JEANNETTE, MONTALÈGRE
JEANNETTE, tout-à-fait remise.
Je vous écoute, monsieur le comte. Mon mari vous a donc chargé de me dire?
Il n'est plus là, madame : ce manège est désormais inutile.
JEANNETTE
Monsieur...
MONTALÈGRE
Vous devinez fort bien que ce n'est ni de lui ni de sa part que j'ai à vous parler; car vous devez savoir que personne n'apprécie mieux que moi l'injustice de ses soupçons à votre égard.
JEANNETTE
Eh bien, alors, monsieur le comte, je ne puis comprendre...
MONTALÈGRE
Vous ne comprenez pas que je sais tout, madame?
JEANNETTE
Vous savez?...
MONTALÈGRE
Je sais... que je suis trahi, madame.
JEANNETTE
Quelle infâme calomnie ! Monsieur le comte, par tout ce qu'il y a de sacré au monde, sur ma vie, Julie est innocente.
MONTALÈGRE
Innocente!
Je le jure.
MONTALÈGRE
Je n'ai jamais douté de votre dévouement pour elle ; je vois maintenant qu'il peut aller jusqu'au parjure. C'est trop, madame.
JEANNETTE
Vous ne me croyez donc pas?
MONTALÈGRE, très- froidement.
Non, madame.
JEANNETTE
Vous ne me croyez pas !
MONTALÈGRE, lui montrant deux lettres.
Veuillezjeterlesyeuxsur ces deux lettres. L'une est de cet homme : il demande un rendez-vous; l'autre est de vous ; le rendez-vous est accordé ; et c'est ici, à minuit, qu'il doit venir, par <<-u< terrasse, et l'échelle esta la place indiquée... vous voyez bien que je sais tout, madame.
JEANNETTE
Mais ces lettres, monsieur...
MONTALÈGRE
Sont des copies très-exactes de celles qui sont parvenues à vous et à lui; car le rendez-vous devait avoir lieu; je voulais qu'il eût lieu. jeannette, après avoir parcouru vivement les lettres.
Monsieur...
MONTALÈGRE
Ne reconnaissez-vous pas son style et le vôtre? si votre mémoire est fidèle, vous devez voir pourtant que rien n'y a été changé.
jeannette, lui rendant les lettres.
Je vois, monsieur, qu'on n'a rien négligé pour me perdre ; car c'est moi, moi seule que ces lettres accusent, et ce n'est que moi en effet qu'elles peuvent et doivent accuser, puisque je suis seule coupable.
MONTALÈGRE
Oui, oh! vos précautions étaient bien prises : pour qui ne sait rien, elles ne disent en effet que ce que vous vouliez leur faire dire ; pour qui sait, elles disent plus. Et je sais, moi, je vous le répète, je sais que c'est Julie qui aimait ce jeune homme, je sais qu'elle en était aimée. C'est donc bien elle qu'il voulait voir, et c'est pour elle que vous avez promis.
jeannette.
Pour elle ?
montalègre, avec force et autorité.
Pour elle, vous dis-je; et la preuve qui me manque, je l'aurai tout-à-1'heure.
jeannette, tremblante.
Monsieur, monsieur, écoutez!... vous saurez la vérité, toute la vérité... car on ne peut vous tromper, je le vois bien.
MONTALÈGRE
Ah ! vous convenez donc enfin que vous voulu me tromper, qu'elle est coupable ?
jeannette.
Coupable? oh! non, je n'ai pas dit cela. Non, non, sur le salut de mon ame, elle ne l'est pas, mais j'avais peur... (Le regardant avec effroi.) Je vous connais, monsieur.
MONTALÈGRE
Vous me connaissez?
JEANNETTE
Oui, oui, je sais trop jusqu'où la jalousie peut
DEUX JEUNES FEMMES
vous conduire! il y a du sang à vos mains... et en ce moment même vous êtes encore armé, peut
être?
montalègre, froidement.
Je le suis, madame.
JEANNETTE
Mon Dieu! vous la tueriez donc aussi?
MONTALÈGRE
Elle et moi, oui, si elle est coupable.
JEANNETTE
La tuer! elle, la meilleure, la plus vertueuse des femmes! la tuer!... Mais vous ne l'avez donc jamais aimée? vous ne l'aimez donc plus?
MONTALÈGRE
Je ne l'aime pas '....vous ne pouvez comprendre, vous, frivole, légère, ce qu'est l'amour dans un cœur comme le mien. Je ne l'aime pas ! moi qui aurais donné ma vie, s'il avait fallu, ma vie pour son bonheur, pour son amour!... je ne l'aime pas!... Madame, avez-vous vu pleurer un homme, un homme d'énergie, pleurer comme l'être le plus faible, comme une femme, comme un enfant?... eh bien, au premier indice de sa trahison, j'ai pleuré, moi, madame, j'ai pleuré de rage, de désespoir!... et je ne l'aime pas!... Mais voyez, voyez donc, madame, tenez, je pleure encore... Pleurer, moi ! eh bien, oui, moi, moi, je pleure... oh! Julie! Julie!... Mais je me vengerai, oui, je me vengerai!... Je l'ai dit, son sang et le mien, si elle est coupable!
JEANNETTE
Ah! et il hériterait, lui, voilà ce qu'il veut! montalègre, redevenant maître de lui.
Prenez garde, madame, accuser Fernand, ce n'est pas justifier la comtesse.
jeannette.
Eh bien, non, je ne l'accuserai plus; je n'accuserai que moi, moi, dont la fatale imprudence a tout fait.
montalègre, sévèrement.
Vous deviez dire la vérité.
jeannette.
Et je la dis, monsieur. Oh! croyez-moi!... au nom du ciel, croyez-moi ! Julie ignore tout. Lui, je savais où pouvait le porter le désespoir, si je refusais ce qu'il demandait... mais l'entrevue aurait eu lieu devant moi, monsieur; c'était un adieu, un adieu éternel... je ne pensais pas que ce fût un crime. Et cependant j'avais renoncé... oui, au moment de prévenir Julie, je l'ai vue, comme toujours, si pénétrée de ses devoirs... elle vous écrivait, monsieur, je n'ai osé lui rien dire alors, et elle ne sait rien, rien, je vous le répète. Voilà la vérité, monsieur le comte, toute la vérité, comme je la dirais à mon heure dernière! {Regardant avec inquiétude le comte qui reste impassible.) Oh! mais vous ne me croyez pas encore... Que faire donc pour vous convaincre? montalègre, très-froidement.
Je vais vous le dire, madame. Vous allez faire prier la comtesse de venir vous joindre. jeannette.
Oui, monsieur.
MONTALÈGRE
Vous trouverez un prétexte pour changer d'appartement avec elle.
jeannette.
Comment?... mais quel prétexte?
MONTALÈGRE
Oh! vous trouverez: vous avez l'esprit ingénieux. Moi, je me tiendrai dans cette bibliotin-que, d'où l'on peut tout voir et tout entendre.
JEANNETTE
Vous voulez...
MONTALÈGRE
Écoutez jusqu'au bout, madame. A minuit, cet homme viendra...
JEANNETTE
Mon Dieu !
MONTALÈGRE
Si, comme vous l'avez dit, la comtesse est innocente, si elle n'a été prévenue de rien, je pourrai facilement le reconnaître.
Mais c'est impossible, monsieur.
MONTALÈGRE
Impossible?
JEANNETTE
Attirer Julie dans un piège ! la laisser ici sans défiance, ignorante de son sort , quand je vous saurai là, armé, armé contre elle, pauvre femme sans défense! cela ne sera pas, monsieur, non, cela ne sera pas! j'aimerais mieux mourir moimême que de la trahir, de l'abandonner si lâchement!... Oh! ne me regardez pas ainsi, je n'ai plus peur maintenant. Non, elle ne viendra pas. J'appellerai à son secours, je lui crierai de fuir, de se mettre sous la protection des lois. .. nous sommes en France, monsieur, et en France les lois sont pour tous.
MONTALÈGRE
Mais si vous êtes aussi convaincue de son innocence que vous le dites, que craignez-vous donc pour elle? Il n'est qu'un seul moyen de me convaincre à mou tour, et vous ne voulez pas me l'accorder ! Songez-y bien, madame, ce sont vos terreurs mêmes qui l'accusent ici plus que tout le reste, et votre refus, votre refus la tuerait.
JEANNETTE
Grand Dieu! que faire?... Écoutez, monsieur, je suis sûre d'elle comme de moi-même... non, elle ne m'aurait pas trompée... elle viendra.
MONTALÈGRE
Vous la sauvez, madame.
jeannette, d'une voix suppliante.
Mais lui, monsieur le comte, lui qui sera sans défiance comme elle... lui, qui l'aimait avant que son amour pût être une offense pour vous... c'est sur une lettre de moi, sa parente, son amie, qu'il sera venu à ce fatal rendez-vous, et il sera désarmé, monsieur... oh! un homme désarmé... montalègre.
Qu'elle soit innocente, et il ne me verra pas , je vous le promets. {Silence.) Je puis donc sonner?...
HENRI
Et ne peut-on vous calomnier, le tromper?
JULIE
Il m'entendrait au moins ; et je n'aurais rien à craindre, je vous le répète, puisqu'il est juste. S'il devait ne plus L'être , 6h! alors, croyez-moi, il est des épreuves dans la vie où l'ame la plus faible se fait forte par la conscience de sa pureté: je ne tremblerais pas. Non, je le verrais là, irrité, menaçant, le fer. levé sur moi , que je ne tremblerais pas encore. Je suis innocente, lui dirais-je, et en prononçant ces mots, il y aurait un tel calme dans mes yeux, un tel accent de vérité dans ma voix, qu'il serait forcé de me croire, et le fer, j'en suis sûre, tomberait à l'instant de sa main. ( Bruit dans le cabinet. ) Quel est ce bruit? heniu, montrant la porte de la terrasse.
Un battant de cette porte qui a heurté l'autre. JULIE, indiquant la bibliothèque.
Il m'avait semble que c'était là.
i ] ii moment de silence.
UENRI, lentement.
Il faut donc partir, Julie ! vous dire un éternel adieu?
JULIE
Il le faut.
HENRI
Quelle différence entre ce départ et le premier!... Tout me souriait alors, tout était bonheur pour moi dans l'avenir ; à présent, je n'y vois plus que deuil et désespoir!... c'était un voyage... aujourd'hui, c'est un exil, un exil sans retour !
JULIE
Pourquoi?... c'est pour moi, c'est à- cause de moi seule que vous vous éloignez... Ehbien! quand je ne serai plus là...
HENRI
Que dites-vous?
JULIE
Oui, croyez-moi, votre absence pourra n'être pas longue.
HENRI
Julie!...
JULIE
Les chagrins ont usé ma vie... le courage, la résignation ne m'ont pas manqué encore; mais les forces... Vous reviendrez, monsieur Henri, vous reviendrez bientôt, je l'espère.
Mon Dieu !
JULIE
Je ne souffrirai plus alors... Alors, j'aurai reçu le prix de mes souffrances, et mon ame jouira enfin de la paix, du bonheur qu'il ne m'était pas donné de goûter ici-bas !
HENRI
Julie!... oh! mais, je ne pourrai plus partir!
JULIE
Il faut partir cependant... Oui, partez, mon ami, partez digne de vous, digne de moi... partez, que je reste aussi, moi, digne de moi-même... Adieu!
HENRI
Julie!... pour toujours?...
JULIE
Pour toujours!
Henri s'éloigne ; Julie est restée immobile à sa place. Bruit de chute dans la bibliothèque. La porte en est agitée.
HENRI, s'arrêtant.
Qu'entcnds-jc?
JULIK.
Encore!... Ah! cette l'ois, jenc me trompe pas, c'est bien là!... Voyez, voyez, j'ai peur! HEMii, ouvrant le cabinet.
Juste ciel! un homme baigné dans son sang !
JUtl Et qui donc, mon D'i
N'approchez pas, Julie, n'approchez pas!
JULIE entre dans le cabinet, et ressort aussitôt grand cri.
Laissez-moi, laissez-moi!. ..Ah!... lecomteîmalheureuse!... Ausecours! (elle court aux tonnelles) au secours!... à moi!... Tenez, de l'eau!... ah! ce flacon !... (Elle sonne de nouveau.) Arrêtez le sang... ah! du linge... les manches
de sa robe et les donne à Henri.) O mon Dieu ! qu'il vive! sauvez-le, mon Dieu! sauvez-le!... Eh bien?... (Signe de Henri. Mort! mort!... Elle tombe sans for. . ! lenri court •
et la place sur un fauteuil. A ci moment, la port»; il entrée s'outtc arec fracas.
Biroteau la suit. Fernand paiait enfin avec dis domestiques portant des flambeaux. Fernand est pâle et a le bras en e'charpe.
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