‹ Magasin théâtralChapitre 1027 sur 1377 · SCENE VII · texte numérisé non relu

SCENE VII

Les Mêmes, JEANNETTE.

fernand, allant au-devant d'elle.

Eh! bonjour, madame. Toujours plus fraîche et plus jolie!

JEANNETTE

Trouvez-vous que ce chapeau m'aille bien ?

FERNAND

A ravir! vous êtes adorable !

JEANNETTE

Il ne tiendrait qu'à moi de dire que vous êtes flatteur , vous ; mais j'aime autant vous croire. Vous voyez que je suis de bonne composition. biroteau, entre ses dents.

Coquette 1

JEANNETTE

Ah! vous étiez là, monsieur, et je ne l'avais pas deviné ! A quoi sert donc la sympathie?

BIROTEAU

Pas de plaisanterie là-dessus , s'il vous plaît, madame ; ça ne vous va pas du tout.

JEANNETTE

Hein?

biroteau, à qui Fernand fait des signes. Ah! oui... non... je voulais dire que j'étais venu ici pour une affaire.

JEANNETTE

Je voudrais bien savoir où vous allez pour autre chose. A propos, je suis furieuse contre vous, monsieur.

BIBOTEAU.

Vous, vous êtes furieuse, et contre moi? {A Femand. ) Comment trouvez-vous ça, hein? ( Signe de Femand.) Ah! oui.

JEANNETTE

Croiriez-vous, Femand... monsieur Fernand...

BIROTEAU

Oh! allez, allez; à présent, ça m'est égal.

JEANNETTE

Ah!... {A Fernand.) Eh bien! Fernand, croiriez-vous que monsieur s'est mis sur les rangs pour la députation de Goncsse?

BIIIOTEAU.

Et pourquoi pas?

JEANNETTE

Pourquoi pas? mais parce que c'est impossible, parce que c'est incroyable, monsieur.

BIROTEAU, avec suffisance.

Les électeurs ne sont pas de votre avis, madame.

JEANNETTE

Ah çà! mais de bonne foi, cependant, voyons, qu'avez-vous donc fait pour être député?

BIIIOTEAU.

J'ai fait, j'ai fait... j'ai fait fortune.

JEANNETTE

Àh! c'est juste: j'oubliais que c'est le premier des titres aujourd'hui. Vous voyez, monsieur Fernand, c'est une admirable chose qu'un gouvernement représentatif, le vrai mérite y perce toujours.

BIROTEAU, avec impatience.

Madame'.... {Signe de Fernand.) Ah! oui.

JEANNETTE

Une chose m'étonne, par exemple, dans cette manie de députation ; c'est que je n'ai pas bien compris quel intérêt vous y pouviez avoir.

Comment, vous ne voyez pas que ça me fera faire beaucoup d'affaires?

JEANNETTE

Des affaires?

EERNANn.

Sans doute, celles du pays.

BIROTEAU

Non, les miennes... Les autres aussi, dans les momens perdus.

JEANNETTE

Ah! c'est parfait! Pauvres électeurs! j'ai bien envie de leur écrire.

BIROTEAU

Un moment, madame, un moment; ceci passe la plaisanterie!

FERNAND

En effet, madame...

JEANNETTE

Ah ça! mais décidément, il faut qu'il soif, arrivé ici quelque chose de bien extraordinaire.

Hier encore, vous ne pouviez vous entendre sur rien, et aujourd'hui, je vous trouve d'accord sur tout. {A ton mari.) Il ne vous porte donc plUI

ombrage ?

BIROTEAU

Lui? non, madame, non : car il vient de rue prouver à l'instant même qu'il était mon meilleur ami!

JEANNETTE

Il vous a prouvé cela? prenez bien garde alors.

BIIIOTEAU.

Oh! je suis tranquille. Il peut à présent you faire la cour tant qu'il voudra.

JEANNETTE

Vraiment, vous lui donnez carte blanche?

BIROTEAU

Oui, madame. {D'un ton solennel.) Je compte sur lui.

JEANNETTE

Il serait plus poli de compter sur moi.

BIROTEAU

Sur vous, sur vous!

Signe de Fernand.

JEANNETTE

El) bien?

BIROTEAU

Eh bien ! oui, je compte sur vous aussi, sur lui, sur moi, sur tout le monde, pendant que j'y suis. JEANNETTE, a Fernand.

Mais qu'a-t-il donc?

FERNAND, bas.

Je vous dirai cela ; il est exaspéré.

Comment... oh! mais c'est vrai : ses yeux... je n'avais pas remarqué d'abord... Ah! ah! ah! {A Biroteau.) Regardez-moi donc un peu, monsieur. Ah! ah! ah! ah!

BIROTEAU

Madame !.

Elle lui éclate de rire au nez.

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SCEisE VIII.

Les Mêmes, JULIE, MONTALÈGRE.

Julie, en entrant.

On est bien gai ici, ce me semble. Qui vous fait donc rire d'aussi bon cœur?

JEANNETTE

C'est monsieur Biroteau qui est exaspéré, à ce qu'il paraît. Je ne sais pas encore pourquoi; mais il nous le dira sans doute tout-à-1'heure, et je suis sûre que ce sera très-divertissant.

biroteau, avec une intention marquée.

Reste à savoir pour qui, madame.

JEANNETTE, imitant son ton.

Nous serons charmés de l'apprendre, monsieur.

MONTALÈGRE

Comment, depuis cinq mois que nous vous avons quittés, la paix n'est pas encore faite?

DEUX JEUNES FEMMES

JEANNETTE

La guerre est si amusante ! et puis, c'est bien moins gênant.

biroteau, entre ses doits.

Patience! patience!

jeannette, lui tendant la main.

Allons, une trêve au moins. (Il repousse sa main. ) Comme vous voudrez. ( Aux autres. ) N'estce pas qu'il est bien aimable?

MONTA LÈGRE.

Vous dînez avez nous, c'est convenu. Ensuite, nous allons ensemble à l'Opéra.

JEANNETTE

Quant à l'Opéra, je vous demande grâce pour M. Biroteau. Nous pouvons convenir de cela entre nous, il n'a pas du tout la bosse musicale.

JOLIE

Vraiment?

JEANNETTE

C'est au point que, l'autre jour, je ne sais quelle fantaisie il avait eue de m'accompagner aux Bouffes; j'étais fort tranquille, j'écoutais attentivement, quand tout-à-coup, au milieu du beau duo des Puritains, j'entends près de moi un bruit extraordinaire... c'était monsieur qui ronflait!

Quelle imprudence! ronfler aux Puritains! Il y avait de quoi causer une émeute dans le parterre!

JEANNETTE

Je crois bien, on a fait des révolutions pour moins que cela. Mais vous serez des nôtres, vous, monsieur l'apprenti diplomate. L'Opéra, c'est votre bourse, à vous : c'est là que se règlent les destinées du monde entre une pirouette et une cavatine.

FEUNAND.

Malheureusement, pour ma part, je n'y pourrai rien régler aujourd'hui, madame; car je pars ce soir pour l'Espagne.

JEANNETTE

Allons donc, c'est impossible! comment, monsieur le comte, vous nous l'enlevez, au moment même où mon mari vient de lui permettre officiellement de me faire la cour? Ah! c'est mal.

MONTALÊGRE.

Rassurez-vous, il vous reviendra bientôt.

JEANNETTE

Je l'espère bien. Qu'est-ce donc? des emplettes?

Plusieurs commis marchands et demoiselles de boutiques portant des cartons de différentes formes , entrent successivement. Le Comte leur indique l'appartement de sa femme.

JULIE

Oui, mon mari a voulu...

Il a très-bien fait. Quand on est riche, il faut favoriser l'industrie ; et l'industrie la plus précieuse, la plus essentielle dans un pays qui a le sens commun, c'est, sans contredit, celle des modes. Mais c'est une procession... encore!

montalègre, au dernier commis, en lui indiquant la table de laque.

Mettez là cet écrin.

jeannette, courunl à la table.

Un écrin! voyons.

JULIE

Enfant !

jeannette, ayant ouvert l'écrin.

Ah! c'est magnifique! {A Birotcau.) Venez, monsieur, venez apprendre à vivre.

BIROTEAU

Laissez-moi donc tranquille !

montalègre, au commis bijoutier qui s'éloigne.

Un moment, monsieur; je vais vous remettre le montant de votre facture.

Fernand , qui à ce moment est près du bureau, place vivement le portrait de Henri au-dessus du tiroir que doit ouvrirle Comte,se retire ensuite pour lui livrer passage, et rejoint Biroteau.

JULIE, au Comte, au moment où il passe près d'elle. Vous vous ruinez pour moi.

MONTALÈGRE, SOUriant.

Oh ! nous' avons encore de la marge. Désirez seulement, voilà tout ce que je vous demande.

En mettant la clef dans la serrure, le Comte fait un mouvement de surprise à la vue du portrait .

JULIE

Qu'avez-vous donc, mon ami? {Le Comte lui montre le portrait sans rien répondre. A part.) Henri !

Montalègre, frappe de l'impression que produit la vue du portrait sur sa femme,se remet cependant aussitôt,prend des billets de banque dans le tiroir, va payer le bijoutier,

le conduit jusqu'à la porte, et la ferme sur lui. Il descend ensuite lentement auprès de Julie.

biroteau, bas à Fernand pendant ce mouvement. C'est le portrait?

fernand, de même.

Oui.

BIROTEAU

Ça commence donc?

FERNAND

Oui... chut!

BIROTEAU

Oui, oui... chut!

montalègre, avec une indifférence affectée.

Quel est donc ce portrait, madame ?

JULIE

Ce portrait...

jeannette, qui s'est rapprochée.

Mais il est à moi, monsieur. A vous?

biroteau, avec explosion.

Vous voyez !... elle ose en convenir !

jeannette, reprenant le médaillon des mains de

Montalègre.

Et pourquoi n'en conviendrais-je pas?... Ce

portrait m'a été remis par ma tante Marianne

pour le faire encadrer.,. Au lieu d'un cadre or-

dinaire j'ai commandé ce médaillon, et je devais le lui offrir après-demain en allant à la ferme... Tout cela est fort innocent, ce me semble. fernand, bas.

Vous mentez comme un ange!

jeannette, répondant haut.

Mais du tout, monsieur, je ne mens pas.

BIROTEAU

Quelle audace !

JEANNETTE

Ce qui m'étonne, c'est qu'ayant laissé ce portrait chez moi, dans ma toilette, il se retrouve ici, entre les mains de monsieur.

FERA AND

C'est tout simple, madame, et je vais vous expliquer...

JEANNETTE

Parlez donc vite, monsieur : car j'ai hâte, je l'avoue, de savoir le mot de cette énigme.

FERNAND

Eh bien! c'est M. Biroteau qui a eu l'indiscrétion, coupable, j'en conviens, et il en est convenu lui-même...

BIROTEAU

Du tout !

FERNAND

Pourquoi le nier et vous faire moins bon que vous n'êtes?... Il avait des soupçons, des soupçons injustes, que j'ai combattus, que je devais combattre, moi qui sais mieux que personne jusqu'où devrait aller sa confiance en vous... Je lui ai démontré que ce portrait ne prouvait rien, absolument rien, et que ce qu'il avait de mieux à faire, c'était de le reporter bien vite où il l'avait trouvé... Vous êtes arrivée alors, et, tout animé qu'il était encore, au lieu de reprendre le médaillon, il l'a laissé là, sur ce bureau, par mégarde... N'est-ce pas ainsi que tout s'est passé, monsieur ?

BIROTEAU

Oui, sans doute, par mégarde. {A part.) Où veut-il en venir?

Muntalègre a écouté très-attentivement celte explication, qui a donné à Julie le temps de se remettre tout-à-fait.

JEANNETTE

Eh quoi! monsieur,1 vous seriez véritablement jaloux; mais, là, sérieusement jaloux?... Ah! tant mieux ! vous auriez donc enfin quelque chose d'humain !... Ce sera nouveau.

biroteau, ne se contenant plus.

Ah! c'est trop fort!... Apprenez, madame...

MONTALÈGRE

Calmez-vous, calmez-vous, monsieur Biroteau! Je suis maintenant convaincu, comme Fernand, que vous avez tort.

BIROTEAU

Vous aussi?... Mais puisque je vous dis...

FERNAND

Oh ! quand une fois une idée est entrée dans cette tête-là !... Je croyais cependant, je l'avoue, que la nouvelle que je lui ai apprise devait ache-

ver de détruire, sinon sa rancune, puisqu'il n'y entête, du moins toutes ses craintes.

JEANNETTE

Quelle nouvelle?

BIROTEAU, bas.

Vous m'avez appris une nouvelle?

fernand, de même.

Taisez-vous donc !

biroteau, de même.

Ah! oui, c'est juste. {A part.) Je n'y comprends rien.

,m:tte.

Eh bien ! monsieur Fernand, cette nouvelle?

fernand, affectant l'embarras.

Pardon... je n'ai pas assez réfléchi que quelqu'un ici pouvait, tout naturellement, s'intéresser beaucoup plus que monsieur au jeune Henri Lubert... Et. au risque de lui laisser ses inquiétudes, j'aurais dû peut-être ne pas dire... JEANNETTE, vivement.

Mais, à présent, vous ne pouvez plus vous taire, monsieur... Qu'est-il arrivé à Henri, voyons?

FERNAND

Si ce n'était qu'un faux bruit cependant...

JEANNETTE

Mais parlez donc, monsieur, parlez donc !

FERNAND

Puisque vous l'exigez, madame... On avait annoncé que dans un naufrage...

Julie, à part.

Un naufrage !

FERNAND

Ce malheureux jeune homme...

julie, s'oubliant.

Mort !... mon Dieu !

Jetant rapidement les yeux sur son mari, elle s'aperçoit de son imprudence; elle s'appuie sur le dos d'un fauteuil pour se donner une contenance; mais ses larmes la suffoquent bientôt.

jeannette, courant à elle.

Julie!...

BIROTEAU, bas à Fernand.

Il est mort? {Fernand lui fait signe de se taire, et lui montre Jeannette et Julie.) Ah! oui... {A part. ) Je n'y suis plus du tout.

MONTALÈGRE

Cette émotion!... Julie... {Lui prenant la main.) Madame...

jclie, essuyant ses yeux, et le regardant fixement.

Monsieur le comte...

MONTALÈGRE

Vous vous intéressiez donc beaucoup à ce jeune homme?

Julie, suffoquée de nouveau.

Monsieur...

JEANNETTE

Et n*est-ce pas bien naturel?... Ah! je lui en voudrais si elle avait pu recevoir froidement une nouvelle aussi affreuse!... Ne savez-rous donc pas que c'était d'un ami d'enfance, d'un frère, monsieur, qu'on lui annonçait ainsi la mort?

DEUX JEUNES FEMMES

MONTALÈGRK.

Comment?

FERNAND

C'était, en efiet, le frère de lait de madame la comtesse; il avait été élevé dans la famille.

JEANNETTE

Ma bonne Julie, votre cœur est donc toujours le même?... Ah! c'est bien!... Me voilà maintenant à vous plus que jamais!... Mais ne pleurez plus; la nouvelle de monsieur est fausse... Non, notre bon Henri n'est pas mort... Tenez, voyez, voilà une lettre que sa mère m'a écrite ce matin même, pour m'annoncer son prochain retour. Julie, jetant les yeux sur la lettre.

Pauvre Marianne! elle aussi serait morte! JEANNETTE, avec une intention marquée.

Vous reconnaîtrez sans doute avec plaisir, monsieur Fernand, que vos informations étaient mal prises... Et si, par hasard, n'écoutant qu'un zèle irréfléchi, vous aviez imaginé vous-même cette nouvelle dans mon seul intérêt, et uniquement pour calmer la ridicule jalousie de monsieur, j'aurais peut-être à vous remercier, à cause du motif; mais, tout en vous remerciant, je vous

engagerais cependant, pour l'avenir, à ne plus tuer personne à mon intention.

Elle retourne à Julie, qui lui rend sa lettre.

biroteau, bas ù Fernand.

Votre coup est manqué.

FERNAND, regardant le comte.

Vous croyez?

UN DOMESTIQUE

Madame la comtesse est servie.

MONTALÈGRE

C'est bien.

JEANNETTE

Allons, voyons, plus de tristesse... Personne ici n'a maintenant sujet d'en avoir, n'est-il pas vrai?... Nous passerons une soirée délicieuse!... (Avec intention.) Quel dommage, monsieur Fernand, que vous partiez pour l'Espagne!... Nous allons être heureux sans vous!

le comte, offrant le bras à Jeannette.

Madame...

Biroteau offre à son tour le bras à la Comtesse.

FERNAND, pendant ce mouvement, et suivant toujours son oncle des yeux.

Je ne partirai pas.

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