SCENE PREMIÈRE
BÉATR1X, POLICASTRO, entrant par le fond.
BÉATRIX , qui prélude sur une guitare , s'interrompt en apercevant Policastro.
Docteur, docteur, un mot!
POLICASTRO
A moi , bel 1 e comtesse ?
Mes livres, mes travaux, et jusqu'à Son Altesse, Pour un seul mot de vous que n'aurais- je quitté?
BÉATRIX
Oui , vous ! brusquer ainsi sa royale santé ! Vous ne l'auriez pas fait.
POLICASTRO
C'est la vérité pure.
BÉATRIX
Bon ! vérité de cour !
POLICASTRO
Eh bien! je vous le jure.
Parole de docteur! Allez , on vous connaît : Je vois un courtisan sous ce docte bonnet. Vous êtes très maliu...
POLICASTRO
Ah! quelle calomnie!
Je voudrais que la grâce au savoir fût unie ; Plaire est tout à Salerne, et c'est là l'embarras Depuis que le vieux prince, eu mourant dans mes bras, Remit à trois régens sa suprême puissance. La princesse elle-même est sous leur dépendance, Et ne se mariera qu'à sa majorité, A moins que des régens l'expresse volonté N'abdique , en approuvant l'hymen formé par elle , Un pouvoir qui dès lors tombe avec leur tutelle. Dans ce conflit de goûts, d'intérêts opposés, Voulez-vous réussir? Comment faire? Amusez. Sachez envelopper, selon la convenance, D'un petit conte aimable une grave ordonnance. Il faut d'un peu de miel, avec dextérité, Couvrir les bords du vase où l'on boit la santé : Le Tasse nous l'a dit, et ces fous de poètes Nous offrent quelquefois d'excellentes recettes. Le malade distrait se sent mieux quand il rit ; Et, pour guérir le corps, je m'adresse à l'esprit.
BÉATRIX
Eh bien ! guérissez-moi, car j'ai l'esprit malade; Oui, cher Policastro, je suis triste , maussade.
LA PRIJNCESSE AURÉIJE. — ACTK I
POLICASTRO
Vous dansez !
Par devoir.
Vous riez!
BÉATRIX
Sans gaieté, Et j'ai, je le sens bien, le moral affecté.
POLICASTRO
Si je disais tout haut ce qu'au fond je suppose, L'amour dans tout ceci serait pour quelque chose.
BÉATRIX
0 science profonde! oui, l'amour.
POLICASTRO
Et constant?
BÉATRIX
Non , j'ai cessé d'aimer.
POLICASTRO
Ah! c'est intermittent; Bon signe !
BÉATRIX
Dégagé d'une première entrave, Mon cœur, mon faible cœur...
POLICASTRO
Rechute , c'est plus grave.
BÉATRIX
Pour sortir d'embarras à vous seul j'ai recours, Et je meurs de chagrin sans votre prompt secours.
Danger de mort ! voyons. Mais notre art d'ordinaire Attend pour s'éclairer quelque préliminaire; Vous aimiez ! et qui donc ?
BÉATRIX
Alphonse d'Avella.
POLICASTRO
C'était un fort bon choix que vous aviez fait là. 11 est beau, jeune, fier, d'une maison illustre, Et dont la pauvreté ne peut ternir le lustre. Son nom touche au berceau de la principauté; Même il eut pour aïeule une aimable beauté... Et notre roi Tancrède est, selon la chronique, Pour une branche ou deux dans son arbre héraldique. Ainsi, par alliance, il remonte aux Normands.
BÉATRIX
La belle caution pour la foi des sermens! Qu'en dites-vous?
POLICASTRO
Bouillant, mais d'un esprit très ferme, il ouvrit un conseil au siège de Palerme,
Qu'un jour, où j'excitais nos soldats d'assez haut , Nos preux à barbe grise ont suivi dans l'assaut. C'est un brave.
BÉATRIX
Officier dans les gardes du prince , II soutenait son nom d'un revenu fort mince; Car le duc d'Albano , qui depuis fut régent , Tient à ce cher neveu bien moins qu'à son argent. Mais la cour l'estimait , d'autant que ses ancêtres Ont prodigué leurs biens pour défendre leurs maîtres. Il m'aima ; tout dès lors l'embellit à mes yeux : Ses soins toujours nouveaux , l'éclat de ses aïeux, Son mérite, à son âge une gloire si belle... El puis, comme il dansait, docteur, la tarentelle ! Dame de la princesse, et voulant son aveu Pour conclure un hymen dont on jasait un peu , J'en parle : avec froideur on reçoit ma prière, Et l'on envoie Alphonse au nord de la frontière. Le dépit nous dicta les plus tendres adieux : Nous primes à partie et la mer et les deux; Et devant ces témoins d'une longue tendresse, De ne jamais changer nous fîmes la promesse.
POLICASTRO
Jamais ! c'est long, comtesse , et ce mot à la cour Nous trompe en politique aussi bien qu'en amour.
BÉATRIX
Je ne le sais que trop. Cependant sur ces rives, Mêlant au bruit des mers quelques chansons plaintives, Aux rochers d'Amalfi , sous ces orangers verts, Confidens de mes pleurs, de nos chiffres couverts, De tristes souvenirs j'allais nourrir ma flamme, Hormis les jours de bal où la cour me réclame ; Et quand l'astre des nuits répandait ses clartés , Sassane quelquefois errait à mes côtés.
POLICASTRO
Sassane! un des régens! ce politique habile, Qui s'accommode à tout d'un esprit si mobile ! Il a donc pris alors un goût qu'il n'avait point : Je ne le savais pas idolâtre à ce point De cet astre des nuits, providence éternelle Du poète rêveur et de l'amant fidèle.
BÉATRIX
Il me parlait d'Alphonse , et moi , je l'écoutais ; Je ne vis pas le piège, aveugle que j'étais ! Plus hardi par degrés, il parlait de lui-même, Je l'écoutais encore... Enfin, c'est lui que j'aime. L'hymen doit avec lui m'unir dans quelques jours, Et je sens cette fois que j'aime pour toujours.
POLICASTRO
Pour toujours! Béatrix, voilà comme on se vante!
LA PRINCESSE AUREL1E. — ACTE ï.
Bien que pour l'avenir le passé m'épouvante,
Je vous crois sur parole... Et d'où naît votre ennui ?
BÉATRIX
C'est qu'Alphonse à la cour reparaît aujourd'hui ; Il revient. Cher docteur, mon appui tutélaire, Bravez le premier feu de sa juste colère...
POLICASTRO
L'emploi serait piquant, pour moi dont les aveux Vous ont toujours trouvée insensible à mes vœux. Car enfin, je vous aime !...
BÉATRIX
Et vous êtes aimable ; Mais la robe d'hermine est par trop respectable. Pouvez-vous m'en vouloir, docteur, si le hasard Nous fit naître tous deux, vous trop tôt, moi trop tard? Et puis, c'est un malheur, mais s'il faut vous le dire Je n'ai jamais pu voir un médecin sans rire.
POLICASTRO
Voila bien sur les fous l'effet de la raison !
Avec vous ses avis sont pourtant de saison :
Je blâme votre choix; malheur à qui se fie
Aux amours calculés de la diplomatie !
Votre comte, entre nous, je le crois ruiné ;
Car, bien qu'il soit régent, on dit qu'il est gêné.
Il eut mainte ambassade et savait qu'en affaire
Un cuisinier profond vaut un vieux secrétaire :
Aussi de ses festins la royale splendeur,
Ce mérite obligé de tout ambassadeur,
A fait sa renommée, et dès lors je soupçonne
Qu'il a payé fort cher tout l'esprit qu'on lui donne.
Je sais qu'à tous les yeux vous avez mille appas ;
Mais croyez- vous qu'aux siens votre dot n'en ait pas?
Tenez, s'il est permis que tout basje m'explique,
Je crains après l'hymen un retour politique :
11 peut , s'indemnisant de ses frais amoureux,
Prélever sur vos biens des impôts onéreux,
Et, quand par un contrat vous lui serez soumise,
Administrer sa femme en province conquise.
BÉATRIX
Ainsi l'intérêt seul formerait ces liens,
Et l'on ne peut alors m'aimer cpie pour mes biens !
POLICASTRO
Vous ai-je dit cela? Puis-je, quand je vous aime, Douter de ce pouvoir que je ressens moi-même? Blâmant ma folle ardeur, désespéré, confus, En ai-je moins cherché vos dédains, vos refus, Le ridicule enfin? Jugez du sacrifice : In ridicule ici fait plus de tort qu'un vice. Dites, frivole objet, que je m'en veux d'aimer, Par quels défauts Sassane a-t-il pu vous charmer ?
Est-ce l'ambition qui trouble votre tête ? Eh bien ! il ne faut pas dédaigner ma conquête : Vers les honneurs aussi je me fraie un chemin ; Un rhume quelquefois met l'État dans ma main; Le plus noble malade a ses jours de faiblesse : C'est moi qui règne alors , même sur la princesse-
BÉATRIX
Ne vous y fiez pas : quoiqu'en minorité Elle défend les droits de son autorité. Assemblage imposant de grâce et de noblesse, Bonne avec fermeté, naïve avec finesse, La princesse Aurélie aux honneurs qu'on lui rend A droit par son esprit bien plus que par son rang. Elle sait opposer la ruse à l'artifice, Calculer mûrement ce qu'on croit un caprice , Tolérer nos défauts afin de s'en servir; Sans faiblesse apparente elle sait à ravir, Nous cachant ses secrets et devinant les nôtres , Tourner à son profit les faiblesses des autres. Enfin je la crois femme à jouer à la fois Et sa cour de justice , et ce conseil des Trois Où siège des régens la sagesse profonde, Et vous, son médecin, qui jouez tout le monde.
POLICASTRO
Et moi , je vous réponds que je la sais par cœur. J'ai pris sur sa jeunesse un ascendant vainqueur ; Mais c'est sans la flatter : tout le monde l'admire; Quand la vérité flatte, il faut pourtant la dire. Souvent à son avis je me rends sans effort ; Mais quand elle a raison , puis-je lui donner tort? Le matin au palais, où mon devoir m'appelle, Grave ou gai tour à tour, je cause et j'apprends d'elle, Je lis dans ses regards où penche son désir, Et, donnant un conseil , je prépare un plaisir ; Mais c'est pour sa santé : d'après notre maxime , Le plaisir sans excès est le meilleur régime. Son goût change parfois , et je sais l'observer : C'est un art innocent; un jour, à son lever, L'ardeur de gouverner dans sa tète fermente ; Je dis : C'est un beau feu qu'il faut qu'on alimente , Et ce serait pitié, quand nos jours sont comptés, D'abaisser â des riens ces hautes facultés. Une affaire l'ennuie, et j'ose lui défendre D'accabler son esprit du soin qu'elle va prendre. L'école de Salerne a dit en bon latin : Oui veut marcher longtemps se repose en chemin. Cette candeur lui plaît : son ennui se dissipe; Jusqu'à parler affaire alors je m'émancipe; Elle en rit , moi de même, et je suis écouté. Jugez de mon pouvoir â sa majorité ,
LA PRINCESSE AUREL1E. — ACTE I
Si la fortune veut que pour vous je recueille L'héritage vacant de quelque portefeuille ! O fortune des cours , ce sont là de tes jeux ! Le ciel du ministère est changeant , orageux , Et dans ces régions au mouvement sujettes, Pour une étoile fixe on a vu cent planètes. Ah ! que le cercle tourne , et je puis quelque jour , Poindre , monter , briller , me fixer a mon tour , Ingrate ! et vous offrant une illustre alliance, Vous couvrir des rayons de ma toute-puissance ! BÉATRIX.
Un médecin ministre !
POLICASTRO
Eh bien?
BÉATRIX
On vous verrait Signer une ordonnance en rendant un décret ! POLICASTRO.
Mais si l'événement enfin vous persuade , Vous direz...
BÉATRIX
Que l'État , docteur, est bien malade.
Et je vous servirais !
BÉATRIX
Oui , vous êtes si bon !
Alphonse au grand lever viendra dans ce salon ; Restez , il faut l'attendre. Hélas ! qu'il m'intéresse ! Non , vous ne savez pas jusqu'où va sa tendresse ; Pour flatter ses douleurs, vous pouvez me blâmer; C'est un pauvre malade enfin qu'il faut calmer. Employez ces grands mots, ces phrases , ces formules, Dont la solennité trompe les moins crédules; Soyez bien éloquent : parlez comme les jours Où nous vous écoutons, quand vous ouvrez un cours ; Car ces jours-là, docteur, vous êtes admirable, Et vos raisonnemens ont l'air si raisonnable !
POLICASTRO
Mais...
BÉATRIX, sortant.
La princesse attend , je cours à mon devoir. Parlez , priez , blâmez : vous avez plein pouvoir.