MONTALÈGRE, JULIE
MONTALÈGRE, à part.
Toujours le même abattement.
JULIE
Je venais vous dire que je suis prête, monsieur; peut-être vous ai-je fait attendre?
Non; je n'ai demandé votre voiture que pour midi. Mais j'ai un autre reproche à vous faire. JULIE, plaçant so)i chapeau sur le bureau Un reproche, monsieur le comte ?
MONTALÈGRE
Oui, Julie. Monsieur, monsieur le comte ; que vous m'appeliez ainsi quand le monde nous entoure, c'estbien, puisque c'estl'usage ; mais lorsque nous sommes seuls, ne pouvons-nous laisser là cette froide, cette glaciale étiquette ? Vous aviez promis cependant de m'appeler au moins votre ami... n'ai-je donc pas même encore mérité ce nom ?
JULIE
Ah ! qui mieux que vous le mérite de moi ?
MONTALÈGRE
Eh bien?
JULIE, souriant.
Je ne l'oublierai plus.
MONTALègre, affectueusement.
Oh ! ne me souriez pas ainsi, car ce sourire sent la contrainte; et je ne veux de yous rien qui vous coûte.
JULIE
Vous vous trompez, mons... mon ami.
MONTALÈGRE
Vous voyez, le mot a toujours peine à venir.
JULIE, portant la main à son cœur.
Il est pourtant bien là.
MONTALÈGRE, lui prenant la main. Julie, croyez-vous qu'il y ait au moside une femme plus tendrement chérie que vous?
JULIE
Je ne le crois pas ; et ma reconnaissance...
MONTALÈGRE
Reconnaissance... ah ! cela fait mal à entendre de vous à moi ; vous êtes ma femme, Julie, n'estce pas moi qui suis l'obligé? Que je puisse vous croire heureuse, que je voie dans ces yeux, où chaque jour je cherche ma consolation, où je pourrais trouver toutes les joies du ciel, que j'y voie un rayon de vrai bonheur! que sur ces traits d'ange, si beaux, si candides, je voie enfin, à mon approche, un sourire, un seul, mais soudain, mais sans effort, et qui dise bien : Je suis contente... oh! alors, c'est moi qui vous devrai tout, car un pareil sourire, Julie, ce serait plus que la vie, ce serait lespoir de votre amour!... Eh bien! encore des larmes!...
julie, cherchant à se remettre.
Qui pourrait vous entendre sans émotion? votre amc se peint si noble et si belle dans tous vos discours!
MONTALÈGRE
Ah ! Julie, pourquoi ne pouvez-vous m'aimer ?
JULIE
Ne vous aimé-je donc pas?
MONTALÈGRE
Mais... n'avez-vous jamais... aimé personne... autrement .. mieux que moi?
ji'Lie, ôtant soft mouchoir de ses yeux et le regardant fixement.
MONTALÈGRE
Ah! j'aurais dû renfermer toujours là cette détestable pensée, mais elle me torturait depuis si long-temps !
JULIE
Et qui a pu vous la donner, monsieur?
MONTALÈGRE
Cette tristesse sans cause, apparente du moins qui vous poursuit partout.
JULIE
L'éloignement de ma famille...
MONTALÈGRE
Oui, c'est ainsi que vous laviez expliquée d'abord; aussi vous ai-je proposé d'aller visiter vos parens dans leur retraite de Provence. Nous les quittons à peine, et déjà, pendant le voyage même...
JULIE
Vous savez que j'ai trouvé ma mère bien souffrante, bien faible...
MONTALÈGRE
Il est vrai... mais en partant, nous l'avons laissée beaucoup mieux.
JULIE
Et si moi-même...
JULIE
Je voulais vous le cacher pour ne pas vous affliger, monsieur; oui, je souffre souvent. En passant dernièrementà Montpellier, sans vous le dire, j'ai consulté...
MONTALÈGRE, vivement.
Je le sais; mais ce médecin m'a répondu de vous, Julie... et c'est un homme habile, d'expérience profonde... Vous devez vivre, vivre long-temps, pour la joie de ceux qui vous connaissent... Des distractions nombreuses, des plaisirs, du bonheur, voilà, m'at-il dit, par quoi il faut combattre; et pour premier bonheur, je vous apporte ici un soupçon, un soupçon odieux qui vous blesse, dont jp rougis maintenant moi-même... Ah! c'est affref M ais pardon, pardon pour cette fois ! oublions touw% Julie, excepté l'ordonnance du docteur; et pour commencer, [il sonne) vos emplettes. Je veux que vous éclipsiez toutes les femmes de votre âge et de votre rang. Ce plaisir-là ne sera pas pour vous, vous n'êtes pas coquette... il sera pour moi, qui
suis heureux quand on vous admire. ( Au Domestique qui parait à la porte.) La voiture! Nous .•niions a dîner, sans façon, le banquier Biroteau, et votre bonne petite Jeannette ; l'une fera passer l'autre. Ce soir, nous irons à l'Opéra; ce n'est pas là non plus un plaisir bien vif; mais enfin, il est encore de bon ton de trouver que c'en est un. Demain, nous tâcherons de faire mieux; et chaque jour un nouveau programme bien varié, bien complet; chaque jour, toutes mes pensées à vous, à votre bonheur!... et peut-être enlin le sourire viendra.
JULIE
Vous êtes si bon pour moi! [Lui souriant.) Tenez, voyez, est-ce ainsi?
MONTALÈGRE
Oh ! c'est déjà bien mieux; mais plus tard, oui, plus tard. .. oh ! oui, oui, vous m'aimerez ! [Au Domestique.) Que voulez-vous?
LE DOMESTIQUE
M. Biroteau demande si monsieur le comte est visible?
MONTALÈGRE, avec impatience.
Quoi donc l'amène?... je ne l'attendais que pour le d\ner.(Au Domestique.) Prévenez Fernand, il le recevra. (Le Domestique sort.) Et nous, descendons vite par le petit escalier, pour éviter sa rencontre; car, en ce moment, ce maudit homme me serait encore plus insupportable que de coutume (// donne à Julie son chapeau.) Le voilà! vite, vite, sauvons-nous.
Il prend le bras de l.i Comtesse, et sort vivement avec elle par la porle de droite.