SCENE PREMIERE
LIONEL, tenant entre ses bras MARIE évanouie; il la dépose sur une roche. Il est entré par la galerie de gauche.
LIONEL, dans un trouble affreux, j^enché sur Marie. O bénie soit la comtesse qui l'a livrée entre mes mains!... Toujours évanouie! et ma torche s'est éteinte... et toujours ces voix, ces voix mystérieuses, qui semblaient me poursuivre jusque dans les entrailles de la terre.. . tout a contribué à me perdre... Où suis-je?. .. N'importe!.,. Ici, du moins, le sol est ferme ; là-bas, toutes les galeries sont inondées... Fatalité!... Mais il doit y avoir une issue de ce côté... avançons... (// marche à tâtons. Mettant la main sur les murailles.) Eh quoi ! toujours des ossements sous mes pas?... Et cette sombre galerie, où conduit-elle?... Je ne puis plus rien reconnaître... je me sens saisi de vertiges, je n'ai plus ni penî-ées ni souvenirs.
MARIE, revenant à elle, regardant autour d'elle avec effroi. Quelle obscurité!... quel silence!... [Elle se lève.) Ahl maintenant, je me rappelle... les catacombes!... Quoi! seule, abandonnée, sans secours... [Joignant les mains. ) Mon Dieu ! pitié I. . . A mon aide. . . Maurice ! . . . Maurice ! . . .
Lionel monte les degrés et disparaît un moment aux yeux du spectateur.
LIONEL, revenant à ses cris. Marie, me voici.
MARIE, frémissant. Lionel !
LIONEL. Qu'y a-t-il, Marie? qu'avez-vous ?
MARIE, avec eff'roi. Je tremblais d'être seule.
LIONEL. Rassurez-vous, tout n'est pas encore désespéré. Courage, Marie, courage !
MARIE. Non, ces ténèbres me font peur.
LIONEL. Peur ! quand mon amour veille sur toi, Marie?
MARIE. Oh ! ne blasphémez pas ! si près de la mort, peut-être...
LIONEL. Mourir?... Non, non, Marie, on ne meurt pas quand on aime comme je t'aime!... Lorsque le ciel ne protège plus les amours, l'enfer est là qui les prend sous sa garde.. . Oh ! je ne veux pas mourir, moi!... En vain ces murs désolés semblent s'être rapprochés pour nous engloutir; nous trouveverons une issue pour nous échapper... Ces voûtes s'eutr'ouvriront pour donner passage à un rayon de soleil qui illuminera nos ténèbres et nous montrera la route perdue... Mais, que vois-je? là-bas... là-bas!...
MARIE. Ciel ! une lumière I LIONEL. Elle s'éloigne... non, elle reparaît... elle s'approche... la voici!... Satan, je îo remercie, tu m'as entendu,
MARIE, s' agenouillant. Merci, mon Dieu ! c'est toi qui nous sauves.
viA.v^lŒ, en dehors. Marie! .. Marie 1... MARIE. Qui m'appelle?
LiONtL. Cette voix...
Il s'élancent tous les deux au-devant de la clarté. Maurice paraît par la galerie de gauche, uueépéeà la main> une torche de l'autre, il place celte torche dans un anneau de fer contre la muraille.
MAURICE, appelant. Marie!... Marie !.. .
MARIE et LIONEL. Maurice!
MAURICE, à Marie, qui s'est jetée dans ses bras. Ah ! Marie... c'est toi !... c'est donc toi, je t'ai retrouvée... [Regardant Lionel.) Mais cet homme, celui qui t'a outragée, n'est-ce pas?... Ciel! mon père!
LIONEL. Qui vous a conduit dans ces catac ombes ?
MAURICE. Cette question ..
LIONEL. Répondez.
MAURICE. C'est le hasard... non, c'est la main de Dieu... J'étais entré dans l'ermitage où Marie devait m'attendre... Souffrant de je ne sais quel mal inconnu, je m'étais agenouillé en l'attendant... Tout à coup, une trappe ouverte à quelques pas de moi frappe ma vue... elle communique aux degrés d'un caveau secret. . . Poussé par une sorte de pressentiment, je descends... mes pas heurtent un objet placé sur les marches... c'était une torche; je l'allume... Une voix plaintive et lointaine se fait entendre... alors, une force invincible m'entraîne sous ces sombres voûtes. Je marchais depuis longtemps, incertain, effrayé, lorsque la voix vient encore frapper mon oreille. .. elle dirige ma course... J'arrive... Vous ici avec Marie, mon père!... mais, à votre tour, daignez me répondre... et m'expliquer...
LIONEL. Plus de feinte, plus de dissimulalion... [Montrant Marie.) Je l'aime !
M.\URICE. Vous!
LIONEL Je l'aime!... C'e.st moi qui l'ai entraînée...
MAURICE. Vous!
LIONEL. Moi! Pour arri\er jusqu'à elle, point de barrière, point d'obstacle que je ne brise.
MAURICE. Vous! mon père... Oh! mais ce n'est pas pas possible : j'ai mal entendu, mal compris... je rêve... Marie, n'est-ce pas que c'est un rêve?...
LIONEL. C'est la réalité... et, comprendsmoi bien... je ne veux rien entre elle et moi.
MAURICE. Ah! vousy trouverez votre fils!
LIONEL. Malheureux !...
MARIE. Arrêtez !.. . Quoi 1 le père et le fils, . . là, devant moi, irrités et se menaçant l'un l'autre... et je serais la cause de celte querelle impie et sarrilégc !... noa! non!...
LIONEL. Marie, écoute : je ne vois plus, je ne connais pins que toi ! Pour moi, il n'y a rien, rien que toil... Le feu qui me dévore
vient de l'enfer, sans doute, car, pour l'obtenir, mon amour est capable de tout, même d'un crime!...
MAURICE. O mon père!...
MARIE. Que dit-il ?. ..
LIONEL, cherchant à entraîner Marie.
Marie, cesse de résister.
MAURICE. Pardonnons -lui son délire...
viens, suis-moi I
LIONEL. Marie, un pas avec lui, et le sang va couler...
MAURICE, s avançant vers Lionel. Tuezmoi donc, mon père, épargnez-nous, à vous la honte, à moi le crime de cette épouvantable lutte... mon père!...
MARIE. Lionel, pitié, pitié pour lui !
LIONEL. Mais as-tu pitié de moi, toi qui connais mon amour et le méprises?...
MARIE. Eh bien! je renoncerai à lui... je ne l'aimerai plus. .. mais pitié, pitié pour votre enfant!...
LIONEL. 3Ion enfant!... Oh! mais ce nom fait mon supplice.
MAURICE. O mon Dieu ! fais que je n'oubUe pas qu'il est mon père!...
LIONEL, avec calme. Et sans ce respect, que ferais-tu ?
MAURICE. Ce que je ferais.... à celui qui devant moi oserait outrager, ainsi que vous, la femme dont le cœur m'appartient tout entier... à celui qui n'aurait eu pitié ni de ses larmes ni de son désespoir... à celui enfin dont la brutale passion serait restée insensible \\ tant de dévouement et de générosité .. A celui-là, j'aurais déjà demandé vengeance dans un duel à mort !
LIONEL. Un duell... Ah! voilà ce que tu as dit de mieux.
MARIE. Lionel !
MAURICE. Un duel !.. . Ah ! vous savez bien qu'il est impossible... vous êtes mon père!
LIONEL. Son père ! son père!... Ah! mais ils me rendront fou de rage avec ce litre odieux!... Si cette femme me résiste encore, c'est parce que je suis son père, iui, que je hais... lui, mon rival... lui!... Si je ne puis le tuer, c'est parce (|u'il est mon fils!... Ah ! loin de moi ce masque hypocrite qui me brûle le visage!... Marie, plus de scrupules, sois à moil... Maurice, plus de vains respects... déchaîne ta rage, tu le peux... je ne suis pas ton père !
MARIE. Ah!
MAURICE, avec trouble. Vous n'êtes pas mon père ?
LIONEL. Non, m'entends-tu bien ? non !.. . Je t'ai élevé par bienfai.sance, par pitié... Demande, interroge, cherche où sont les preuves de ta naissance, nulle part.... Tu n'es rien... rien pour moi... et pour le convaincre plus encore...
LA PESTE NOIRE
MAURICE. N'achève pas... les preuves sont là, dans mes instincts, dans mon cœur,., je te crois... j'en suis certain. ..lu n'es pas mon père, lu ne pouvais l'être... je te haïssais trop!
LIONEL. Eh bien ! donc, rage contre rage, fer contre fer !
MAURICE. Viens donc maintenant me disputer Marie I
MARIE. Arrêtez, Maurice!... et moi, que vais-je devenir?
MAURICE. Oui, tu as raison... en ce moment point de duel entre nous... Marie resterait sans défenseur, sans appui... et je ne veux pas qu'elle tombe en ton pouvoir !...
LIONEL. Lâche!... lâche!...
MAURICE. Viens, Marie, viens !
LIONEL. Tu ne sortiras pas!...
MAURICE. Eloigne-toi!...
LIONEL, s élançant. Défends-toi, ou je te tue!...
MAURICE, tirant son éfée. Misérable!...
Eh bien! puisque tu le veux...
MARIE. Ah!...
Lionel s'élance, saisit Marie; Maurice la lui arrache des
mains, une courte lutte corps à corps s'engage entre
Lionel et Maurice, tous les deux s'éloignent de quelques pas pour se mesurer du regard... Tout à coup
Maurice chancelle...
MAURICE. Ah! mon Dieu!...
MARIE. Mauricel... Maurice!... Qu'a-t-il donc?
MAURICE. Je ne sais ce que j'éprouve... un frisson mortel .. Marie... Marie...
Il tombe à terre.
LIONEL. Ces traits décomposés.. . cette pâleur livide... c'est la contagion, c'est la peste noire !
MARIE. Ah!
Elle court à Lionel.
LIONEL. Viens, Marie... viens, fuyons!
MARIE. Fuir !
LIONEL. Bientôt peut-être il ne sera plus temps: d'un côté, la contagion... de l'autre, ces voûtes minées par les eaux de la Seine débordée.. . tous les dangers à la fois. .. Viens, viens, IMarie !
MARIE. Laisse-moi... je n'ai au cœur que Maurice, je veux périr avec lui ; vivant ou mort, je ne le quitte plus... Lionel, sois maudit !.. . C'est toi, c'est ta présence odieuse qui porte avec elle la malédiction de Dieu... L'air où Maurice respire encore n'a rien de funeste pour moi ; près de lui est mon refuge, mon bien suprême, ma vie... L'amour est là, le crime ici... le ciel, c'est lui... l'enfer, c'est toi!
LIONEL. Tu me suivras, ou bien je t'arracherai d'ici.
MARIE, courant dans les bras de Maurice. Viens donc m'arracher de ses bras !
LIONEL, reculant effrayé. Marie!
MARIE. Ah! tu recules... tu as peur!... Viens, viens donc, si tu l'oses, me disputer au fléau de Dieu.
LIONEL. Ah! c'en est trop!... h l'amour succède la haine, Marie; c'est un cadavre que tu aimes!... eh bien! que ces catacombes soient votre dernière demeure!...
MARIE. Lionel!...
LIONEL. Vous ne reverrez plus la lumière du jour !...
Il s'élance saisit la torche et l'éteiot et disparaît.
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