‹ Magasin théâtralChapitre 423 sur 1377 · SCÈNE PREMIÈRE · texte numérisé non relu

SCÈNE PREMIÈRE

ALPHONSE a droite de la princesse , devant une table : il tient la plume, POLLA, SASSANE, AURÉLIE, ALBANO.

AURÉLIE

Non ; c'est en vous, messieurs , que le pouvoir réside ; Je donne mon avis, mais le vôtre décide.

ALBANO

Vos avis sont des lois.

POLLA.

Comment leur résister ?

SASSANE.

Notre pouvoir se borne à tout exécuter.

AURÉLIE

Je déciderai donc. Le duc a la parole.

ALBANO. 11 se lève. «Nous , Régent du trésor...

AURÉLIE

Passons le protocole, Expliquez le projet.

POLLA , à qui le duc d'Albano fait un signe , bas à Sass.ine. Vous l'appuierez.

SASSANE.

D'accord.

ALBANO. Il tient plusieurs papiers qu'il passe à ses collègues à

mesure qu'il en parle.

«Vu que de tous les maux le plus grand est la mort , « Et qu'on doit, quand on règne, autant qu'il est possible «Préserver ses sujets d'un fléau si terrible ; «Vu la pétition de trois cents habitans «Que la fièvre à Psestum affligea de tout temps ; «Vu les quatre rapports du conseil sanitaire , «Signés : Policastro , docteur du ministère ; «Considérant de plus que l'État obéré «Pour assainir Paestum est par trop arriéré ; «Proposons un emprunt sur trois Juifs de Païenne , «Sauf à régler du prêt et la forme et le terme.» Qu'on ne m'objecte pas un trésor endetté : Les dettes du trésor font sa prospérité. Le crédit comble tout ; et s'il est hors de doute

Que prouver son crédit c'est l'augmenter, j'ajoute Qu'emprunter à propos est le point important ; Car le crédit qu'on a se prouve en empruntant. SASSANE.

Duc , c'est vu de très haut.

POLLA.

Projet philanthropique !

ALBANO

Un peu d'humanité sied bien en politique. ALPHONSE, à part.

Quand elle vous rapporte.

AURÉLIE

On doit avec ardeur Embrasser le projet émis par Sa Grandeur. Sauver des malheureux , rendre à des bras utiles Ces incultes marais qui deviendront fertiles , Bien : mais de ces travaux, si le terrain produit , Quelques riches seigneurs auront seuls tout le fruit ; J'écarte donc l'emprunt. Ces travaux nécessaires Se feront, mais aux frais des grands propriétaires. Vous accordez ainsi , par un même décret , Et l'intérêt de tous et leur propre intérêt. ALPHONSE, à part.

Mon oncle est pris.

ALBANO

Souffrez qu'ici je représente...

SASSANE.

Ah 1 du raisonnement la force est imposante !

ALBANO, piqué.

Quant à moi , noble comte , il me paraît moins fort.

SASSANE.

Mon honorable ami , vous pourriez avoir tort : C'est juste.

POLLA.

Assurément.

ALBANO

Juste, mais arbitraire.

SASSANE.

Et quand cela serait , pourquoi ne le pas faire ?

POLLA.

Oui , pourquoi ? L'arbitraire est en gouvernement Ce que la discipline est sur un bâtiment ; Il en faut.

LA PRINCESSE AURELIE. - ACTE IV

ALBANO

Non, messieurs.

SASSANE.

Si fait.

ALBANO, s'animanl.

Et la patrie !

SASSANE, de me me.

Mais le trône !

ALBANO

Et le peuple !

AURÉLIE

Ah ! messieurs, je vous prie...

Messieurs !... Un point me frappe et va tout accorder : Sa Grandeur aujourd'hui doit encor posséder Du côté de Psestum un immense domaine.

A l'avis général ce seul mot la ramène ; Et le décret dès lors est sans doute adopté Par sa philanthropie et son humanité ?

ALBANO

,1e conviens...

AURÉLIE

J'y comptais.

SASSANE , à la princesse.

Admirable, madame !

AURÉLIK, à Alphonse.

Secrétaire , écrivez : personne ne réclame.

ALBANO, à paît.

Mon projet me ruine.

AURÉLIE, à Albano.

11 me sera bien doux De voir ce décret-là contre-signe par vous.

ALBANO, à part.

Chacun d'eux ma trahi; mais si je règne, il saute. ALPHONSE , à part.

Malheur aux employés qu'il va trouver en faute!

AURÉLIE

La parole au marquis.

POLLA , se levant.

Je vais m'y préparer.

SASSANE , bas à Polla.

Du jeune secrétaire il faut nous délivrer.

POLLA , à Sassane.

Soutenez-moi.

SASSANE , bas à Polla.

Parlez.

POLLA.

Mes maximes publiques Sont d'incliner toujours aux moyens pacifiques : Et mon soin, du moment qu'un traité s'est rompu , Fui de pacifier autant que je l'ai pu :

Car tout guerrier, s'il a quelque philosophie , N'est jamais plus heureux que Lorsqu'il pacifie. Aussi ces précéderas donneront quelque poids Aux belliqueux avis que j'émets cette toi». Je me lasse des droits que le Croissant exerce. Votre empire opulent, qui craint pour son commerce, Est grevé d'un tribut de vingt mille ducats Payé par sa marine aux Turcs qui n'en ont pas. Réveillons-nous enfin ! Trop longtemps débonnaires , Jusqu'au fond de leurs ports rejetons leurs corsaires. Un mot de Votre Altesse , et la flotte qui part De la croix dans Tunis arbore l'étendard! Mais comme il faut un chef à nos forces de terre, Oui joigne à la vaillance un grand nom militaire, Le comte d'Avella , sur l'autre continent , Est seul digne à mes yeux de ce poste éminent.

SASSANE.

D'un tel commandement plus l'honneur est insigne, Plus il est mérité par le chef qu'on désigne.

ALPHONSE, se levant.

De cet honneur, madame , ah ! ne me privez pas ! Contre vos ennemis disposez de mon bras. Ordonnez que sur eux je venge votre injure , Et je cours les chercher, j'y vole , et je vous jure De vaincre, ou sous leurs coups d'expirer sans pâlir: Et ce vœu-là du moins je pourrai l'accomplir !

AURÉLIE, sévèrement.

Pour soutenir mes droits votre ardeur est trop vive : Vous n'avez point ici voix délibérative ; Comte , rasseyez-vous.

ALPHONSE , à part.

Que de sévérité !

Et pour moi seul !

AURÉLIE

Ce choix sans doute est mérité :

Mais c'est peu d'un grand nom, d'une illustre vaillance: Ménager les soldats est la grande science, Et rarement , messieurs , une jeune valeur, Qui prodigue son sang , est avare du leur. Plaçons donc à leur tête un courage tranquille , Oui sente le néant de la gloire inutile ; En qui le long amas des triomphes guerriers Ait un peu refroidi l'ardeur pour les lauriers. A des périls certains, nombreux, incalculables, Opposons des talens qui leur soient comparables. Un héros les possède , il les rassemble tous ;

(Au marquis.) Je le vois, je le nomme , et ce héros , c'est vous !

POLLA.

Moi !

LA P1UNCESSE AURÉLIE. - ACTE IV. 207

Un de mes sujets seul peut m'èlre bien connu , Et dès longtemps admis aux secrets de l'empire, Peut inspirer à tous l'estime qu'il m'inspire. Un d'eux seul doit régner.

ALBANO

•M IRÊLIE.

Vous, marquis; courez où l'État vous appelle : Dans vos regards déjà la victoire étincelle. C'est à vous qu'appartient un triomphe si beau , Ou l'immortel honneur d'un si noble tombeau ! POLLA.

Mais, madame...

ALBANO, enchanté.

A ce choix, le seul qu'on devait faire, L'invincible marquis ne saurait se soustraire.

POLLA.

Le comte cependant...

ALBANO

Oh ! non pas : mon neveu Exciterait l'envie et mettrait tout en feu.

Mon oncle, par pitié...

ALBANO

Monsieur le secrétaire , Réprimez , s'il vous plaît , cette ardeur militaire.

AURÉLIE , avec plus de sévérité.

Dois-je vous le redire?

ALPHONSE

O ciel !

SASSANE , à part.

En général , Je vois avec plaisir qu'on le traite assez mal

POLLA , à Sassane.

Cher comte , parlez donc.

SASSANE.

Que voulez-vous qu'on dise?

Vous-même vous avez proposé l'entreprise : Vous en aurez la gloire.

ALBANO , â part.

Il est dupe à son tour.

POLLA , à part.

Comptez donc sur leur voix; mais si je règne un jour!...

AURÉLIE

Nous, revenons, messieurs, au projet d'alliance

(Montrant Sassane.) Dont le comte parlait en ouvrant la séance. Le prince de Modène a demandé ma main : Qu'il apprenne par vous que son espoir est vain. Un peuple à gouverner me suffit , et je n'ose Me charger du fardeau qu'un double sceptre impose. .Te l'avouerai pourtant, de ma minorité La dépendance est longue et pèse à ma fierté. Prendreun époux,du moins c'est n'avoir plus qu'un maître; Mais pour le bien choisir, il faut le mieux connaître. Par des talens prouvés aux honneurs parvenu ,

Qu'enlends-je !

POLLA.

11 se pourrait !

SASSANE, à part.

A-t-elle deviné?

ALPHONSE

Ces mots sont mon arrêt,

AURÉLIE

11 régnera bientôt, et dans celte journée, Au plus digne, messieurs , ma main sera donnée. Cet hymen , que vos soins différaient prudemment , Veut être consacré par votre assentiment : Sans doute il le sera. Ma justice royale Pèsera tous les droits dans sa balance égale; Et l'on dira : Ce trône où son sujet parvint, L'équité le donna , le mérite l'obtint.

Ma volonté ce soir une fois approuvée , Ma cour la connaîtra. La séance est levée.

( Elle s'approche d'Albano et lui dit à vois basse : . Ministre vertueux et désintéressé, Votre zèle pour nous sera récompensé.

( En lui faisant signe de sortir. ) Silence l

ALBANO , qui s'éloigne.

Il serait vrai !

AURÉLIE , bas à Polla.

Guerrier vaillant et sage , Vous saurez à quel point j'aime le vrai courage.

( Même signe. ) Silence!

POLLA , en sortant.

Quel espoir !

AURÉLIE , bas à Sassane.

Politique profond, De vos destins futurs le passé vous répond. Nousvoulionsvousle dire: oui , comte, et pour le faire, De ces témoins gênans il fallait nous défaire. Nous nous verrons ce soir , et nous pourrons loin d'eux Sur de grands intérêts nous éclairer tous deux.

Haut.

Ayez soin de vous rendre a cette conférence. SASSANE.

•Haut.) ; A pari.)

Oui , madame.

0 bonheur ! mais j'y comptais!

20» LA PRINCESSE ÀURÉLIE.

Auri'lie , mystérieusement.

Silence!

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