ACTE lli
Royale liberté !
AURÉLIE
Nous sommes tête à tète :
Parlons des prétendans dont j'ai fait la conquête. De qui le savez- vous?
POLIGASTRp.
D'un loyal chevalier; Aux usages des cours trop franc pour se plier , Le marquis se repose en mes faibles lumières. Se défiant un peu de ses grâces guerrières , Sur mon appui , madame , il fonde quelque espoir ; Car à votre docteur il suppose un pouvoir , Que ce docteur n'a pas.
AURÉLIE
Allons! c'est modestie :
Vous savez le contraire , et je suis avertie Qu'on dit chez bien des gens que vous me gouvernez .
POLICASTRO
Oui? moi ! bonté du ciel !
Vous vous en étonnez ?
Au fond , c'est un peu vrai. Parlez.
POLICASTRO
Je vous révèle Cette insurrection d'une espèce nouvelle, Oui n'irait a rien moins qu'a faire un souverain , Même trois, si l'un d'eux obtenait votre main. Car chacun sacrifie une courte régence A l'espoir plus réel d'en garder la puissance.
AURÉLIE, à part.
Dieu ! que l'occasion serait belle à saisir ! Libre... mais quel moyen?... Mon cœur bal déplaisir. POLICASTRO.
Votre Altesse sourit du projet d'alliance?
AURÉLIE , de môme.
Je peux... oui , c'est cela !
POLICASTRO
J'imaginais d'avance Oue le triple serment et l'hymen concerté Feraient sur votre front naître l'hilarité. Jamais hommes d'État , si le complot circule, Ne seront affublés d'un plus beau ridicule. Aussi le comte Alphonse, avec qui j'ai causé... AURÉLIE.
Le comte !
POLICASTRO
Ainsi que vous il s'en est amusé , Et m'a dit : si jamais votre noble maîtresse D'un sujet , cher docteur , couronne la tendresse ,
Je ne présume pas que , pour faire un heureux ,
I n tel excès d'honneur tombe sur un d'entre eux.
AI liÉLIE.
Le comte a dit cela ! Ma surprise est extrême ;
II connaît mieux alors mes projets que moi-même.
(A part.) Pas un , pas même lui ne saura mon secret.
(Au docteur, à voix basse.) Policastro!
POLICASTRO
Madame?
AURÉLIE
11 faut être discret.
POLICASTRO
De ce devoir sacré je fus toujours esclave.
AURÉLIE. Elle s'assied.
Appprochez , parlons bas; la circonstance est grave. Décidons de mon sort : sur qui fixer mon choix ?
POLICASTRO
Sur qui ? Madame veut...
\1 lll- LIE.
Couronner un des trois ; C'est décidé; lequel?
POLICASTRO
Des trois régens?
Sans doute.
POLICASTRO , à part.
Dieu! comment deviner?...
AURÉLIE
Lequel ? je vous écoule.
POLICASTRO
(A part.) Je n'hésiterais pas... C'est fort embarrassant.
(Haut.) Mon avis est d'abord qu'en y réfléchissant , Car il faut réfléchir avant de rien conclure , Sassane...
AURÉLIE
Y pensez-vous ?
POLICASTRO
Moi , je pense à l'exclure.
AURÉLIE
Lui ! qui pour vingt beautés s'est fait peindre , dit-on ?
POLICASTRO
En habit de ministre avec son grand cordon.
AURÉLIE
Et dans ma galerie a s'admirer s'apprête ,
Mon sceptre d'or en main , et ma couronne en tète ;
Non ! mes graves aïeux , je crois , n'y tiendraient pas :
LA PRINCESSE AURELIE. - ACTE III
Ce serait trop plaisant.
policastro.
Ils riraient aux éclats ; Et depuis neuf cents ans qu'ils ont perdu la vie , Un tel roi pourrait seul leur en donner l'envie. Détrôné!
AURÉLIE
Point de grâce !
POLICASTRO
A perpétuité , Lui , les rois de sa race et leur postérité.
AURÉLIE, après une pause.
Ouant au duc d'Albano...
POLICASTRO
J'y pensais.
AURÉLIE
Homme utile !
POLICASTRO
Indispensable.
AURÉLIE
Esprit en ressources fertile.
POLICASTRO
Il invente en finance, et ce n'est pas commun. AURÉLIE-
Qui créa cent projets.
POLICASTRO
S'il n'en avait fait qu'un , On dirait : le hasard !... mais...
Fut-ce une manie , Elle est noble.
POLICASTRO
C'est vrai ; grands moyens ! beau génie !
AURÉLIE
Mais de tous les humains c'est le plus ennuyeux !
POLICASTRO
Le grand homme , il est vrai , reçut ce don descieux ; 11 l'était par nature, et les mathématiques L'ont achevé... Chagrins , vapeurs mélancoliques , Dégoût de tous les biens , abattement moral , Voilà ce que l'ennui provoque en général. Dérobons-lui vos jours dont le soin me regarde : On peut mourir d'ennui , si l'on n'y prend pas garde.
AURÉLIE
N'y songeons plus , docteur ; vos avis sont des lois.
POLICASTRO
C'en est donc fait encor d'une race de rois? AURÉLIE.
Oui, détrônons le duc.
POLICASTRO
Seconde dynastie , Morte avant que de naître , éteinte , anéantie !
AURÉLIE
Eh bien !
POILCASTRO.
Eh bien , madame , entre les candidats , .l'ose le répéter , je n'hésiterais pas. On n'a pas deux avis : le mien reste le même ; Un d'eux m'avait semblé digne du rang suprême , Je ne voyais que lui , c'est lui seul que je vois : Enfin , c'est au marquis que je donne ma voix.
AURÉLIE
Son grand nom, ses exploits, tout me porte à vous croire.
POLICASTRO
A votre avènement il vous faut de la gloire. Dans les vers composés pour un avènement , Le myrte et le laurier font un effet charmant.
AURÉLIE
J'en conviens : des lauriers l'éclat toujours magique Change en amour pour nous la vanité publique.
POLICASTRO
Ajoutons à cela trois mots de liberté , Et voilà pour six mois tout un peuple en gaieté... Puis on gouverne après comme on veut , c'est l'usage.
AURÉLIE
Et comme on peut , docteur. Mais avec quel courage Vous m'avez , en ami , dit votre sentiment , Sans consulter le mien et sans déguisement! Je ne vous promets rien ; c'est au roi votre maître A vous récompenser , s'il vient à tout connaître. ( Elle se lève. )
POLICASTRO
Quandje parlai pour lui ce fut sans intérêt ; Je n'avais pas songé même qu'il le saurait... Dois-je l'en informer?
AURÉLIE
Docteur , c'est, votre affaire ; Tout ce qui n'est pas fait peut ne se jamais faire. Ainsi rien en mon nom ; parlez de votre part , Mais après le conseil.
( Elle sonne. ) (A un huissier.)
Au palais, sans retard, Convoquez Leurs Grandeurs.
Je ne saurais vous taire Que du conseil privé j'ai vu le secrétaire. Du trajet maritime il s'est trouvé si mal , Oue son zèle échouerait contre un procès- verbal.
LA PRINCESSE MJRÉLIE. —ACTE ill
( Avec intention. ) Mais un homme discret remplaçant le malade...
AURÉLIE
Je trouverai quelqu'un. Quant à votre ambassade, Attendez le moment ; pas un mot jusque-là.
POLICASTRO
Je vous obéirai.
UN HUISSIER , annonçant.
Le comte d'Avella !
AURÉLIE, à Policastro.
Songez que le marquis , s'il a quelque prudence , Doit à ses deux rivaux cacher la confidence.
POLICASTRO, qui sort.
Le marquis ! Dieu ! quel rêve ! à dater de ce jour , Saluons de plus bas le soleil de la cour.