SCENE II
DENNEVILLE, VAUDRILLAN, LE MARQUIS.
DENNEVILLE, retenant la porte.
Un moment, nous sommes deux.
(Le marquis entre.) VAUDRILLAN.
Est-ce un guet-apens ?
Quel repaire !
Quel est cet homme?...
DENNEVILLE.
Il va vous le dire. Seulement , je vous préviens qu'il s'agit d'un bonne affaire.
VAUDRILLAN.
Si tu en es, je n'en veux pas.
Expliquez 5 cet homme ce qui nous amène.
VAUDRILLAN.
Parlez vous-même, j'en jugerai mieux.
Il y a un an, monsieur, vous étiez créancier de M. Paul Vermond d'tine somme de pri'-s de quatre cent mille francs.
VAUDRILLAN, à part.
Je devais entendre parler de ça... (Haut.) Quatre cent mille francs, diable ! c'est une belle somme... Mais pour prêter quatre cent mille francs, il faudrait les avoir en... et jamais je n'ai possédé...
DENNEVILLE.
C'est possible, Vaudrillan, mais les gens qui disent que l'argent qu'on sème ne pousse pas sont des ânes... La preuve, c'est qu'un jour vous m'avez prêté mille écus, et que l'année d'après je vous devais trente mille francs... Il me semble que la^graine avait profilé.
VAliOniLLAN.
Je ne dis pas non, mais la récolle a été dure à faire...
DENNEVILLE.
Vous l'avez faite... avec le couteau de Ponlois.. Allons, allons... Vaudrillan... nous ne sommes pas ici pour plaisanter...
VAUDRILLAN, prenant un pistolet dans sa poche sans le faire paraître.
Vous savez que j'aime à rire... Continuez...
Oui, vous étiez le créancier de M. Paul Vermond, et comme il était ruiné... voici ce que vous avez imaginé... Vous saviez qu'il était l'unique héritier de Mm* de Soubiran.
VAUDRILLAN.
Tout le monde en savait autant.
Mais tout le monde n'avait pas le même intérêt que vous à ce qu'il touchât cette succession.
VAUDRILLAN.
Oui... oui, je conçois... à cause des quatre cent mille francs que vous prétendez... C'est une bonne histoire...
C'est donc vous qui avez suggéré à Vermond l'idée de faire supprimer le testament si la marquise en faisait un...
VAUDRILLAN.
Denneville me prête de l'esprit... Je n'en ai pas tant que ça... mais c'est drôle...
Et enfin, monsieur, vous avezpromis à M. Paul Vermond de lui donner un homme qui se chargerait de cette mission...
VAUDRILLAN.
Et cet homme?...
DENNEVILLE.
Cet homme... c'est moi... à qui tu avais fait faire des billets avec des fausses signatures pour me tenir... au besoin...
VAUDRILLAN , prenant de même l'autre pistolet.
Il paraît décidément que nous allons rire... Allez, allez...
Pour en finir, vous savez comment ce testament a été enlevé... Vous savez comment il vous fut remis par votre agent...
DENNEVILLE.
Par moi.
FE MARQUIS
Il reçut de vous le prix de cette soustraction.
VAUDRILLAN.
Combien lui ai-je donné?
Cinquante millf^ francs, une somme égale îi celle que Vermond fit donner à Pontois.
En voilà des mille et des cents... c'est curieux... Et à quoi ça m'a-t-il mené?...
A rendre à M. Vermond une fortune qui vous a permis de rentrer dans vos créances et à lui extorquer de l'urgent, car, contre vos conventions, vous ne lui avez pas remis le testament.
DENNEVILLE.
Pas plus que Vermond ne m'a rendu les faux billets que j'avais souscrits.
VAUDRILLAN.
Eh bieni voilà qui est gentil... très gentil... Et quelle est la conclusion de cette jolie anecdote?
Que je viens ici chercher le testament.
EULALIE PONTOIS
KULALIK PONTOIS.
VAUDRIM.AN, lirant les pistolets île ses poches,
et les en menaçant.
El si je vous disais que j'en ai fait des bourres pour celte paire de pislolols?
DEXXEVILLE.
Je te dirais que tu y perdrais cent mille francs d'un côté , et que tu y gagnerais les galères d'un autre.
VAUDRILLAN.
Tu sais que j'ai toujours aimé ta société, Dennevillc; nous ferions le voyage ensemble : ça me consolerait,
Monsieur... je ne pensais pas que l'impudeur du crime put aller si loin... et je vous somme de me répondre.
VAUDRILLAN.
Et moi, je ne pensais pas que la bêtise de deux
hommes pût être si grande ! Et , à mon tour, je
vous prie humblement de me dire qui vous êtes?
Je suis le marquis de Ciiangiron 1
VAUDRiLLi^x, d'un ton cruel.
C'est beaucoup d'honneur de vous voir chez moi , monsieur le marquis, et je suis fûché de ne pas mieux vous recevoir. Ce n'est pas ma faute si vous êtes entré ici... ce u'est pas ma faute si je suis forcé de ne plus vous en laisser sortir.
(Il fait un mouvement pour armer ses pistolets.) LE MARQUIS.
Regardez-moi bien en face, monsieur.
VAUDRILLAX.
Vous êtes un très beau garçon, et ça me fait de la peine.
Ai-je l'air d'un homme qu'on intimide?
Vous êtes aussi un brave... et c'est fâcheux...
Ai-je l'air aussi d'un fou, et croyez-vous que je suis entré dans voire repaire sans prendre mes précautions?
VAUDRILLAN, se reculant.
En ce cas, bataille... bataille...
Non, monsieur, non... Je vous avertis seulement que si je ne suis pas rentré chez moi dans deux heures... cette maison sera envidiie... fouillée... VAUDRILLAN.
Dans deux heures, monsieur le marquis, on peut venir fouiller cette maison... on y trouvera pcul-^tre deux cadavres... voilà tout.
DENNEVILLE, tirant SCS pistolets.
En ce cas, Vaudrillan, nous causerons à armes égales... (Vaudrillan rrrulc, et tous deux s'observent un moineni.) Asseyons-nous, nous serons plus fi notre aise...
VAUDRILLAN.
Soit! Monsieur le marquis, prenez place... Mon
cher Denncville...
(Le marquis s'asseoit d'un cMé de la table, Denneville se met au milieu, mais il passe sans quitter Vaudrillan des yeux : celui-ci veut passer du côté du marquis, Denneville l'arrête.)
DENNEVILLE.
Pas par là , s'il vous plaît... chacun dans son camp... Je vous demande pardon, monsieur le marquis, de ces petits détails... mais mon ami Vaudrillan sait que ce n'est pas inutile.
VAUDRILLAN.
Gomme il vous plaira, messieurs. . assis ou debout!... (Ils s'asseyent: le marquis d'un côté; Denncville au milieu ; Vaudrillan de l'autre.) Vous convient-il de causer avec ces argumens à la main?
C'est à vous à nous montrer l'exemple.
VAUDRILLAN, Se levant pour poser ses pistolets.
Soit 1
DENNEVILLE, l'arrêtant.
Non pas ; il est homme à avoir un petit pistolet de ressource dans quelque poche cachée, ce cher ami... Restons comme nous sommes; c'est mieux.
VAUDRILLAN.
A votre aise. (Il s'assied.) Eh bienl monsieur le marquis, venons au fait... Que me voulez-vous?
Je veux que vous me remettiez à Ilnstant même le testament de M™* de Soubiran.
VAUDRILLAN.
Et si je vous dis que je ne l'ai pas?
Je vous répondrai que la police, avertie par moi, le découvrira.
VAUDRILLAN.
Et si je vous dis qu'il est aoéanli...
DENNEVILLE.
Il ne l'est pas, j'en suis sûr.
VAUDRILLAN.
Et, à supposer qu'il ne le soit pas... si je vous dis qu'il est caché diuis un lieu inconnu, et où personne au monde ne pourra le trouver.
C'est ce que nous verrons.
VAUDRILLAN.
C'est tout vu... J'ai le testament... et je vous le refuse.
DENNEVILLE.
Pour rien, je conçois... mais pour de l'argent?
(Silence.) VAUDRILLAN.
Faites vos propositions.
Votre complice a parlé de cent mille francs.
VAUDRILLAN, SC levant.
Au revoir, monsieur le marquis, je connais quelqu'un qui m'en donnera mieux que ça.