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SCENE XVIII

LE CHEF-D'OEUVRE INCONNU

DRAME EN UN ACTE, EN PROSE

JJar iUl. ە\axks Cofont,

REPRESENTE POUR LA PREMIERE FOIS SUR lE THEATRE-FRANÇAIS , LE SAMEDI 17 JUIN i8$-j.

PERSONNAGES. ACTEURS. PERSONNAGES. ACTEURS

MAITRE MICHEL M. Joanny. ASCANIO, parent de Rolla. . . M. Mathien.

ROLLA , sculpteur M. Firmin. UN PAGE M. Alexandre.

STEFANO, son frère M!'« Anais Aubf.rt. UN CRIEUR M. Monlaub.

LEONOR, aimée de Rolla. . . . Mlle Noblet. Un Envoyé du Grand-Duc , Suite du marquis, la

LE MARQUIS APP1ANI. ... M. Marius. Nourrice de Léonor , Grands et Peuple de

MANOEL \ 1 -d h 1 M. Colson. Florence.

TEBALDEO / paren.de Rolla. | M Arsène.

A Florence, vers le milieu du seizième siècle.

Dans une petite maison près des ruines du palais de Lorenzo : l'atelier de Rolla. C'est une chambre vaste, très-e'clairèe ; ça et lh des marbres, des plâtres, des fragmens de statues antiques et modernes. A droite, dans la muraille, un enfoncement auquel on arrive par une estrade de tiois ou quatre marches. L'intérieur de cet enfoncement est cache' par un grand rideau rouge ; au fond, une porte à deux battans ; une porte latérale ; à gauche, une table chargée de dessins. La porte du fond est au large ouverte et laisse voir une place et les principaux monumens de Florence.

ROLLA, endormi sur l'estrade, MANOEL, TEBALDEO, ASCANIO, qui arrivent par le fond.

MANOEL. Il doit.

ASCANIO. Paresseux !

hanoel Comme il est pâle!

ASCANIO. Et que ses traits sont fatigués ! il aura passé la nuit dans quelque débauche.

tebaldeo. Tu le flattes : entre autres ridicules, le cousin Rolla possède au plus haut degré celui de la sagesse. Il est froid comme ce morceau de marbre.

ASCANIO, riant. Voilà une morale qui

ne convient guère aux graves conseillers d'une assemblée de famille.

manoel. Il travaillait peut-être.

tebaldeO. Il ne travaille pas.

«a nogl. A quoi passe-t-il son temps ?

tebaldeo. A mourir de faim.

manoel. Où est son frère, ce petit espiègle, pour lequel vous êtes si sévère, depuis qu'il a fait une caricature de votre majestueuse personne?...

tebaldeo. Croyez-vous qu'il vous ait épargné?

manoel, liant. Je sais qu'il ne respecte rien.

ASCAMO, qui ra et vient. Messieurs, messieurs, miracle! j'ai découvert le secret de la nuit de Rolla. Il a fait des vers; reconnaissez-vous son écriture?

tebaldeo. Rolla poète!

MAIVOEL. Pauvre garçon !

ASCANIO. C'est un sonnet à Masaccio.

MANOEL. Ce peintre florentin qui est mort à vingt-sept ans , vers le milieu du dernier siècle , et dont les tableaux ont eu la gloire d'inspirer Rapliaël ?

tebaldeo *. Voyons la poésie de notre cousin- germain.

Il prend le papier et lit.

« Pâle Masaccio, ta mémoire m'est chère ; a Qui m'a donné pour toi cet amour fraternel ? » Je suis enfant de Gène et Florence est ta mère, » Mais nos âmes sont sœurs au séjour éternel :

» Comme toi, jeune encor, je quitterai la terre ; n Mais ton nom rayonnait d'un éclat immortel, ■> Et moi, je îa'eteindrai, laissant moins de lumière * Que ces astres trompeurs qui descendent du ciel!

» L'amant qui voit périr sa maîtresse adorée, » Lanière, de sa fille à jamais séparée, ■ Le père, renié par ses enfans ingrats,

» L'Exilé qui ne peut répondie aux calomnies, ■> Tous ces infortunés souffrent moins d'agonies » Que l'artiste qui passe et qu'on ne connaît pas !»

ASCAMO. Chut! il se réveille.

manoel. Pas encore.

ROLLA, rêvant. Michel- Ange! Michel- Ange! et moi aussi, je suis sculpteur!

( Les trois amis font un éclat de rire; Rullu se réveille ) Qui ètes-vous? Que me voulezvous ** ?

TEBALDEO. Nous venons baiser la poussière de tes pieds.

ASCANIO. Pardonne-nous d'avoir sur- ;>i is les indiscrétions de ton sommeil!

MANOEL. Et le travail de tes insomnies!

1SCANIO. Tu es un grand poète!

MANOEL. Tu es un grand sculpteur !

tebaldeo. Tu es un grand bomme !

** Av iiiùo, Tebaldeo, Manoé'l.

■ Rolla, Tcbiildeo, Manoel, Ascanio.

rolla. De quel droit avez-vous viole ma demeure? Que venez-vous faire chez moi ? troubler le sommeil d'un homme qui n'est pas heureux , c'est commettre un vol!

tebaldeo Comme tu reçois tes amis !

rolla. Je ne vous ai jamais donné ec nom.

tebaldeo. Nieras-tu que nous soyons tes parens du côté de ta mère?

rolla. Parens de ma mère ! mais vous l'aviez abandonnée et oubliée, et c'est à des étrangers que j'ai eu recours quand il m'a fallu trouver quelques oboles pour payer la terre de son tombeau !

manoel. Elle-même avait renoncé à sa famille en épousant un Génois et en changeant de patrie. Mais, quand ses enfans sont venus à Florence , à peu près dénués de tout, nous leur avons généreusement donné notre appui. Qu'as- tu fait cepen- | dant depuis une année? rien. Tu te repais de chimères. Tu te bâtis un avenir sur des songes. Tu es l'esclave de deux démons qui assiègent ta droite et ta gauche : la paresse et la vanité. Prends garde , tu n'es pas seul dans le monde ; et ta mère t'a légué pour unique héritage l'éducation de son second fils !

tebaldeo. Ne devrais-tu pas avoirhonte de dormir quand le soleil est si haut sur l'horizon? Nous avons troublé ton sommeil ? mais Florence est debout depuis deux heures. Prête l'oreille au bruit dts travailleurs qui bourdonnent comme les abeilles dans leurs ruches , et rougis de ton oisiveté. Va , crois-moi , jette ton ciseau , brise ces inslrumens inutiles. Ton art te donne à peine du pain; nous te trouverons un métier qui te fera riche.

ascanio. Jacopo Peruzzi, mon associé, va partir pour Venise et de là pour le Levant. Il lui faut un compagnon, un homme qui ait notre confiance. Fais le voyage avec lui; nous t'accorderons une part dans nos bénéfices.

rolla. Je te remercie, Ascanio; je ne veux pas être marchand.

manoel. Le comte Oloferno d'Aldabella , mon maître , a besoin d'un second intendant; te proposerai-je pour cette place ?

rolla. Je te remercie, Manoel; je ne veux pas être valet.

TEBALDEO , le prenant à part. Je possède toute la confiance du seigneur François Campana, secrétaire intime du grandduc; es-tu disposé à le servir sous mes ordres ?

LE CHEF-D'ŒUVRE INCONNU

rolla. Je te remercie, Tebaldeo; je ne veux pas cire espion.

ASCANIO. Laissons cet insensé rêveur.

Allons nous occuper de ce que réclame l'intérêt de la famille.

Pendant ces dernières répliques, le fond du théâtre s'est peu .'i peu rempli de monde; la foule est croapre autour d'uo crieur qui s'arrête au milieu de la place.

tebaldeo. Qu'y a-t-il sur cette place?

manoel. Un crieur appartenant au grand-duc.

Rolla tressaille et prête Toi cille.

LE crieur. « Au nom de son Altesse monseigneur Cônie de Médicis, premier

grand-duc de Florence, le concours que nous avons créé pour l'exécution d'une statue de sainte Cécile, destinée au maître-autel de la chapelle du palais Pitti , sera fermé aujourd'hui à quatre heures.

Voulant donner à ce concours une majesté qui laisse de longs souvenirs en Italie, nous avons convié Michel-Ange Ruonarotti à venir prendre place parmi les juges. Le vainqueur sera proclamé au bruit du canon de la citadelle. Il sera conduit en triomphe jusqu'au pied du grand escalier de notre palais, où madame Eléonore de Tolède, notre épouse, le couronnera du laurier d'or. »

Des applaudissemens et des vivat éclatent dans la foule qui se retire avec le crieur.

tebaldeo. Eh bien ! Rolla, tu étais prévenu de ce concours , on en a bien assez parlé ! C'était une belle occasion de te produire. Puisque tu n'es bon à rien , comment n'as-tu pas fait un chef-d'œuvre?

ascanio. Tiens, regarde ce rideau rouge ; je parie qu'il y a une sainte Cécile là-dessous.

tebaldeo. Qu'il se dépèche de la faire partir ; c'est aujourd'hui que le concours se ferme ! Voyons.

ROLLA, se jelant au-devant tTeux. Sur mon aine, mes chers païens, vous m'avez assez outragé. J'ai fait preuve d'une patience surhumaine. Mais pas un mot de plus, pas un pas de plus ! ou ceci finira mal , tenez , je vous en avertis !

ascanio. « Tu ne veux pas nous faire voir ton ouvrage?

rolla. « Je ne veux pas vous servir de risée !

tebaldeo. « Rolla se méfie de nos éloges.

rolla. « Rolla se fatigue de vos insultes ! »

tebaldeo. Mais , pardieu , c'est de la

menace. Il ne se vantera pas de m'avoir fait reculer. Allons, messieurs! rolla. Misérables!

Il prend son marteau de sculpteur et le lève ?:ir Tebaldeo, qui est le plus avance des trois ; Stcfano entre et se jette entre eux.

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