SCÈNE VI
AURÉLIE, ALPHONSE
AURÉL1E , sur le devant de la scène. Ah ! le comte a parlé ! Qu'un moment on s'oublie. Ils se ressemblent tous ; réparons ma folie. Olons-lui tout espoir. Mais le voici !
ALPHONSE
Pardon !
Jft crains d'être importun , et je m'éloigne... AURÉLIE.
Oh! non.
Je m'occupais de vous.
ALPHONSE
(A part.) Est-il vrai ? Qu'elle est belle !
AURÉLIE
C'était la ma pensée ; elle est bien naturelle : Je vous dois tant!
ALPHONSE
Mon sang n'a point coulé pour vous ; Je cours et je vous sauve : un bonheur aussi doux , Dont j'aurais de mes jours payé la jouissance , Peut-il donner des droits à la reconnaissance ?
AURÉLIE
Vous témoigner la mienne est un besoin pour moi : ( lomte , publiez-la , je vous en fais la loi. N'éprouverez-vous pas quelque charme a redire Ce qu'aujourd'hui pour vous ce sentiment m'inspire?
ALPHONSE
11 suffit à mon cœur de l'avoir inspiré.
AURÉLIE
Est-ce un bonheur parfait qu'un bonheur ignoré?
Le soin de notre gloire autant quemajustia Veul qu'un prix éclatant honore un tel service.
N'en ai-je pas reçu l'inestimable prix?
Je crois voir ce concours de sujets attendris , Ce tumulte, ces pleurs que vous faisiez répandre. J'étais la , dans la foule, écoutant sans entendre ; Distrait au sein du bruit sans m'en pouvoir lasser , A force de sentir j'oubliais dépenser, Et fier de leurs transports , éjnu de leur tendresse , Heureux , je m'enivrais de la publique ivresse. A l'aspect de ces traits plus beaux de leur bonté, Où tous les yeux ardens de ce peuple enchanté , Fixés comme les miens, venaient dans leur délire Pour tant de pleurs versés se payer d'un sourire ; A votre nom chéri tant de fois proclamé, Je sentais seulement qu'il est doux d'être aimé , Et qu'il est un bonheur ignoré de l'envie Dont un rapide instant vaut seul toute une vie. AURÉLIE.
(A part) Flatteur!... Ah ! l'indiscret ! s'il n'avait pas parlé !
(Haut.) Au conseil des régens par mon ordre appelé , Du secrétaire absent vous remplirez l'office. Comte , puis-je de vous attendre ce service ?
ALPHONSE
C'est un honneur , madame.
AURÉLIE
Et vous le méritez.
ALPHONSE
Heureux si je le prouve !
AURÉLIE
Entre les qualités Qu'exige au plus haut point ce grave ministère , La principale , au reste , est de savoir se taire. C'est aisé, n'est-ce pas?
Madame, je le croi.
AURÉLIE
D'ailleurs il ne faut voir dans ce nouvel emploi Qu'un pas vers des honneurs, un rang , une puissance, Qui doivent de bien loin passer votre espérance. ALPHONSE.
Ciel !
AURÉLIE
Répondez d'abord et parlez franchement ; N'avez-vous dans le cœur aucun engagement?
ALPHONSE
Aucun , madame , aucun ; déjà je viens d'écrire...
LA PRINCESSE AU
ÀURÉUE.
Si vous n'étiez pas libre , il faudrait me le dire...
ALPHONSE
Je le suis.
AURÉLIE
Car j'avoue avee sincérité Que j'ai de grands projets sur votre liberté. ALPHONSE.
Qu'entends-je?elle esta vous: à vos piedsjc l'enchaîne.
AURÉLIE
Peut-être à m'obéir aurez- vous quelque peine? ALPHONSE.
O Dieu! non: je le jure.
AURÉLIE , en souriant.
Eh quoi ! sans rien savoir !
Attendez.
ALPHONSE
Oui , j'attends : qui l'aurait pu prévoir ? Suis-je digne? Est-il vrai? Dieu! faut-il que je croie...
AURÉLIE
Écoutez.
ALPHONSE
Oui , j'écoute : ah ! la crainte , la joie , Ce bonheur douloureux dont je suis oppressé , Il m'étouffe^ il éclate, il me rend insensé; Mon cœur n'y suffit plus.
AURÉLIE
Arrêtez.
ALPHONSE
Je m'arrête , J'écoute, je me tais.
AURÉLIE, à part.
C'est sûr , avec sa tête Il perdrait tout d'un mot. Allons , c'est pour son bien ; Mais qu'il faut de courage et qu'il m'en coûte !
ALPHONSE
Eh bien?
AURÉLIE
Je veux...
ALPHONSE
Ma raison cède à l'espoir qui l'exalte. Ah ! de grâce , achevez.
Vous envoyer à Malte.
ALPHONSE
A Malte !
AURÉLIE
Vous savez que cette île aujourd'hui Est contre l'Orient notre plus ferme appui. Sur le choix de ses chefs mon influence est grande.
RELIE. — ACTE IIÏ. 203
Si l'un de mes sujets que son nom recommande, Qu'illustrent ses exploits, dans leurs rangs est admis, A son ambition que d'honneurs sont promis! Quels services alors ne peut-il pas me rendre! Vous comprenez.
ALPHONSE
Mais non ; je ne saurais comprendre.
AURÉLIE
Votre noviciat dans cet ordre guerrier Sera très court.
ALPHONSE
Comment !
AURÉLIE
Sans doute : chevalier...
ALPHONSE
Moi!
AURÉLIE
Bientôt commandeur.
Moi , madame !
AURÉLIE
Et peut-être Grand maître un jour.
ALPHONSE
Pardon !
AURÉLIE
Oui, vous serez grand maître.
ALPHONSE
Permettez ; avant tout il faut faire des vœux.
AURÉLIE
Aussi vous en ferez : si j'en crois vos aveux, Libre de tout lien , vous pouvez tout promettre.
ALPHONSE, à part.
De ma confusion j'ai peine à me remettre.
AURÉLIE
Voyez quels nobles champs à vos exploits ouverts! Du joug de l'infidèle affranchir nos deux mers, Ne brûlant sous la croix que d'une chaste ivresse, Avoir pour maître Dieu, la gloire pour maîtresse , Rival des Lascaris, des Villiers , des Gozon, A tant de noms fameux unir un plus grand nom : Un tel vœu, le passé m'en donne l'assurance, Quand il est fait par vous, est accompli d'avance.
ALPHONSE
Mais ce vœu , c'est celui de ne jamais aimer ; Ne fût-ce qu'un projet, qui l'oserait former ? N'eût-on à conserver, dans son indifférence, Que cette liberté qui laisse l'espérance, Qui donne un charme à tout, permet de tout rêver, Se peul-il qu'à jamais on veuille s'en priver ?
LA PRINCESSE AURELIE. — ACTE 111
Oui!' moi! par un serment funeste, irrévocable, Du seul bonheur permis faire un bonheur coupable ! Et dois-je m'y résoudre? et le puis-je? et comment Jurer de l'avenir?... je doute du présent. 1 1 est trop vrai, madame ; on s'aveugle soi-même , On croit qu'on n'aime pas, et cependant... AURÉLIE.
On aime?
Vous m'aviez dit, pardon de vous le rappeler, Qu'à son pays, je crois, on peut tout immoler... Mais non ; n'y songeons plus : ce serment qui vous coule Feraitdeux malheureux... On vous aime sans doute. Au reste j'ai parlé ; c'était là mon projet, .le le ferai connaître; oui , comte, on vous permet D'en instruire aujourd'hui notre cour qui l'ignore; ] I prouvera du moins combien je vous honore. Si j'en avais quelque autre...
ALPHONSE
Ah ! qu'il reste inconnu !
De toute ambition me voilà revenu !
AURÉLIE
C'est ce que nous verrons.
ALPHONSE, à part , en faisant un pas pour sortir.
Après un si doux songe, Quel réveil !
(Il fait quelques pas pour sortir.) AURÉLIE, à part.
J'ai pitié du trouble où je le plonge. Je sens que malgré moi mon dépit désarmé- Comte !
(Alphonse revient. )
Non , rien ; plus tard.
ALPHONSE. Il s'éloigne.
(A part.)
Je n'étais pas aimé!
( Il sort..)
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