POLICASTRO , ALPHONSE
ALPHONSE, serrant la main du docteur.
Que je revois Salerne avec ravissement!
Quel spectacle enchanteur ! quel bruit! quel mouvement ! Quand il fait nuit ici, c'est vraiment bien dommage ; Ces palais , cette mer où se peint leur image , Tous ces jardins en fleurs, ces voiles, ces drapeaux . Cette forêt de mâts qui flotte sur les eaux , C'est superbe ! On renaît , docteur , et pour sourire Il suffit en ces lieux qu'on voie et qu'on respire ; Le pays est divin et l'air est embaumé.
POLICASTRO, à part.
Comme on voit tout en beau quand on se croit aimé ! Il va changer de ton.
LA PRINCESSE AUREL1E. — ACTE I. 183
La princesse Aurélie Charmante à mon dépari est encor plus jolie, Plus belle, n'est-ce pas ?
POLICASTRO
Oui , cher comte : le temps N'est pas un ennemi de dix-neuf à vingt ans ; Mais la jeune comtesse est bien aussi.
ALPHONSE
Laquelle.' POLICASTRO.
Béatrix.
ALPHONSE, froidement.
Ah ! c'est vrai. Comment se porle-t-elle ? POLICASTRO.
(A part.) Au mieux. Il est discret.
ALPHONSE
Eh bien ! donc , malgré vous Le prince a succombé , docteur ?
POLICASTRO
Que pouvons-nous Quand la nature enfin ?...
ALPHONSE
La réponse était sûre ; On guérit, c'est votre art; on meurt, c'est la nature. Nous avons des régens , et trois ; pourquoi pas dix ? Que font-ils? qu'en dit-on ?
POLICASTRO
Que ce sont trois phénix, Trois aigles , c'est le mot : du centre à la frontière lis versent sur l'État des torrens de lumière. ( l'est ainsi que la cour en parle hautement ; Mais quand on parle bas, on s'exprime autrement.
ALPHONSE
Ah ! voyons!...
POLICASTRO
De votre oncle on a fait un grand homme; Et le duc d'Albano sans doute est économe , Mais de ses fonds à lui. Les comptes du trésor Qu'il n'a pas trouvés clairs , sont plus obscurs encor. Perdu dans ce chaos de chiffres et de nombres , Il voulut séparer la lumière des ombres. C'était là son orgueil , et dès son premier pas 11 dit : Que le jour soit ; mais le jour ne fut pas. Changeant, confondant tout et s' embrouillant lui-même, Il va , roule à tâtons de système en système. Dans cette épaisse nuit, troublé par ses grands biens , Il mêle quelquefois nos fonds avec les siens , Et par distraction garde ce qu'il faut rendre ;
Mais l'argent se ressemble, et l'on peut s'y méprendre. C'est votre oncle, après tout...
ALPHONSE
Qui, lui? le bon parent!
Il n'a jamais voulu me faire qu'un présent , Sa terre de Pa?stum, dont l'entretien l'ennuie; Un pare, des fleurs, des eaux qui vont les jours de pluie; Et la fièvre, docteur, qui gâte tout cela.
POLICASTRO
C'est à moi qu'il devait faire ce présent-là.
ALPHONSE
Aussi j'ai refusé : mais parlons de Sassane.
POLICASTRO
De plein vol au conseil sur ses rivaux il plane; Mais sans voler très haut , terre à terre, et pourtant Aux yeux des étrangers c'est un homme important. Nourrir entre eux et nous la bonne intelligence, C'est la part qu'il choisit pour son tiers de régence. Grave dans ses travaux, le soir moins solennel , II s'est fait pour le monde un sourire éternel. Nul soin ne vient rider son front diplomatique. Sans jamais s'expliquer, parlant pour qu'on s'explique, Il est fin ; mais souvent, dupe d'un moins adroit, 11 arrive trop tard , faute de marcher droit. Du reste , à ce qu'on dit , grand amateur des belles , Et par sa vanité , sans défense contre elles , Il ne se doute pas qu'une femme à seize ans En sait plus, pour tromper, que nos vieux courtisans.
ALPHONSE
Et voilà du pouvoir les suprêmes arbitres ! Enfin à cet honneur ils ont bien quelques titres. Mais qui pouvait s'attendre à voir arriver là Le mérite inconnu du marquis de Polla?
POLICASTRO
C'est bien la nullité la plus impertinente,
Qui gouverna jamais de Palerme à Tarente !
Battu , je ne sais quand , il se trouva fort mal
Du choc de l'ennemi dans un combat naval.
Il s'enfuit vent en poupe , et du nom de retraite ,
En citant les Dix Mille , honora sa défaite ,
En exploita la gloire , et fier de son laurier,
Se fit brusque depuis , pour avoir l'air guerrier.
11 tranche, il dit : morbleu ! mais sa franchise austère
Adoucit au besoin ce vernis militaire.
11 prétend qu'à la cour il se croit dans un camp ,
Et , louangeur outré , vous flatte en vous brusquant.
Qui descend comme moi dans ses terreurs intimes ,
Sait qu'il est dégoûté des palmes maritimes;
El telle est son horreur, qu'on le vit quelquefois
Pale de souvenir en contant ses exploits.
LA PRINCESSE AURÉLIE. — ACTE I
Un roi guerrier qui meurt dit du mal de la gloire; Le prince en expirant, blasé sur la victoire, Dans les mains de Polla mit la guerre, et jamais Prince n'a mieux prouvé son amour pour la paix.
ALPHONSE- Mais sa fille , sa fille aima ble autant que belle , Sans leur consentement ne peut disposer d'elle? Chacun en le donnant perd son autorité : L'obtenir, impossible !
POLICASTRO
Ah ! c'est la vérité.
Conserver ce qu'on tient est un parti commode , Et les démissions ne sont pas à la mode. Mais la princesse un jour rentrera dans ses droits. Que veut le testament ? qu'elle fasse un bon choix ; Le temps seul nous éclaire , et ce n'est pas folie De réfléchir un an au bonheur de sa vie.
ALPHONSE
Vous êtes d'un sang-froid à me désespérer ! Le temps !... Eh ! sa raison suffit pour l'éclairer. Je m'irrite en pensant... et pourquoi? que m'importe? Que dis-je? ah ! quand on aime...
POLICASTRO
Aisément on s'emporte ; Mais n'en rougissez pas; nous sommes tous deux fous.
Comment ?
POLICASTRO
Je suis épris du même objet que vous.
ALPHONSE
Vous aimez la princesse !
POLICASTRO
Allons donc; quel blasphème!
Qui , moi ! vous vous moquez.
ALPHONSE
Mais c'est elle que j'aime.
POLICASTRO, à part.
La princesse !
ALPHONSE
Écoutez : vous apprendrez par moi Combien un cœur malade est peu maître de soi ; Et quand à notre perte un fol amour nous mène , Jusqu'où peut s'égarer l'extravagance humaine. Vous comprendrez mes maux : mon Dieu ! qu'il est heureux Que pour les mieux sentir vous soyez amoureux !
POLICASTRO
Bien obligé.
ALPHONSE
Du jour que j'aimai la princesse, Habile à me tromper j'ignorai ma faiblesse.
Je vis , je voulus voir dans ce fatal penchant Pour le sang de mes rois un culte plus touchant , Plus tendre, et celte ardeur imprudemment nourrie Redoubla , s'exalta jusqu'à l'idolâtrie.
Quels jours plus beaux alors, mieux remplis que les miens! Je l'aimais , l'admirais , et dans ses entretiens , Dans ses éclairs d'esprit dont la flamme est si vive, Dans le mol abandon de sa grâce naïve , Dans ses yeux , dans ses traits , je puisais chaque jour Ce poison dévorant qui m'enivrait d'amour. Ma tète se perdait : jugez de mon délire, Je crus que dans les miens ses yeux avaient su lire. Vingt fois jecrusles voir, pleinsd'un trouble enchanteur, Se reposer sur moi , s'attendrir... Ah ! docteur, Quels regards! mon cœur bat quand je me les rappelle, Et semble me quitter pour s'élancer près d'elle. Ils égaraient mes sens ; je cédais ; mes efforts Ne pouvaient dans mon sein contenir mes transports ; Vaincu, j'allais parler... jamais beauté plus fière Ne vous fit d'un coup d'œil rentrer dans la poussière; Jamais plus froid sourire à la cour n'a glacé Sur les lèvres d'un sot un aveu commencé. Je restais confondu , muet , tremblant de rage ; Mais en la détestant je l'aimais davantage. POLICASTRO, à part.
A mes instructions je ne comprends plus rien.
(Haut.) Cependant Béatrix...
ALPHONSE
Pour former ce lien , J'écoutai ma raison , ou plutôt ma colère : Las d'être dédaigné je résolus de plaire , D'inspirer cet amour dont j'étais consumé , D'aimer qui que ce fût , mais au moins d'être aimé ! Je courus au-devant d'un plus doux esclavage ; La comtesse était belle et reçut mon hommage. D'un affront tout récent la tète encore en feu , Un jour de désespoir je lui fis mon aveu. Le dirai-je , insensé ! je crus que Son Altesse D'un dépit mal caché ne serait pas maîtresse. Erreur ! il fallut plaire et je m'y condamnai. Pour me rendre amoureux quel mal je me donnai ! Souvent plus on est morne et plus on intéresse : Je touchai Béatrix : j'étais d'une tristesse... Je m'effrayais déjà de mon bonheur prochain ; Mais je m'y résignais , quand un ordre soudain En garnison , docteur, m'exile et nous sépare.
Ah ! c'était rigoureux.
LA PRliNCESSE AIREL1E. - ACTE L
ALPHONSE
Comment ! c'était barbare ; M'envoyer à Nola ! sans cloute pour rêver ; Car l'ordre de la cour m'enjoignait d'observer : C'était l'emploi prescrit à mon corps de réserve ; Mais où l'on ne voit rien, que veut-on qu'on observe? Je sentis quelle main brisait de si doux nœuds : Ah ! vous aviez le droit de mépriser mes feux , Orgueilleuse beauté, mais quand ce cœur se donne , Ne pouvant être à vous , doit-il n'être à personne? Non ; ma faiblesse au moins n'ira pas jusque-ià. J'y pensais , quand un soir je vis dans sa viila Une veuve encor jeune , aimable et fort jolie , La baronne d'Elma par son deuil embellie. Respirant la vengeance, en amant révolté Dans ce nouveau lien je me précipitai ; Mais , soigneux de la fuir, je parais son visage Des traits toujours présens dont j'adorais l'image. Je prêtais à sa voix ces dangereux accens, Que rêvait mon oreille, et lorsque sur mes sens Cette erreur avait pris un souverain empire, J'écrivais... Malheureux! à qui pensais-je écrire? A ma verve amoureuse alors rien ne coûtait ; Mon inspiration jusqu'aux vers se montait : Oui, j'ai jusqu'aux sonnets poussé la frénésie! Quelle flamme éloquente et quelle poésie ! Allez, si du public un beau jour ils sont lus, De Laure et de Pétrarque on ne parlera plus. Mais chaque lettre, hélas! était pour la princesse. Fureurs, transports, sermens, tout... excepté l'adresse. La baronne lisait : qui m'aurait résisté? Je lui parlais d'hymen, j'allais être écouté; Tout à coup Son Altesse à la cour me rappelle.
Certes, votre colère était bien naturelle.
ALPHONSE
Furieux, j'obéis; je pars, docteur, j'accours. Quels siècles se traînaient dans ces instans si courts, Où mes vœux empressés dévoraient la distance ! J'arrive : du néant je passe à l'existence; Mais triste, mais ravi , plein de crainte et d'espoir, Je vais, je viens, je brûle et tremble de la voir. Ah ! je vous le demande, est-on plus misérable? Trouble toujours croissant, contrainte insupportable, Mal d'autant plus cruel que j'aime à le souffrir, Que je sens ma folie , et n'en veux pas guérir !
POLICASTRO
On se moque de vous , et c'est du despotisme.
ALPHONSE
Que d'intérêt pourtant dans un tel égoïsme!
POLICASTRO
Pure coquetterie !
ALPHONSE
Oui , j'en conviens , j'ai tort.
POLICASTRO
Le célibat par ordre !
ALPHONSE
Il est vrai , c'est trop fort !
POLICASTRO
Bien.
Je prends mon parti.
POLICASTRO
C'est très-bien.
ALPHONSE
Son Altesse Saura que je prétends épouser la comtesse.
TOLICASTRO.
Comment?
ALPHONSE
Non, la baronne... Un scrupule que j'ai, C'est qu'avec Béatrix je me suis engagé. Voyez de quels chagrins une faute est suivie : Peut-être je ferai le malheur de sa vie.
POLICASTRO
Grande leçon, jeune homme ! On plaît a force d'art, Et le cœur qu'on séduit est constant... par hasard.
ALPHONSE
Le sien , si vous saviez à quel excès il m'aime ! POLICASTRO.
Je le sais.
ALPHONSE
N'est-ce pas? 0 ciel! c'est elle-même Je m'en vais.
POLICASTRO
Non, restez.
ALPHONSE
Ne lui parlez de rien.
Mon Dieu ! n'ayez pas peur.
ALPHONSE
Le fâcheux entretien !
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