‹ [Magasin théâtralChapitre 506 sur 1545 · CHARLOTTE , MADAME DUTOUR , SOPHIE · texte numérisé non relu

CHARLOTTE , MADAME DUTOUR , SOPHIE

MADAME DUTOUR , à la contonnade. Ne m'annoncez pas; je suis M"* Dutour, la cousine de madame, je n'ai pas besoinqu'on m'annonce. Bonjour , ma cousine ; 'comment ça va-t-il, ma cousine ?

CHARLOTTE. Pas mal aujoui'd'hui ; et vous ?

MADAME DUTOUR. A merveille!... Ah ça , je viens vous remercier de l'amabilité que vous avez eue de m'inviter à passer la journée avec vous.

CHARLOTTE. Est-ce que vous ne pouvez pas?

MADAME DUTOun. Si fait! si fait! je serai seulement obli.gée de vous quitter une heure pour une affaire de mon commerce, et puis je reviendrai ; c'est pour ça que j'arrive de bonne heure. Entre amies, on a bien des choses à se raconter, quand il y a longtems qu'on ne s'est vu. Il paraît que M. d'Aigiemont, votre mari, mon cousin ^ ne se souciait guère de me voir depuis trois mois que vous êtes à la ville. Enlin, je me disais : Il faudia bien finir par faire connaissance, puisque c'est mon cousin ! mais c'était vexant d'avoir un cousin comte et si riche, et de ne pas le connaître. Car je ne l'ai jamais vu votre mari!... Est-il joli garçon ?

CHARLOTTE. Il est très-bien.

MADAME DUTOUR. Tant mieux ; ça ne peut pas nuire. ( Elle examine les ruhes. ) Oh! que c'est joli tout cela! quelle belle robe ! qui est-ce qui aurait dit que vous seriez un jour comtesse? et de si belles parures!.... (jE//e soupire.) Comme vous êtes heureuse , cousine !... mais je vous trouve plus sérieuse qu'autrefois.

CHARLOTTE. Ma santé n'est pas tièsbonne.

MADAME DUTOUR. Ca ne sera rien : estce qu'on peut être malade quand on a de fameux médecins, le tems de se soigner , et le cœur content.

CHARLOTTE , à part. Le cœur content !

MADAME DUTOUR. Ce n'est pas que je me plaigne! Dieu merci! je n'ai pas de raison d'être triste , je suis veuve , et mon commerce va son train.

CHARLOTTE , à part. Quel langage !

quelles manières!... Est-ce qu'elle était ainsi autrefois?

MADAME DUTOUR. Y a-t-il long-tems que vous avez vu notre parent Pierre Moulin.

CHARLOTTE. Pas depuis mon retour à Paris.

MADAME DUTOUR. Yous ne savez pas , ma chère , ce n'est plus le même homme, il passe sa vie le nez dans les livres , il travaille , il étudie , aussi il est déjà sergentmajor!... il a perdu son air gauche , il a une tournure à présent!... c'est un charmant cavalier , je dis cavalier , quoiqu'il soit dans l'infanterie. On voulait le marier , ah bien oui! Il paraît qu'il a une passion dans le cœur.

CHARLOTTE. Ah! en vérité !

MADAME DUTOUR. Oui, mais impossible de savoir pour qui ! Ah ça ! dites donc, ma cousine , votre belle-mère m'a ôté sa pratique, elle se gante à présent chez Walker : vous devriez bien lui parler en ma faveur. Au reste , je la verrai siirement ici , et je lui parlerai moi-même.

CHARLOTTE , « part. Dieu ! que dira-telle?

MADAME DUTOUR. Tout-à-l'heure , M"^ la baronne d'Alby me disait encore : « Madame Dutour, personne ne ine gante mieux que vous. »

CHARLOTTE. M"^ d'Alby !

MADAME DUTOUR. Oui , j'ai toujOurs sa pratique, et puis sa femme de chambre est une de mes amies.

CHARLOTTE , à part. Sa femme de chambre.

MADAME DUTOUR. Elle a une bonne condition , bien des profits... M'"" d'Alby est généreuse. {A 5o/7/z/>.) Yous riez, mademoiselle? je suis sûre que vous n'avez péis à vous plaindre de votre maîtresse.

CHARLOTTE. Cette pauvre Sophie. . . vous me faites penser que je ne lui ai rien donné depuis long-tems. Tenez , voilà un schall dont je vous fait présent.

SOPHIE. Madame la comtesse est bien bonne.

MADAME DUTOUR. C'est qu'il est fort beau. . . Un Ternaux avec des palmes. Mais,

ma cousine, c'est trop de donner un schall i connue ça. |

CHARLOTTE. Ma clière parente, voulezvous me faire un grand plaisir?

MADAME DLTOUR. Qu'est-ce que c'est ?

CHARLOTTE. C'est de porter, en souvenir de moi , celle chaîne d'or que j'aui'ais voulu vous oflVir plus tôt.

MADAME DLTOUR. Oh ! c'est charmant!

Grand merci, ma cousine : ça va laire ja.scr les honnes amie.s, elles sont encore capables de dire que c'est M . Benoît qui m'en a lait présent.

CHARi-OTTE. Qu'est-ce que M. Benoît?

MADAME DiTOUR. C'est mon locataire , un jeune iionune fort aimable. 11 est à Paris potir faire son droit , et je lui loue ime chambre garnie , trente francs par mois. ]Ne font-ils pas des propos dans le quartier ?

CHARLOTTE. Ah !

HLAD.AME DUTOUR. Oui , vraiment.

Alii: Amis, vu/ci la riante semaine.

Je sais qu' mon nom iii^iir' il;itis leurs iiaranj^ues, iMaii heureusmcnl je ns de leurs <lisci>urs ; Peiistr qu' partout il est des mauvais's langues , Et qu'on en Irouv' mcin' (l.ii;s la rue aux Ours! Dans les conv'n;inc's en vain l'on se renIVime; JU ont ose dir', le croiricz-vous biftn? Qu' monsieur Benoil n' payait jamais son terme, Jlî que p'iuitantie ii' le log' las [.our iie:i.

CHARLOTTE. Il faut mépriser de pai eils propos.

MADVME DIJTOLR. Ah ! c'e.st bien ce (pie je faiS ! cohiiih; si on ne pouvait ])aspr(;iidre le bras <li' son locataire pour fain* un tour le dimatu !ie?... Rst-ce que les grandes dan:es n'ont pas de cavaliers à leurs ordres ?

CHAKLDTTE. Je ne .sais pas.

MADVME Dl TOlii. Oii 1 je le sais bien , moi , seulement ce nesl pas loiic,-t<'nis le même , ça chanf;c ])lus .souvent que nous

aiUres ; je vois ç;i rlans mes prati(|ues

C'est comme leiu' toih'tte , ça ne lein* dure guère... Mais pni.squ'elhs ont le moyen... Par exemple, la baronne d'Albv (h-puis deux mois c'est toujours le même.

<ll\RLOTTE. Ahl vraiinciitl conU/.-moi dom- cela.

MAD\Mi. Dl TOUR. Je l'ai vu plus d'tine fois , un joli homnii... et tenez , hier encore, la baronne rhoisissail des rubans, et il est venu lui apporter un beau bouquet de fleurs nalurelU-s, pour un bal où il la < onduisaitle soir. Et, re matin , la femnt»- Ai-

chambre m'a dit qu'elle avâft atiféiltRl'W maîtresse jusqu'à trois heures du matili.'' CHARLOTTE. Trois hcurc's; ."/^'fe^j/m^bment un homme né et élevé d.'ins'la'sO(iïëté, l'un n'a point à roufjir de l"^litfiiJ!«'ïlii'^ vont tous les jouis dans les l'êtes en'it^mlifiÈ'. "*

MADAME DUTOUR. Non , pfelS i6M "its jours : mais, quand ils ne vont pci'<>'dc!fné î'ë'' monde , on veille tout de menie c'héz 31""^ d'Albv : le jeune homme vient, ils font de la musique , la batonne joue de la harpe, ils chanicnt, ils lisent ensemble, ou bien ils dessinent.

CHAnLOTTE. Oui , ils ont les mêmes goûts, les mêmes talens, ils peuvent passer le tems ensemble sans ennui : s'ils se marient, ils seront lieureu-\.

3IADAME DUTOUR. Et luoi alors je vendrai gros pour la corbeille.

CHARLOTTE, r'wemi'nt. Que je serais contente si iM™'' d'Albv se mariait.

M.YDAME DUTOUR. VouS?

CHARLOTTE , se remettant. Sans doute !

vous feriez de bonnes aftaires dans cette occasion.

MADAME DUTOUR. Merci , ma cousine.

Ah ! ils ont l'air tous les deux joliment d'accord .

CHARLOTTE. Mais comment avez-vous appris tout cela?

MADAME DUTOUR. Par la femme de chambre.

CHARLOTTE. Et savez-vous le nom de ce monsieur ?

MADAME DUTOUR. Ma foi , non , je n'ai pas songé à le demander ; mais si vous voulez le savoir...

CHARLOTTE. C'est iniuile. Ah! j'entends, je crois , la voix de mou père.

MADAME DITOIR , BERTRAND, ClIARl.OTTE , PIERRE.

CHARLOTTE. Boujour , mou père; tom# voilà donc ! 11 y a près de quinze jours que je ne vous ai vu.

BERTRAND. C'est vrai , mon enfant :

mais il ne faut pas m'en vouloir.

PIERRE. Madame la comtesse...

CHARLOTTE. Ah ! monsicur Pierre... je suis bien aise de vous voir.

CHARLOTTE

JiBRMfy. I\Iadame la comtesse esi Ijicu i

JjE|^lin;jtNiD. Je l'ai presque entraîné de foi-ee^^if^i^, voulait pas venir, mais quand onp qvielque chose à demander aux ^ens , c eatj*^ieulê moins qu'on se dérange.

CiiAULOTTE. Serais-je ajssez heureuse pour pouvoir vous être utile ?

PîKRRE. jMon Dieu 1 madame, c'est une indiscrétion que M. Bertrand me fait com- Uicttre.

CHARLOTTE, a part. Quel changement !

t omme il s'exprime !

BERTRAND. C'est une lettre qu'il écrit à son colonel , et j'ai pensé que ton mari voudrait bien l'apostiller. Oh ! c'est que Pierre est en passe d'aller loin. Regarde-le donc , Charlotte ; il est sergent-major , et je gagerais qu il ne lardera pas à être officier. Mais aussi, quelle conduite! pas d'estaminet, pas de billard, pas de domino. Le travail, le devoir, il ne connaît que ça.

MADAME DUTOtiR. Qu'est-ce que je vous disais , ma cousine ?

BERTRAND. Ah I il vautuiieuxque moi., en un an il m'a dépassé.

CHARLOTTE, aoec intérêt. C'est très-bien, monsieur Pierre.

PIERRE. Rien n'est plus naturel , madame : que ne ferait- on pas pour mériter l'approbaùon des personnes qui nous ont

témoigné de l'intérêt? Il est si cruel de

faire rougir les gens qu'on aime,

Cii.ARLOTTE. Oh! oui, VOUS avez raison, cela est bien cruel.

PIERRE. J'ai gagné bien peu de chose encore; mais avec de la persévérance, du travail, j'espèrCc. . Ah ! si vous ne me refusiez pas vos conseils, s'il m'était permis de vous voir quelquefois. . .

CHARLOTTE. Je VOUS recevrai toujours avec plaisir , Pierre. Vous ne doutez pas de mon amitié.

PIERRE. Je désire la mériter un jour.

BERTRAND. Ainsi , tu parleras de sa lettre au commandant, et de l'apostille. CHARLOTTE. Certainement, mon père.

RERTRAIVD. Eh bien! je te l'apporterai tantôt. (// diuiii-voix.) Ah ça ! dis-moi, esiu toujours contente? Ton iirari?...

. CHARLOTTE. Il cst toujours bon pour moi : je suis heureuse.

BERTRAND. Rien sûr ?

CHARLOTTE. Oui, mon père.

ii;rT;î\\i». Allons, j'en sui< ;-ien aise. {A part.) Elle ne se doute de rien ; ou bien on m'a fait des contes.

UN DOMESTIQUE, annonçant. M. de Monval.

CHARLOTTE, il pari. Dans quel moment!

{Haut) Dites que je n'y suis pas.

MADAME DUTOUR. Et pourquoi doUC ,

cousine ?

BERTRAND. Comme ça vous a l'air grande dame I Je n'y suis pas.

CHARLOTTE. C'est pour vous : cela vous dérangerait.

MADAME DUTOUR. Pas du tout. Si je me .souviens bien, j'ai connu un monsieur de Monval... Si c'était lui?... Faites entrer, ma cousine.

CHARLOTTE. Mais...

BERTRAND. Si je te gène, je m'en irai.

CHARLOTTE. Me gêner vous, mon

père... Qu'on entre.

PIERRE, à part. Qui lui veut ce monsieur de Monval?

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