LAMBERT, MARIE, LE MARÉCHAL
LE MARÉCHAL, à Lambert. Bonjour, mon ami.
LAMBERT. Je VOUS attendais, monseigneur.
LE MARÉCHAL, à Marie. Mon enfant, Dieu vous protège!... Eh bien! et Maurice?
Il va à la porte de Maurice.
MARIE. De mieux en mieux.
LAMBERT, ramenant le Maréchal à Vavant-scèm. Oui, oui... je crois que le voilà hors de danger...
LE MARÉCHAL. Mon bon Lambert !
LAMBERT. Grâce à Dieu.. .
MARIE. Et grâce à vous.
LAMBERT. Alors, pour rendre grâce à chacun, il faut dire aussi, grâce à vous, Marie !
MARIE. Moi 1...
LAMBERT. Sans doute... qui soigne le médecin soigne le malade.
LE MARÉCHAL, ttvec admiration. Bonne, excellente Marie! aussi compatissante que belle!...
LAMBERT. Et aussi dévouée que sensible... {Serrant Marie contre son sein.) Heureux qui lui tiendra lieu de père !
LE MARÉCHAL. Plus hcureux encore qui sera son mari !
LAMBERT. Mouseigueur, la satisfaction est peinte sur vos traits.
LE MARÉCHAL. Oui, mon ami... d'abord, la prochaine guérison de Maurice me cause la joie la plus vive ; ensuite, j'ai reçu tout à l'heure des nouvelles. . .
LAMBERT. Des nouvelles d'Hélène?,..
LE MARÉCHAL. Précisément!
LAMBERT. Ah ! Dieu soit loué !
MARIE. Monseigneur, qu'est-elle devenue î
LE MARÉCHAL. Elle avait quitté Paris pour se rendre, à l'insu de tout le monde, en Tourraine, auprès du roi.
LAMBERT. Auprès du roi !
MARIE. Du roi...
LE MARÉCHAL, montrant un papier. Oui, auprès du roi... Dieu, sans doute, lui a inspiré ce long voyage.. . Voici ce que m'apprend le comte de Gisors dans cette lettre qu'il m'envoie secrètement : « Les fidèles serviteurs du roi lui avaient conseillé de marcher sur Paris; Charles VII était d'un avis contraire : un de ces jours derniers, étant hors du camp, il voit venir à lui une femme pâle, épuisée de fatigue, les cheveux et les vêtements souillés de poussière, mais les traits empreints d'une indicible fierté et les yeux enflammés de je ne sais quelle sublime espérance!... Le roi s'émeut à sa vue : son air, sa démarche, son langage, ses manières nobles et inspirées, tout semble lui rappeler l'illustre guerrière à qui les bourreaux anglais ont fait expier sur le bûcher leur honte et leurs défaites. Cette femme demande au roi une entrevue secrète ; après un long entretien, Charles donne ordre à tout ce qui l'enîoure de traiter Hélène avec les plus grands égards, fait lever le camp, et se met à l'instant même en marche sur Paris. »
LAMBERT. C'est Hélène!.,, oh! le peuple a raison de l'invoquer comme une vivante protection auprès du ciel.
LE MARÉCHAL. Ce n'cst pas tout, Gisors m'apprend aussi la trahison de la comtesse.
LAMBERT. Sa trahison!. .. que dites-vous?. . . elle... l'amie du roi...
LE MARÉCHAL. Son ennemie, Lambert...
son ennemie impitoyable, acharnée... l'aveugle et fanatique esclave des moindres volontés d'Isabelle... et d'autant plus dangereuse qu'elle était plus perfide 1...
MARIE. Ah ! mes pressentiments ne m'avaient donc pas trompée !
LAMBERT. Patience, tout va changer, puisque l'armée du roi est en marche sur Paris.
LE MARÉCHAL. Oui, mou bon Lambert!...
maintenant comprends-tu ma joie?
LAMBERT. Si je la comprends!...
LE MARÉCHAL. Ecoutc encore...
LAMBERT. Continuez, continuez.
LE MARÉCHAL. A 1.1 favciir de la nuit, les troupes s'avanceront jusque sous les murs de la ville, en face la tour de la butte aux Moulins.
LAMBERT. La buttc aux Moulins... bien, j'y suis.
LE MARÉCHAL. Deux coups de canon tirés par les arquebusiers du roi m'apprendront que tout à réussi; à ce signal, je m'élancerai à la tête des nôtres dans les rues de Paris, aux cris mille fois répétés de France 1 Montjoie et Saint-Uenis!
LAMBERT, s'ctnimant. Très-bien!
LE MARÉCHAL. J'irai attaquer à main armée la tour de la butte aux ftloulins, qui commande l'une des portes de la ville, et de là, comme du haut d'un roc inaccessible, j'accablerai les ennemis qui voudraient s'opposer à l'entrée triomphale du roi Charles VIL
LAMBERT. De mieux en mieux !... Ah ! madame la reine, nous allons donc enfin vous braver!...
LE MARÉCHAL. Vive Dieu ! Lambert!... te voilà tout ragaillardi... tu n'as donc plus peur?
LAMBERT, relevant la tête avec fierté.
Peur!.,, moi!... moi de la peur!.. . moi qui cours d'hospice en hospice... moi qui brave à la fois les poisons de l'air... l'agonie du pestiféré... les imprécations du peuple en furie... peur!... peur!... moi... un médecin... Apprenez qu'un médecin n'a jamais peur!... seulement vous avez votre bravoure, et nous avons la nôtre... vous vous feriez tuer, vous, pour votre roi... c'est-à-dire pour un homme, pour un seul homme... eh bien, nous, nous exposons notre vie à toute heure, en tous lieux... cent fois par jour, pour des étrangers, des inconnus, souvent même pour des ennemis!... Chacun son courage, mon- .seigneurl... le vôtre tue, le mien sauve!... oseri( z-vous décider quel est le meilleur devant Dieu?
LE MARÉCHAL, prenant la main de Lambert. Bien, mon ami... bien... pardonne... Oui, tu es brave... tu es brave... mon courage s'incline ici devant le tien... ta main, Lambert... l'honneur nous rend frères.
LAMBERT, confus. Monscigueur...
LE MARÉCHAL. Maintenant, conduis-moi vers Maurice; il me larde de l'embrasser et de lui redire devant loi cond)ien tu es digne de respect, d'estime et d'amitié.
LAMBERT. Pas encore; songez bien (ju'une émotion trop vive pourrait coûter la vie à notre malade...
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Les Mêmes, HILARION.
HILARION, une lettre à la main. Maître Lambert!... maître Lambert!...
LAMBERT. Qu'cst-cc ? qu'y a-t-il?... ah! n'est-ce que toi?
HILARION. Comment! ce n'est que...
LAMBERT, regardant la lettre que tient Bilarion. Que veux-tu?... cette lettre...
HILARION. De monseigneur le grand prévôt.
LAMBERT. Le grand prévôt?
HILARION. Oui, lui-même; au moment oîi je revenais de porter votre ordonnance à l'échevin, vous savez...
LAMBERT. Eh bien?
HILARION. Eh bien, un archer de la garde du prévôt m'a donné cette lettre en disant qu'il fallait que vous vinssiez tout de suite.
LAMBERT. Quc je vienne tout de suite ?
Il lit la lettre.
HILARION, au Maréchal qui s'est approché. J'ai interrogé l'archer; il paraît, à ce qu'il m'a dit, qu'on a arrêté un homme dont on cherchait à se défaire... un nommé Contran... un malandrin fini...
LAMBERT. Ah! quelle horreur!...
LE MARÉCHAL. Qu'y a-t-il donc?
LAMBERT. Que j'assiste en qualité de médecin à la question qu'on va donner à ce misérable Contran... non, jamais! jamais!... {A Hllarion.) Je n'irai pas.
LE MARÉCHAL. Mais si par ta présence tu pouvais abréger son supplice. .. Il faut y aller, Lambert, il faut y aller...
LAMBERT. Oui... et puis ce Contran était l'ami de Lionel... peut-être pourrai-je savoir... J'y vais... allons, Ililarion.. {A Marie.) Il est tard, il faut rentrer, Marie.
MARIE. Quoi! vous voulez...
LAMBERT. Je l'ordonnc... et vous le savez, je veux qu'on m'obéisse.
Marie rentre, Ililarion a donne à Lambert sa coifTuTe et ils se disposent à sortir.
LE MARÉCHAL. Moi, je resle... {A Lambert.) Ta maison touche aux remparts., .d'ici, j'entendrai mieux le signal.
LAMBiRT, ias au (Maréchal. Bien, bien... cette maison n'est-elle pas la vôtre. .. (Haut.) Allons, allons, bonne nuit, je m'en vais... Oh! la cruelle profession!... les maladies, la peste, la torture. . mais je cause... je cause... adieu... adieu... {Au Maréchal.) Veillez bien sur eux.
LE MARÉCHAL. Oh! Sois tranquille !
LAMBERT, à //t/a non. Et toi, viens, suismoi !
HILARION. Que je vous suive!... c'est que... c'est que j'ai peur...
LA PESTE NOIRE
LAMBERT, en sortant. Tu me reconduiras jusqu'à la porte.
Hilarion suit Lambert et ferme la porte.
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