‹ Magasin théâtralChapitre 34 sur 1377 · SCENE VI · texte numérisé non relu

SCENE VI

LEONOR, ROLLA, laNourrice de Léonor.

léonor. Ah! Rolla! Rolla!...

rolla. Vous Léonor! .. c'est vous!...

enfin !...

léonor. Ecoutez!... Entendez-vous des pas qui s'éloignent?...

ROLLA. IN ou...

LÉOrtOR, à sa nourrice. Y a., Ginevra , veille à cette porte. Prends garde!

La nourrice se ictirectla porte reste entrouverte.

rolla. Que s'est-il passé? Un mois sans vous voir ! Un siècle ! . . .

MAGASIN THÉAT MAL.

LÉONOR. Mon père était souffrant. J'étais enchaînée à son chevet de douleur. Toutà l'heure eu traversant cette rue ordinairement déserte et qui est tout encombrée des ruines du palais de Lorenzo , il ma semblé qu'une ombre se levait sur mon

passage .. , .

ROLLA Pourquoi vous épier? comment vous reconnaître! Que peut-il y avoir de commun entre l'héritière d une si noble famille et un misérable artiste sans nom.'» JAassurez-vous.

léonor. Depuis notre dernière entrevue , j'ai conçu des craintes qui se représentent maintenant à mon esprit. Mon père semble gêné en ma présence... 11 me cache un secret, un soupçon peut-être . ... Ah! s'il était instruit!...

r.OLL \ . Vous seriez perdue, n est-ce pas i '" LÉONOR. Hélas !

BOLLA. Pourquoi revenir alors? pourquoi vous obstiner à ce dangereux amour? H est possible, après tout, que votre père vous soupçonne et vous ait fait suivre. L'ombre qui s'est levée sur votre pa-sage, c'est votre ange gardien qui vous annonçait une tempête! iNous ne sommes plus a Gènes, je le sais; le vent de l'exil a disperse cà et là les membres de votre famille et les débris de votre fortune ; mais les préjugés de race nous séparent encore: ce serait folie de l'oublier! A quelque réputation que je parvienne, je ne fléchirai jamais L'orgueil d'un patricien génois, qui compte trois doges parmi ses ancêtres.

Ptolla peut se faire un nom; mais des titres. et qu'est-ce que je dis , un nom? Je n'avance pas, vous le voyez; je suis toujours le même ouvrier, pauvre, inconnu, farouche. Ah! tandis qu'il en est temps, séparez votre destinée de la mienne; je vous rendrai , ô ma fiancée, l'anneau que nous échangeâmes dans un fol espoir. Laissezmoi seul ; oubliez-moi.

LÉONOR. Vous souffrez, TA olla?

rOlla. Oui : j'ai ma fierté de tailleur de pierre. C'est une insupportable douleur pour moi de vous voir malheureuse de mon amoui !

LÉONOR*. Ou'ai-je fait pour vous donner cette pensée? J'exprime devant vous une inquiétude; rien de plus. Vous êtes bien plus cruel , vous qui cherchez à briser loll, pérances! Mon père ne con-

gentira jamais à notre union? .l'ai plus de confiance que vousdans sa boni.', dans sa C ; n'est plus le sénateur Andréa rait trois palais dans Gènes, dix vaisseaux sur la mer, des richesses immenses... c'est un vieillard pauvre et

proscrit. Tous êtes plus riche que Lui, JAolla ; vous avez l'avenir!

ROLLA. Eh bien! je vous dirai tout, dussiezvous me trouver plus cruel encore. \ olie père vous cache un secret; vous n<: vous êtes pas trompée. Ce secret, je vais vous l'apprendre : il veut vous marier , Léonor; le mari qu'il vous donne est le marquis Appiani.

LÉONOR. Ciel!...

rolla. C'est la nouvelle de Florence, et ce choix est approuvé : le marquis est noble, riche, favori du grand-duc! Toutà-1'heure on me le répétait encore. Ah ! je l'aurais deviné à la haine qu'il m'inspire sans que je le connaisse : ce projet de mariage n'est que trop certain!

LÉONOR. Appiani!... en ilfet, il vient souvent chez mon père , et malgré notre disgrâce... Mais, follequeje suis!... il est fiancé depuis une année à l'une des filles du prince Colonne!

rolla. Est-il vrai?

LÉONOR. J'en suis sûre. Et d'ailleurs qu'importe? Mon père a bien le pouvoir de me refuser à celui que j'aime; mais il n'aurait pas la cruauté de me forcer à devenir i'épouse d'un autre ! et moi , Kolla , moi-même, est-ce que j'y consentirais?

Ah ! quoi qu'il arrive , vous ou le cloître ; je vous en fais le serment! quoi qu'il arrive, ne me plaignez jamais de vous avoir connu ! notre amour < st pur, j'en parlerai à Dieu sans rougir! et quand le bruit que vous ferez dans le monde arrivera jusqu'à ma retraite, quand j'entendrai vanter vos ouvrages et glorifi: r votre nom , je me dirai avec orgueil : C'est moi qui lai compris la première, et je suis la première femme qu'il ait aimée!

rolla. Oui, la première! la seule!...

Ah! Léonor, Léonor, soyez bénie. Vous êtes la voix qui m'inspire et qui me console. Aujourd'hui, plus que jamais, j'avais le cœur plein de découragement et d'amertume; vous avez paru, et tout est changé. Ab ! je ne sais ce que l'avenir me garde; mais je suis aimé de vous ! aimé de Léonor!... je dois réussir!...

LÉONOR. Où en est la Sainte-Cécile?

rolla. J'ai beaucoup travaillé depuis que je ne vous ai vue. Mais ne me parlez pas de mon travail quand je vous parle de mon amour; ne me parlez pas de la copie, quand je suis aux genoux du modèle!

LÉONOR. Elle ne paraîtra donc pas à ce concours?

rolla. Tous... y songez?

LÉONOR. Sij'ysonge!

rolla. IMais .. c'est pour moi seul que

LE CHEF-D'ŒUVRE INCONNU

jo l'ai faite. Je voulais avoir votre portrait, Léonor ; quelque chose que je pusse entretenir de vous eu votre absence, une ressemblance imparfaite, mais qui du moins lit* me quitterait pas ! Quand j'ai commencé mou ouvrage, le grand-duc avait rempli L'Italie du bruit de ce concours, le nom de sainte Cécile était dans la tête de tous les artistes. .. Je vous ai faite en sainte Cécile! sans aucune arrièrepensée, je vous l'assure. Et puis, je me souvenais de Gènes, de celte terrasse où vous chantiez le soir en vous accompagnant de la harpe; c'est là que je vous ai vue pour la première fois; j'ai voulu tailler en marbre le plus charmant de mes souvenirs! mais mon idole est enferméesous ce rideau comme dans un sanctuaire, et jamais elle n'en doit sortir! Après ce qui s'est passé à Gènes, publier votre portrait, ce serait publier noue amour! Je ne suis admis, moi, dans aucune de ces fêtes où les heureux et. les grands de Florence ont le privilège de vous voir ôter votre voile! Ce serait leur dire : elle est venue chez moi ; ce serait surtout le dire à votre père! i.Éo.xou. Où nous sommes-nous engagés?

ROi.LA. Et tenez , puisque tant d'obstacles s'opposent à notre bonheur , puisqu'il est possible que je vous perde si tôt, pour la gloire de Michel-Ange; je ne voudrais pas me séparer de celte statue! Que deviendrais-je, privé d'elle et privé de vous ? Oh! lieriez pas de ma folie ; cette statue, soit que j'y tienne comme à un premier ouvrage, soit qu'une illusion de l'amour m'y fasse retrouver toute votre beauté , lié bien, je l'aime. ., non comme un artiste, comme un amant! Les grecs, nos maîtres immortels dans l'ait et la poésie, cachaient de sublimes vérités dans leurs fables. Celle de Pygmalion est mon histoire ! Quand je suis avec ma statue , je ne suis pas seul; quand je suis avec vous et avec elle, nous sommes trois! Et maintenant qu'elle est presque achevée, maintenant qu'elle a pris les apparences de la chair et de la réalité , je tremble devant elle comme devant vous! il y a un défaut au bras qui tient la lyre ; ce défaut, je le vois! trois coups de ciseau et il serait corrigé ; mais je n'ose pas les donner ! Il me semble que la statue palpite sous le marteau cpie j'en approche, et que le sang va jaillir!... Ayez pitié de moi... Hier, à la chute du jour, j'étais là , agenouillé devant elle... j'ai entendu des sons divins qui s'échappaient de sa lyre... elle a fait un pas pour descendre de son piédestal!..

Lkoxor. J'ai donc une rivale?

ROLLA. Vous avez une sœur!

LÉONOR, faisant un pas vers le rideau. Que je la voie, au moins.

roua. Attendez! je m'enthousiasme en parlant et puis je retombe. Vous allez lui trouver sans doute autant, d'imperfections que j'y rêve de beautés ! Je ne l'ai pas tout à-fait achevée, voyez-vous. Ne vous moque/, pas de moi... Attendez, vonsdis-je! ce n'est pas à vous de la dévoiler... ne mettez pai la réalité si près de l'illusion, la nature si près de l'art, la vie si près du néant! Regarder ma statue quand vous êtes là , c'est me décourager !

LÉo\OK. C'est trop vous défier de vousmême ; Ilolla...

ROM. \. ^» ous le voulez? (// va touoherun ressort • le rideau ie tire. On voitlnSainie- Cécile, sur son piédestal. L'a silence.) Eh bien ?

LÉOXOr.. Eh bien , il faut que cette statue soit envovée au concours, aujourd hui, à l'instant même!

ROLLA. Léonor...

LÉOXOR. Analhème sur moi , si , par ma faute, ce chef-d'œuvre restait inconnu! 11 faut qu'on le voie, il faut que tu triomphes! Quand mon père devrait me maudire, quand je devrais être déshonorée!

ROLLA. Un peu de gloire au prix de ton honneur ? jamais !. . .

léomor. Mais je ne sais ce que je dis, tu le vois bien... ton amour honorerait une reine!... Que parlais-tu du néant?

mais c'est la vie! mais depuis que je l'ai vue, c'est vin monde que tu as fait, sortir du chaos!... Tu avais raison... elle respire, elle va parler... O mon noble Ilolla, ô mon généreux artiste, je serai digue de toi, je te le jure ! Plus de ménagenjens, plus de craintes! mon père a maintenant la force de m'entendre, j'aurai la force de lui parler !

ROLl.A. Songe que j'attends son aveu; que je suis un honnête homme ; que, s'il s'oppose à la publicité de ma statue, aucune puissance humaine ne la fera sortir de mes mains!

LL'Osoa. Il y consentira , j'en réponds, et tu en recevras bientôt l'assurance^ Ya , sois tranquille. Je mourrai ou je porterai ton nom !

Elle soit niccipitamnieul.

rolla , seul. Ah ! c'est, le jugement de l'i ur que jt' viens d'entendre! celui de ; i!e si ra peut-être bien différent!,., La foule! ô ma statue! tu paraîtrais devant elle?...

STEFAXO, en dehors. Rolla, Rolla, ouvre-moi donc !...

rolla. La voix de Stefano!... ( II va fermer le rideau. ) ^oile que je hais, retombe sur mon œuvre; mais bientôt....

Il va ouvrir.

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