SCENE II
YAQOUB, BÉRENGÈRE, puis LE COMTE et ISABELLE.
YAQOUB.
Que vous avez été lents à partir, giaours !... Qu'Allah de votre vie enlève autant de jours Qu'en restant en ces lieux, d'où ce son vousrenvoie, Vous m'avez enlevé de minutes de joie!
Soulevant la tapisserie.
Tenez: ils n'y sont plus, Bérengère; venez... Ne m'entendez -vous pas?...
Se retournant.
Nazaréens damnés!...
Bérengère !... Oh ! mon cœur, qui se gonfle et s'é-
[ lance Est tout prêt à briser ma poitrine!...
bérengère, -paraissant.
Silence!...
C'est vous...
bérengère.
Sommes-nous seuls?
YAQOUB
Oui, seuh.
CHARLES VI r.
BÉRENGÈRE
Écoutez bien...
Eteignez ces flambeaux d'abord.
YAQOUB.
On n'entend rien :
Ils sont à la chapelle où les unit le prêtre.
BÉRENGÈRE
Assez, assez!... Parlons d'autre chose: peut-être Autour dece château quand vous erriez le soir , QuanTvous aviez long-temps, dans votre désespoir, Tourné vers l'Orient les yeux et la pensée, Vous étes-vous assis, cl, la télé baissée, Par un demi-sommeil le regard obscurci, Avez-vous fait parfois le songe que voici : Vous étiez au désert assis sous votre tente; Vous regardiez au loin la nuée éclatante Où, vers la fin du jour, dans un océan d'or, Le soleil élargi se balance et s'endort. Tandis que l'on tirait le lait de leurs mamelles, Vous entendiez sonner les grelots des chamelles. Au son de votre voix toujours obéissans, Vos fidèles chevaux accouraient hennissans... Auprès de vous assise, une femme étrangère, Que ceux de l'Occident appelaient Bérengère, Entourait votre cou de ses bras amoureux, Et vous disait : « Yaqoub, vous trouvez- vous heu-
[reuxî »
YAQOUB.
Oh! d'écouter cela me croyez-vous le maître?
BÉRENGÈRE
Ce songe, dites-moi, vous l'avez fait peut-être?
YAQOUB.
Mille fois , mille fois ! . . .
BÉRENGÈRE
Et lorsque quelque daim, Passant auprès de vous avec un bruit soudain, Venait rompre le charme, et que de votre songe Tout, à l'entour de vous, attestait le mensonge, Que vous vous retrouviez esclave, pauvre et nu... 'Si quelqu'un, tout-à-coup près de vous survenu, Vous eût, par le pouvoir d'un démon ou d'un ange, Fait la réalité de votre rêve étrange, Et n'exigeât de vous en retour, seulement, Que votre obéissance un seul jour, un moment; Mais une obéissance aussi que rien n'émousse, Comme celle du fer à la main qui le pousse. Au prix de ce moment, auriez-vous hésité D'acheter du bonheur pour une éternité?
YAQOUB.
Une seule personne aurait eu la puissance De soumettre mon cœur à cette obéissance : C'est celle que je vois dans ce songe si doux , Et je n'ai pas besoin de dire que c'est vous.
Eh bien, écoutez donc!... Voulez-vous que ce rêve
Par la réalité quelque matin s'achève?
Voulez-vous retrouver votre désert natal,
La caravane assise à l'ombre du nopal,
Vos chevaux si légers à la course inconstante,
Vos cent chameaux couches autour de votre tente,
CsUç femjme du Nonl, dont les bras, amoureux,,.
YAQOUB.
Vous m'allez demander quelque chose d'affreux,
N'est-ce pas?., mais n'importe!
ISÉKENGÈRE.
Yaqoub, si vos parole»
Ne vous échappent pas comme des sons frivoles, Vous m'avez dit ces mots : « S'il était par hasard » Un homme dont l'aspect blessât votre regard ; » Si ses jours sur vos jours avaient cette influence, » Que son trépas put seul finir votre souffrance, » De Mahomet lui-même eût-il reçu ce droit, » Quand il passe.il faudrait me le montrer du doigt.» Vous avez dit cela?
YAQOUB.
Je l'ai dit... je frisonne l...
Mais un homme par moi fut excepté...
BÉRENGÈRE
Personne !
YAQOUB.
Un homme à ma vengeance a le droit d'échapper...
Si c'était celui-là qu'il te fallût frapper?... S'il fallait que sur lui la vengeance fût prompte?
YAQOUB.
Son nom ?
BÉRENGÈRE
Le comte.
YAQOUB.
Enfer!... je m'en doutais!
BÉRENGÈRE
Le comte.
Entendez-vous?.. le comte... Eh bien?..
YAQOUB.
Je ne le puis.
BÉRENGÈRE
Adieu donc pour toujours!..
YAQOUB.
Restez... ou je vous suis.
BÉRENGÈRE
J'avais cru jusqu'ici... quelle croyance folle!... Queles chrétiens eux seuls manquaient à leur parolej Je me trompais... c'est tout.
YAQOUB.
Laissez-moi...
Se retournant.
Mais vous me mentiez donc?
YAQOUB.
Vous savez bien pourquoi...
Ma vengeance ne peut s'allier à la vôtre: Ilm'asauvélavie... oh ! nommez-moi tout autre...
BÉRENGÈRE
Et quel autre nommer dont le pouvoir fatal Depuis dix ans, Yaqoub, vous ait fait plus de mal ? Oh! rappelez-vous donc, rappelez-vous...
YAQOUB.
Madame, Je me rappelle tout.
BÉRENGÈRE
Il a perdu votre ame, Vousl'avez dit vous-même, ilvousapour toujours Ravi pays, parens, liberté, joie, amours... Il vous Ote un bonheur chaque fois qu'il YQuMpU<#«-
YAQOUB.
Et cette goutte d'eau qu'il versa sur ma bouche! . .
S'il vous a conservé la vie, eh ! n'est-ce pas Pour vous faire plus tard subir mille trépas? L'esclavage entre vous rétablit l'équilibre : Il vous a fait esclave enfin I...
yaqoub, montrant la signature du comte.
Il me rend libre!
BÉRENGÈRE
C'est bien!... Et vous rend-il, avec la liberté, Mon amour, qui dix ans par lui vous fut ôté ?
YAQOUB.
Un instant, Bérengère, écoutez-moi...
BÉRENGÈRE
J'écoute...
Dites vite 1
YAQOtJB.
J'ai cru... je me trompais sans doute... Qu'ici vous aviez dit... ici même... pardon...
BÉRENGÈRE
Quoi?
YAQOUB.
Que vous m'aimiez....
BÉRENGÈRE
Oui, je l'ai dit.
YAQOUB.
Alors donc, Puisque même destin, même amournous rassemble, Bérengère, ce soir...
Eh bien l
YAQOUB.
Fuyons ensemble !
BÉRENGÈRE
Sans frapper ?
YAQOUB.
Ses remords vous vengeront-ils pas?
BÉRENGÈRE
Esclave!... me crois-tu le cœur placé si bas, Que je puisse souffrir qu'en ce monde où nous som-
[ mes J'aie été tour à tour l'amante de deux hommes, Dont le premier m'insulte, et qui tous deux vivront, Sans que de celui-là m'ait vengé le second?... Crois-tu que dans un cœur ardent comme le nôtre Un amourpuisse entrer sans qu'il dévore l'autre?... Si tu l'as espéré, l'espoir est insultant !
YAQOUB.
Bérengère!...
BÉRENGÈRE
Entre nous tout est fini... Va-t'en!
YAQOUB.
Grâce!...
BÉRENGÈRE
Je saurai bien trouver pour cette tâche Quelque main moins timide et quelqueame moins
[lâche, Qui fera pour de l'or ce que toi, dans ce jour,
Tu n'auras pas osé faire pour de l'amoui !...
Et s'il n'en était pas, je saurais bien moi-même,
De cet assassinat affrontant l'anathème,
Me glisser au milieu des femmes, des valets
Qui flattent les époux de leurs nouveaux souhaits,
Et les faire avorter ces souhaits trop précoces,
En vidant ce flacon dans la coupe des noces!
YAQOUB. .
Du poison!...
BÊRENCÈRE.
Du poison. Mais ne viens plus apres^; Esclave, me parler d'amour et de regrets... Refuses-tu toujours? Il me reste un quart d'heure : ; C'est encor plus de temps qu'il ne faut pour qu'il
[ meure.
Un quart d'heure... réponds: mourra-t-il de ta
[main ?
Es-tu prêt?... Réponds-moi, car j'y vais... dis...
Demain.
BtllENGLBE.
Demain!... Et cette nuit.dans cette chambre même, Ainsi qu'il me l'a dit, il lui dira : « Je t'aime... » Demain!... Et d'ici là que ferai-je?...Oh ! tu veux, La nuit, qu'à pleines mains j'arrache mes cheveux, Que je brise mon front à toutes les murailles, Que je devienne folle! Oh! demain ! Mais tu railles ! Et si ce jour était le dernier de nosjours, Si cette nuit d'enfer allait durer toujours !... Dieu le peut ordonner, si c'est sa fantaisie... Demain! Et si je suis morte de jalousie!... Tu n'es donc pas jaloux, toi, tune l'es donc pas?
YAQOUB.
Oh!..
BÉRENGÈRE
Si je te disais : « C'est laque, dans ses bras, » Le comte mille fois de l'amour le plus tendre » M'a donné l'assurance... » Ah! tu pourrais m'en-
[ tendre Sans te tordre les mains, blasphémer et sentir, A ma voix, tes cheveux se dresser et blanchir!... Ah! tu n'es pas jaloux !... Écoute alors...
YAQOUB.
Madame !
BÉRENGÈRE
Ecoute: je l'aimais à renier mon ame, S'il l'avait exigé... Juge de mes transports Quand, après une absence, il revenait!... Alors, C'était des cris, des pleurs, des extases, des rires, Dont la nuit jusqu'au jour prolongeait les délires. Mais tu ne comprends pas, toi: tu n'es pas jaloux!.
yaqoub, tirant son poignard.
Par pitié! tuez-moi, madame... ou taisez-vous!
BÉRENGÈRE
Oh! c'était une joie à faire envie aux anges, C'était des mots d'amour les éternels échanges... Tout ce qu'invente enfin lame et la passion!
YAQOUB.
Et moi, pendant ce temps.,, Oh! malédicûont
eilARLES Vil.
BÉRENGÈRE
C\Staitlà,la!... Vois-tu? danscettcchambrcrnêmc!
YAQOUB.
Allah 1 tu le veux donc ?.. .
BÉRENGÈRE
Je te dis que je l'aime, Que, malgré mon affront, un mot d'amour de lui Me pourrait à ses pieds ramener aujourd'hui... Ainsi, tant qu'il vivra, songes-y, je t'échappe... Car je l'aime, entends-tu?
YAQOUB.
Quand faut-il que je frappe?
BÉRENGÈRE
Lui vivant, il me reste un espoir de. retour;
Lui mort, je t'aimerai de tout cet autre amour...
N'est-ce pas? maintenant tu sens qu'il faut qu'il
[meure, Et qu'il meure à l'instant... Si j'attendais une
[ heure, Sais-je ce quemon cœur dans une heure voudrait? Peut-être te dirais-je : Arrête!...
YAQOUB.
Je suis prêt...
Ordonne!
BÉRENGÈRE
Il faut, vois-tu, qu'en cette chambre il
[tombe ; Qu'en marchant vers ce lit son pied heurte sa Car- il va revenir en cette chambre-là, [tombe... Conduisant sa nouvelle épouse.
yaqoub, tressaillant.
La voilà!...
On voit s'avancer le comte conduisant sa nouvelle e'pou6e. Deux pages les pre'cèdent avec des flambeaux. Autour d'eux, vassaux et valets.
tous, criant.
Vive notre comtesse !
BÉRENGÈRE
Enfer!...
TOUS
Vive le comte !
BÉRENGÈRE
Crois-lu que la vengeance égalera la honte?...
Hésiterais -tu?...
BÉRENGÈRE
Hàte-toi !... hâte-toi! ..
Pour entrer avant lui tu n'asqu'un instant... voi !.,. Mais va donc! Oh! malheur! qu'est-ce donc qui
[t'arrête?
Que faut-il que je fasse à mon tour?... je suis
[prête...
Bis... me veux-tu tromper, Yaqoub, jusqu'à la fin? Il ne sera plus temps... damnation !...
Elle le pousse. Il entre dans la chambre. Enfin !
Elle se jelte derrière le prie-Dieu. Le comte passe dans la salle. Lespages le pre'cèdent, cntrcnldans la chambre, déposent deux flambeaux et sortent, Pendantce temps les vassaux crient ;