‹ Magasin théâtralChapitre 412 sur 1377 · ACTE II · texte numérisé non relu

ACTE II

Le régent de la guerre un jour me la nomma... La baronne... aidez-moi.

ALPHONSE

La baronne d'Elma.

AURÉLIE

D'Elma ! c'est cela même.

ALPHONSE

Il ajoutait peut-être Qu'auprès d'elle assidu...

C'est ce qui devait être.

ALPHONSE

Madame!...

AURÉLIE

Nos soldats, comme vous le disiez?...

ALPHONSE

Ont réparé les forts qui m'étaient confiés ; Et de Saint-Angelo l'antique citadelle.

Par un nouveau rempart...

AURÉLIE

Cette baronne... est belle?

ALPHONSE

Elle a quelque beauté. Convenait-on du moins, Madame, en m'accusant de lui rendre des soins , Que jamais...

AURÉLIE

Nos soldats?

ALPHONSE

J'eus l'honneur de vous dire Qu'à mon poste fidèle...

AURÉLIE

Oui ; mais écrire, écrire, Toujours peindre un amour qu'on ne peut renfermer, Ou voir l'objet qu'au reste on est libre d'aimer, Le mal n'est pas moins grand : chaque heure ainsi remplie Est un larcin qu'on fait au devoir qu'on oublie.

ALPHONSE

Soigneux de diriger les travaux pas à pas...

Mais il est des travaux dont vous ne parlez pas ; A vos lauriers, dit-on, ( la gloire est indiscrète ) Vous ajoutez encor les palmes du poëte?

ALPHONSE

Pardonnez...

AURÉLIE

C'est donc vrai? le prodige est réel ? Quoi ! poêle et guerrier, c'est être universel. Je doute cependant que cette renommée Puisse augmenter pour vous le respect de l'armée ; Mais qu'on se perde ou non dans tous les bons esprits?

LA PRINCESSE AURELIE.— ACTE il.

L'amour d'une baronne est d'un bien autre prix, Quand d'ailleurs sur vos vers, qu'elle-même publie, On la juge en tous lieux une femme accomplie. ALPHONSE.

On a tort.

AURÉLIE

Et pourquoi?

ALPHONSE

Des souvenirs plus chers Pour une autre , madame, avaient dicté ces vers.

AURÉLIE

Une autre ! ah ! Béatrix ; elle est vraiment aimable : Mon père à votre hymen ne fut pas favorable ; Vous l'aimiez : dans le temps je sais qu'on en parla : C'est elle que vos vers célébraient à Nola ? ALPHONSE , vivement.

Non, madame, c'était...

AURÉLIE , avec fjcrtë.

Qui donc?

ALPHONSE, avec embarras.

En poésie , On prend un personnage..., un nom de fantaisie. On embellit alors cet objet idéal , D'un charme si puissant qu'il nous devient fatal. Le poëte en aimant croit aimer son ouvrage : Mais non, trompé lui-même, il a tracé l'image Que de son triste cœur le temps n'a pu bannir, Et sa création n'était qu'un souvenir.

AURÉLIE

Un souvenir ! vraiment? si l'image est fidèle, D'une beauté si rare où trouver le modèle ? ALPHONSE.

Sur le trône sans doute.

AURÉLIE

Alors quel souverain Peut se croire assez grand pour prétendre à sa main ?

ALPHONSE

Les rois, oui les rois seuls ont le droit d'y prétendre ; Mais l'admirer du moins quand on a pu l'entendre , Ne l'oublier jamais quand on a pu la voir, Ah ! c'est le droit de tous , et c'est presqu'un devoir. Ce culte de respect et de reconnaissance , Que l'on rend aux vertus bien plus qu'à la naissance, Un peuple vous le doit ; mais s'il est des sujets Admis par Votre Altesse à jouir de plus près Du charme qui s'attache à sa présence auguste, Leur respect plus ardent n'en devient que plus juste. Un an, tel fut mon sort ; funeste souvenir ! De quels objets depuis il vint în'entretenir ! Lui seul il m'égarait ; il causa ma folie.

N'est-on pas malgré soi poète en Italie? Lui seul , il me rendait ces jardins, ce séjour, Ce tumulte enivrant des fêtes de la cour ; Ces bals où la grandeur noblement familière Semblait pour régner mieux s'oublier la première ; Le spectacle touchant des pleurs qu'elle essuyait, Ce golfe où , sur les flots , lorsque le jour fuyait , Votre Altesse chantait les airs de sa patrie, Où les accens plus doux de sa voix attendrie , Dans ce calme du soir, ce silence des vents, Au milieu des parfums dont s'enivraient nos sens... AURÉLIE, émue.

La saison fut charmante; oui, je me le rappelle.

ALPHONSE

Et l'on accuserait la froideur de mon zèle Quand un seul souvenir remplissait mes esprits ! Qu'on en blâme l'excès, on le peut, j'y souscris ; Qu'on en fasse à vos yeux un crime impardonnable ; Mais si du dévouement l'excès même est coupable, Jamais devant son juge avec moins de remords Sujet plus criminel n'a reconnu ses torts.

AURÉLIE

Eh bien donc !... ces remparts... oui , cette forteresse... Vous disiez ?

ALPHONSE

J'eus l'honneur de dire à Votre Altesse, Qu'avant de me résoudre à former un lien Où tout est convenance, où le cœur n'est pour rien...

AURÉLIE

Vous me disiez cela ?

ALPHONSE

Souffrez que je le dise ; Il faut qu'à m'engager votre aveu m'autorise.

AURÉLIE

Comte, vous l'obtiendrez.

Mais...

AURÉLIE

Je crois entre nous Que l'État , la noblesse, attendaient mieux de vous. Votre pays sur vous peut avoir d'autres vues.

ALPHONSE

Oh ! ce sont des raisons que je n'ai pas prévues. Plutôt que de blesser de si chers intérêts , Je puis à cet hymen renoncer sans regrets.

AURÉLIE

On doit à son pays son temps et ses services; Mais il n'exige pas de pareils sacrifices. ALPHONSE, avec chaleur

Madame, à son pays on doit tout immoler!

LA PRINCESSE AURELIE. — ACTE II

Non ; je n'immole rien : pourquoi vous le celer?

Hélas ! il faut aimer pour faire un sacrifiée ;

Mais plus fier, plus heureux, quel qu'en fût le suppliée,

Je l'offrirais encore au devoir tout-puissant

Qui dispose a son gré de mon cœur, de mon sang,

A vos nobles aïeux, a votre auguste père,

A vous surtout, madame, à vous que je révère,

À vous qu'avec transport je...

AURÉLIE, se levant.

Vous aimez vos rois :

Cet amour m'est connu ; j'y compte et je vous crois. Dans de tels sentimens persévérez sans cesse; Je vois qu'on m'a trompée et j'en gémis.

ALPHONSE

Princesse !

AURÉLIE

Tout juger de trop bas ou tout voir de trop haut, Des sujets et des rois c'est là le grand défaut : Grâce aux détails nombreux, aux nouvelles lumières, Que j'ai reçus de vous sur l'état des frontières, Je juge vos travaux, je conçois mieux vos plans, Et rends justice entière à vos soins vigilans. Restez auprès de moi, la cour vous est si chère ! C'est, un défaut pourtant dans un homme de guerre : Je l'excuse. Adieu , comte... Ah ! j'avais oublié, Il faudra des régens cultiver l'amitié.

Oue votre oncle vous voie et qu'il vous félicite... A notre promenade aussi je vous invite , Si ce délassement a pour vous quelque attrait : Mais n'y venez qu'autant que cela vous plairait. Enscrez-vous?

ALPHONSE

Madame!

AURÉLIE

Adieu donc.

ALPHONSE

C'est un ange.

De fierté, de douceur, adorable mélange! Oue son regard royal a de charme et d'éclat ! Et puis quelle aptitude aux affaires d'État ! Discuter sur un fait purement militaire! Cet esprit, à lui seul, vaut tout un ministère. C'est par amour du bien que j'en suis amoureux ; Sous son gouvernement que nous serons heureux !. Je bravais son pouvoir; je voulais m'y soustraire,

Tenir à mes projets : j'ai fait tout le contraire. J'ai tort , mille fois tort, ma raison me le dit ; Mais quoi ! mon traître cœur tout bas s'en applaudit , S'humilie avec joie, et, vaincu par ses charmes, Trouve un plaisir d'esclave à lui rendre les armes. C'en est fait !

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