ACTE I, SCÈNE IL
mon oreille, mais sa réputation d'inflexible du- simules du Canada; il pénétra sous les huttes dos
reté, d'avarice, d'orgueil... tout cela me le fait haïr d'instinct.
DJALLIE.
Tu as tort ; si tu venais quelquefois chez lui, tu verrais qu'on y est très bien.
NATTY
Trop bien... On dit que les soldats américains n'ont pas de pain; il faut croire que cette règle ne s'étend pas aux généraux.
DJALLIE.
Le général Arnold a, dit-on, des revenus immenses.
NATTY
Autant que le pays a d'impôts, m'a-t-on assuré. L'argent du pays prospère entre ses mains, mais à son profit, et de tous les généraux américains, c'est celui qui a le plus de talens... poulie commerce.
DJALLIE.
Aussi, cette maison qui ressemblait à nos huttes par sa simplicité, et qui, dit-on, avait été bâtie pour un nommé Guillaume Penn, qui ne portait pas de boulons à ses habits , et qui avait inventé les chapeaux à larges bords pour sepasier de parasol , maintenant c'est comme un palais... des valets pour me servir, moi qui ne suis qu'une domestique... et puis des fêtes et des grands dîners... Ah ! ça devient plus beau et plus amusant chaque jour.
NATTY
Peux-tu parler ainsi, toi, Djallie, née au sein de notre tribu, et Payant quittée depuis si peu de temps !
DJALLIE.
Depuis trop peu de temps, tu veux dire ! Dans nos tribus, les pauvres femmes passent tout leur temps à apprêter la nourriture et à vous obéir ; dans les villes , au contraire , ce sont elles qui commandent aux hommes... Dans nos huttes, un homme se permet d'avoir plusieurs femmes, ce qui est fort immoral, ici, c'est tout le contraire... Oh! vois-tu, mon cherNatty, les blancs entendent mieux l'existence que les peaux rouges. Tu n'as donc pas envie de te civiliser, toi?
NATTY
Je n'ai pas envie de me corrompre.
DJALLIE.
Mais avec de pareilles idées , pourquoi avoir quitté notre tribu? pourquoi venir habiter près des villes?
Pourquoi?.. En effet, tu n'as pu le deviner, jeune fille... mais tu n'es peut-être pas encore indigne de l'apprendre. Tu me demandes pourquoi je porte mes pas dans ces villes que je déteste?.. J'y viens parce qu'une voix d'en haut m'a crié qu'ici , loin de nos déserts , au milieu des visages pâles , je retrouverai celle que je cherche.
DJALLIE.
Je ne te comprends pas...
NATTY
Écoute , et tu sauras tout. Il y a vingt ans de cela, tu n'étais pas encore au monde, l'Amérique et l'Angleterre ne formaient qu'un seul peuple , et tous combattaient sous le même drapeau. Un
Mohicans, il vit ma mère, il l'aima. Elle était encore jeune et belle, ma mère, quoiqu'elle eût un fils âgé de quinze ans. Mon pèie , l'aigle agile, chef de sa tribu, était mort glorieusement dans h- sentier de la guerre: ma mère devint la compagne du général anglais; bientôt elle donna le jour à une fille. Lue nuit, pendant que je sommeillais dans notre wigwam , je fus réveillé par des cris de désespoir... c'était ma mère qui, tremblante . éploréc , venait m'annoncer que le général anglais avait enlevé son enfant et l'emmenait dans les villes pour avoir à lui seul son amour.
DJALLIE.
L'égoïste !
NATTY
Je me levai aussitôt, et , prenant le tomahawk de mon père, je m'élançai à la poursuite du ravisseur ; je retrouvai ses traces , mais tombé dans une embuscade avec la faible escorte qui l'accompagnait, le général combattait en désespéré. Dès qu'il m'aperçut , il me dit ces mots : « Sauve ma Jiile , elle est là ! » et il me montrait du doigt une misérable hutte; j'y courus, mais au moment où j'en touchais le seuil , une balle que je reçus à l'épaule me fit chanceler. J'entrai pourtant et m'approchai du berceau de ma sœur; je voulus en vain l'emporter avec moi, je tombai épuisé au milieu de la hutte.
DJALLIE.
Pauvre Natty! Et tues resté long-temps ainsi évanoui ?
NATTY
Je l'ignore... quand je revins à moi , il était nuit, et je n'entendais plus que faiblement le bruit de la bataille; soudain, un homme, un officier anglais entre dans la hutte et veut saisir le berceau de ma sœur : Je m'attache avec rage à ce berceau , mais d'un coup de sabre , il m'abat à ses pieds et arrache l'enfant de mes bras en me jetant ces mots : « Arrière, misérable, ar- »rière!.. » Les seuls mots qu'aient prononcés sa voix , dont le son retentit encore à mon oreille.
DJALLIE.
Ah ! le lâche !
NATTY
J'appris bientôt que le père de ma sœur avait été tué dans cette affaire , et qu'un détachement anglais , venu à son secours, avait \engé sa mort. C'était un des chefs qui avait enlevé l'enfant. Je m'informai en vain de son nom , et je revins auprès de ma mère lui rapporter ces tristes nouvelles. #
DJALLIE.
Pauvre femme!
NATTY
Cinq ans plus tard , j'étais alors chef de la tribu, ma mère, avant de mourir, m'appela près d'elle : « Mon fils , me dit-elle , je retourne vers »le grand esprit, je vais habiter les prairies ver- »doyanles avec ion père... promets-moi de tout » faire pour découvrir ta sœur ; si tu y parviens, » jure-moi de veiller sur elle ; lorsque je donnai »le jour à ma fille, instruite par le malheur de «mes compagnes, j'exigeai que son père lit pour «elle ce que sont dans l'usage de faire les vi-
grand seigneur anglais vint porter la guerre aux*®9 «sages pâles pour leurs enfans. Son père me