieure des Bénédictines. . je vous recommanderai de la bonne façon à cette sainte femme... Pas de réplique... c'est entendu... Allons, venez tous les deux près de moi. . . [A Maurice. ] Eh bien! vous devez être content de moi, j'espère ?

MAURICE. Excellent homme 1

LAMBERT. Allons, allons, mes enfants, du courage; attendons avec patience. Eh! mon Dieu, le temps.. . le temps. .. si vous saviez... quel puissant arrangeur de toutes choses !... Tenez, moi, par exemple, j'ai eu bien des mésaventures, bien des chagrins... Errant sans cesse, tantôt dans un pays, tantôt dans un autre, tantôt à la suite de mon protecteur, tantôt obligé de fuir tout seul, que sais-je, enfin ! rien n'a manqué à mes tribulations. Eh bien ! j'ai pris courage, et Dieu et le temps aidant, vous voyez que j'ai pu tout supporter, tout souffrir; et sur mon front tout brûlant encore d'énergiques pensées, les cheveux blancs sont venus, comme la neige au front du volcan.

MARIE. Ah! vous êtes fort, patient... et bon.

MAURICE. Mais pourquoi un homme aussi savant, un médecin dont le nom...

LAMBERT. Silence!.,, silence!...

MAURICE. Se faire conducteur d'animaux. . . quelle singulière idée !

LAMBERT. Cela vous étonne, n'est-ce pas? et pourtant rien de plus naturel... Ecoutez : Absent de Paris depuis quinze années, j'y reviens après avoir fait d'inutiles recherches pour retrouver... une pauvre femme... Mais laissons cela. . . Je reviens secrètement à Paris, car mon nom est toujours proscrit par la reine Isabelle.

MARIE et MAURICE. La reine!

LAMBERT. Mou but cst aussi de rejoindre un ami qui m'attend... ce protecteur dont je vous ai parlé... Dernièrement, et pour éviter les soupçons, nous nous sommes quittés à Namur, on nous donnant rendez-vous à Paris... Mon protecteur avait une fortune considérable en diamants et en pierreries ; craignant d'être reconnu, et pensant qu'on soupçonnerait moins un modeste vieillard d'avoir tant de trésors en sa possession, il me chargea de lui rapporter toute sa fortune, pour la seconde fois... car il y a quinze ans... Enfin, je suis destiné à lui servir de cassette.

MAURICE. Dangereuse commission !

LAMBERT. Saus doutc ; aussi jugez de mes craintes à l'idée de traverser toute la France, dans ces temps de troubles et de pillage, seul et sans escorte!... Un jour, j'allais me mettre en route, lorsque je vois arriver dans mon hôtellerie un voyageur qui revenait d'Afrique avec une certaine quantité de tigres, lions et autres bêtes féroces; nul n'osait en approcher. Mais, moi!... Hé! m'écriai- je, voilà mon escorte !... Leur maître était tombé malade, je me charge du soin de leur donner à manger ; grâce à ce service, une charmante familiarité s'établit entre nous... Sur ces entrefaites, le conducteur meurt d'une fièvre maligne... c'était, parbleu! bien une fièvre maligne, laissant son âme à Dieu, qui ne s'en souciait guère, et ses bêtes à l'hôtelier, qui s'en souciait moins encore. J'achète les animaux, et me voilà entouré de ma garde africaine. . . Et savez-vous où j'imagine de cacher mes bijoux?. .. Sous les griffes de mon tigre, oui, sous ses griffes, dans le plancher de sa cage; et de ce moment je pus dormir en paix, . C'est ainsi que je suis arrivé sans encombre jusqu'à Melun, où je vous ai rencontrés, et de là à Paris, où nous voici parvenus.

HILARION. Not' maître! not' maître!

LAMBERT, à Ililarion, qui arrive. Qu'estce que tu veux, toi?... Et nos animaux?

HILARION. Ah ! notre maître, le loup et la hyène, que vous aviez mis ensemble, viennent d'avoir une querelle d'enragés... Celte hyène est d'un caractère détestable. . .

LAMBERT. Fil bien?

niLvRiON. J'ai changé le loup de cage.. .

LAMCtUT. El OÙ l'as-tu mis?

iiiLAiiiON. Près (lu mouton.

LAMr-LRT. Le lion près du... Allons, viens, viens... nous aurons du bonheur si nous retrou^ons le mouton entier.

HiL vRio.N. Bah 1 il en restera toujours bien un petit gigot !

LAMBERT. Imbécile!...

HILARION. Mais...

LAMBERT, en sorfrt7i< avec Hilarlon. Mais! niaisl... Vous êtes un imbécile!

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