JEANNETTE, BIROTEAU
Au lever du rideau , Jeanne! le est assise sur une des causeuses, et brode de la tapisserie. Biroteau est debout, appuyé' sur le dossier.
BIROTEAU
Voilà donc qui est bien entendu , la paix est faite?
jeannette, sans le regarder.
Si vous convenez de vos torts...
Oui, oui, n'en parlons plus ; ça prendrait du temps, et j'ai tout au plus dix minutes à moi. (A un domestique qui entre. ) Portez cet écrin chez mon épouse.
JEANNETTE
Un écrin?
BIROTEAU
Sans doute. Vous m'avez dit d'apprendre à vivre, j'ai appris... eh! eh !
JEANNETTE
Pas mal. (Ouvrant l'rrrin.) Eli ! mais c'estmême très-bion. ( Au domestiqué.) Placez-le sur mon chiffonnier.
biroteau, se frottant les mains.
J'espère que vous êtes contente de moi, hein?
JEANNETTE
Oui, vous vous formez. En y mettant de l'entêtement, on finira par faire quelque chose de vous.
BIROTEAU
Méchante! Voyons, en signe de paix, donnezmoi cette jolie petite main si douce et si blanche.
JEANNETTE
Prenez garde, monsieur, vos dix minutes sont passées.
BIUOTEAU.
Non, non, soyez tranquille; pourvu que je sois à la questure avant sept heures.
JEANNETTE, retirant sa main.
Laissez-moi! tenez, ce mot-là a tout gâté.
BIROTEAU
Quel mot ?
JEANNETTE
Eh! celui qui me rappelle que vos excellons électeurs de Gonesse ont en effet consommé le sacrifice, que vous êtes député enfin!
BIROTEAU
Eh bien, après tout, où est le mal1
JEANNE 111
Le mal, le mal, je vous l'ai déjà dit : c'est que vous allez être couvert de ridicule ; et j'aurai beau faire, cela déteindra toujours un peu sur moi. ni no r eau.
Comment ça?
JEANNETTE
C'est évident, monsieur. Jusqu'à présent, vos défauts, vos travers, votre... non, je veux être polie, tout cela enfin était presque un secret de famille ; si on en riait un peu, c'était à huis clos, du moins, au lieu que maintenant vous allez être en représentation publique, sur la sellette de la petite presse, le point de mire de toutes les saillies, de toutes les épigrammes. Tenez, le Corsaire seul est capable de vivre trois mois sur vous; et le Charivari donc!
B1ROTEAU.
Ça m'est bien égal, pourvu que ça ne m'empêche pas de faire mes affaires.
JEANNETTE
Vous ne pourrez tousser ni éternuer sans lire le lendemain dans dix journaux : L'honorable M. Biroteau tousse, le savant députe de Gonesse éternue.
BIROTEAU
Eh bien ! est-ce que ça n'est pas naturel?
JEANNETTE
Et si par hasard, dans les chaleurs, le discours d'un collègue vient à vous faire le même effet que le duo des Puritains?
BIROTEAU
Ce sera la faute du collègue alors. Tant pis pour lui.
JEANNETTE
Ce n'est pas tout; la coupe de votre habit, votre démarche, vos cheveux, vos oreilles, votre face, votre profil, jusqu'à la poussière de vos bottes, tout ce qui est important enfin, à ce qu'il paraît, dans un représentant de la nation, sera malicieusement passé en revue chaque matin.
BIROTEAU
Qu'ils passent, qu'ils passent, moi je tiendrai bon.
JEANNETTE
Mais non, monsieur, vous n'y tiendrez pas, vous ne pourrez pas y tenir : ce ne sont que des piqûres d'épingle, si vous voulez, mais toute l'année, tous les jours, à tout instant, cela tue à la longue.
biroteau, se frottant les mains.
Laissez donc! si vous ne comptez que là-dessus pour devenir veuve... eh! eh!
jeannette.
Vous verrez ! il ne vous manquerait plus maintenant que d'être baron !
BIROTEAU
Et pourquoi pas? je suis du bois dont on les fait. Ça vous chagrinerait donc beaucoup d'être baronne, vous, mon ange?... eh! eh! (Il reprend sa main.) Ma petite baronne !
jeannette, retirant sa main, et se levant. Oli! monsieur, pour celte fois, décidément, les dix minutes sont passées.
biroteau, tirant sa montre.
C'est, ma foi, vrai. (Prenant son chapeau.) Il n'y a pas à dire, il faut que je vous quitte; mais rassurez-vous, je ne sciai pas long-temps.
JEANNETTE
Oh ! ne vous gênez pas ; vous savez que j'ai de la patience.
iw domestique, annonçant.
M»« la comtesse de Montalègre.
Les Mêmes, JULIE.
BIROTEAI .
La comtesse !... ah ! diable ! (Allant à elle.) Pardon, chère comtesse, j'aurais bien voulu vous faire un petit doigt de cour; mais il faut que j'aille à la chambre; on m'attend à la chambre; j'ai affaire à la chambre. (Julie lui fait froidement la révérence. Mon épouse vous tiendra compagnie: justement elle est de bonne humeur, ça se trouve bien. (D'un ton ridiculement léger, et saluant de la main Julie et Jeannette.) Adieu, comtesse; adieu, ma poule, ma petite bar... adieu, adieu! eh! eh!... (Au domestique.) A la chambre!