ACTE I, SCÈNE III
.Sans ses rochers, près de sa mère, qui est, diton, une méchante femme : mais, pour Sarah, elle n'a jamais fait de mal à personne, et je vous prie de la laisser en liberté.
PATRICE
Nous verrons, mon enfant. Mais, dites-moi... car j'ai connu jaflis votre père... il me semble qu'il avait deux tilles?
JENNY
Oui, moi et ma sœur aînée, qui s'appelle Eflîe
PATRICE
C'est cela, Effie... Et est-elle aussi jolie que vous ?
JEN NY , souriant.
Moi? est-ce quejesuisjolie?... sur-tout auprès de ma sœur qui est aussi élégante et aussi distinguée que bien des dames d'Edimbourg... car elle n'a pas été élevée comme une villageoise.
PATRICE
Vraiment ?
JENNY
Oh! non, monsieur!... je n'ai jamais quitté la ferme, moi; je peux tout au plus lire à la veillée une page île la Bible ou écrire le compte des moissonneurs ; mais ma sœur a été élevée près d'ici, au château d'Arondel, par îuilady, une grande dame qui l'avait prise en amitié et lui a fait apprendre le dessin, la danse et la musique. Oh! j'avais là une sœur qui me faisait honneur, voyez-vous. Par malheur, de retour près de nous, je crois qu'elle s'ennuyait un peu ; elle allait le soir rêver toute seule et se promener au bord de la mer; (montrant le pavillon sur la colline.) elle s'enfermait dans ce pavillon qu'elle fit construire pour ses études; quelquefois on aurait dit qu'elle avait pleuré; et puis de fraîche et jolie qu'elle était, elle devint pâle, elle changeait à vue d'oeil ; et quand nous lui demandions ce qu'elle avait, elle nous repondait que l'air de ce pays lui était mauvais, qu'elle y mourrait bientôt!... Et mon père se décida à l'envoyer à Edimbourg chez notre vieille tante Marguerite, qui est mercière près de la grande place du marché.
PATRICE
Combien y a-t-il de cela?
JENNY
A-peu-près six mois.
PATRICE
Vous écrivait-elle?
JENNY
Toutes les semaines.
PATRICE
Et vous parlait-elle de ses chagrins?
JENNY
Non, ce qui nous prouvait qu'elle n'en avait plus.
p.\ l lirCE.
Et quand est-elle revenue?
tjyp
JENNY, avec une joie nairr.
Ce matin même. O quelle surprise!... .le soi
tais au point du jour pour arroser les fleurs qui entourent son petit pavillon, quand j'en ai vu la porte entr'ouverte... C'est singulier, me suisje dit, ma sœur en avait emporté la clef. Je m approche, je veux entrer au pavillon , quand une femme en sort précipitamment, se jette dans mes bras et m'entraîne dans la chambre de mon père : c'était elle, ma sœur, que nous n'attendions pas. Oh! monsieur!... on ne meurt pas de joie !...
l'Aï RICE, avec curiosité.
Kt elle arrivait ainsi toute seule?... absolument seule?
JENNY
Oui... Qui voulez-vous donc...?
PATRICE
Et elle venait directement d'Edimbourg?... de chez sa vieille tante?
JENNY
Sans doute.
PATRICE
Ce matin ? à ce compte elle a donc voyagé toute la nuit à travers les bruyères?... Une jeune fille seule!... quelle imprudence!
JENNY
Oh! non pas!... j'oubliais... Mon père s'est étonné comme vous; niais elle a répondu que le meunier du village, Robin, qui repartit hier au soir d'Edimbourg, l'avait amenée dans sa voiture jusqu'au sentier de la grande prairie. PATRICE, vivement.
Vraiment? est-il bien sur? hier au soir, ditesvous, encore à Edimbourg?... le meunier d'ici près?... Robin, n'est-il pas vrai?... (Apart.)Courons, courons chez. lui.
JENNY, étonnée.
Eh! mon Dieu! qu'est-ce donc?
PATRICE, sortant.
Adieu, ma chère enfant; je reviendrai vous voir. (A part.) Ah! quel bonheur si la justice se trompait encore une fois!
(11 sort par la gauche et remonte avec précipitation la colline. )