CRITIQUE
qui veut épouser sans amour la fortune d'une jeune et belle pupille, chose vulgaire ei facile!
Toutes les Agnès, les Mariane, les Rosine, ont ouvert la voie à ces artifices comiques, et en ont enseigné les chemins; il n'y a plus rien à faire sur nos théâtres pour de nouveaux Arnolphe, de nouveaux Harpagon, de nouveaux Bartholo. Mais qu'une jeune princesse, qui ne donnera sa main qu'avec une couronne . qu'Aurélie, placée sous la vigilance rivale et jalouse de trois tuteurs ambitieux, dont chacun aspire à arriver par la possession de la souveraine à la possession de la souveraineté, que cette femme qui n'a d'autre expérience que celle d'un amour secret qu'elle dissimule avec soin, et le sentiment d'une indépendance qu'elle ne sacrifiera qu'à l'objet aimé ; que cette femme, dis-je, vienne à bout de tromper tour à tour , et de tromper les uns par les autres , trois hommes, madrés politiques , trois hommes consommés dans les manèges de la diplomatie, et exercés dans toutes les pratiques d'un gouvernement italien : voilà certes une conception tellement originale , que , sans l'art avec lequel elle est exécutée, elle serait justement taxée d'invraisemblance, et reléguée dans la classe de ces romans en dialogues qui depuis quelques années ont tristement remplacé sur notre beau théâtre la peinture des mœurs , ou le développement des caractères historiques.
Eh bien ! cette charmante mystification n'est pas au fond ce qui amuse le plus dans l'ouvrage ; il en est une autre que je préfère , et j'ai trouvé plusieurs bonnes tètes de mon avis : c'est celle qui a l'air de prendre pour victime le beau , l'intrépide , le jeune comte d'Avella , l'amant impétueux de la princesse , dont il est adoré , et qui semble , pendant toute la pièce , l'objet privilégié de ses rigueurs et de ses injustices. Rien n'est plus plaisant que la" situation désespérante de ce pauvre d'Avella , qui a été banni , que l'on rappelle pour lui demander un compte sévère de son administration, et dont enfin, par un acte inouï de clémence souveraine , on veut bien faire un chevalier de Malte , avec la perspective assurée ( car il faut tout dire ) de la grand'maîtrise de l'ordre. D'Avella chevalier de Malte ! Comme le
KXAMEN CRITIQUE.
vœu d'un célibat perpétuel forait bien les affaires de Taniant et surtout celles de la maîtresse ! Cependant on peut exprimer en très beaux vers le contraire de ce que Ton pense et de ce que Ton désire. Je ne résiste pas au plaisir de citer ce court chef-d'œuvre de duplicité féminine :
Voyez quels nobles champs à vos exploits ouverts ! Du joug de l'infidèle affranchir nos deux mers, Ne brûlant sous la croix que d'une chaste ivresse , Avoir pour maître Dieu , la gloire pour maîtresse, Rival des Lascaris , des Villers , des Gozon , A tant de noms fameux unir un plus grand nom ; Un tel vœu , le passé m'en donne l'assurance , Quand il est fait par vous , est accompli d'avance.
Toutes les actions, tons les discours de la princesse tendent, on le devine sans peine, à éloigner le soupçon de son amour et l'idée de l'élévation prochaine du comte d'Avella. Les trois ministres, dont le consentement unanime est indispensable pour autoriser le mariage d'Aurélie , amadoués par elle , et flattés , chacun à part , d'un plein succès , accordent une adhésion qui , d'après l'infaillibilité de leurs calculs , ne peut tourner qu'à leur avantage personnel. Le conseil est assemblé ; Aurélie monte sur son trône ; elle est entourée de tous les ministres, de tous les grands de l'État. Alphonse d'Avella , relégué dans un coin où personne ne s'aperçoit de sa présence , regarde avec une douloureuse résignation la solennité qui va lui enlever pour jamais la femme qu'il aurait épousée sous la bure , avec laquelle il aurait vécu fortuné dans une chaumière. Nobles qui m'entourez , dit Aurélie ;
Nobles qui m'entourez, promettez-vous d'avance,
Faites- vous le serment de fléchir sous sa loi ?
— Oui , nous le jurons tous. — Comte , vous êtes roi.
C'est, jusque-là, le dénoûment de Sémiramis* avec une forme semblable et à peu près les mêmes expressions. La différence est celle qui sépare une union très légitime, très raisonnable, d'une alliance incestueuse et dénaturée. Aussi, au lieu du bruit du tonnerre, de la lueur des éclairs , de toute cette pompe céleste ou diabolique qui, dans la tragédie de Voltaire vient apporter un obstacle dirimant à un mariage impossible , on n'entend ,
dans la comédie de M. Delavigne, que les acclamations unanimes d'une cour qui applaudit à un nœud aussi bien assorti , et à peine peut-on distinguer clans ce concert de félicitations bruyantes, les murmures étouffés des trois vieux ministres. Ces messieurs voient bien qu'en renonçant au trône, il leur faudra, pour comble de misère, résigner encore leurs trois beaux , leurs trois utiles portefeuilles.
Dans une comédie dont la scène se passe à Salerne, un médecin est un personnage obligé. Policastro, médecin de la cour, est à son poste ; il égaie , par la généralité de sa complaisance obséquieuse , ce qu'il y a de grave dans le sujet ; on rit de la naïveté de son érudition , et de ses fanfaronnades médicales, comme du désappointement des trois ministres.
Avec le trône et la main de la princesse, Alphonse reçoit en cadeau de noces les conseils suivans que Tonne peut trop répéter. Les vers ne sont pas de la même fabrique que ceux du traducteur de Y École de Salerne.
Alphonse, levez-vous. Prince, je vous remets Un sceptre que vous seul porterez désormais. Prenez : c'est sans regret que je vous l'abandonne ; Mais laissez-moi vous dire à quel prix je le donne. Vous allez commander à des sujets nombreux; Ne régnez pas pour vous, prince , régnez pour eux. Cherchez la vérité , fût-elle impitoyable , Ou faites-vous aimer pour vous la rendre aimable. Aux lois , reines de tous , soumettez le pouvoir ; Soyez grand, s'il se peut ; juste , c'est un devoir. Soyez bon : la grandeur y gagne quelque chose. Régnez donc; et des soins que l'État vous impose Quand le bonheur public n'exigera plus rien, S'il vous reste un moment, vous penserez au mien.
On lira avec un vif plaisir, souvent avec un sentiment vrai d'admiration , la Princesse Aurélie. Quand le Théâtre-Français, qui s'occupe, dit-on, de sa régénération, aura atteint son but, je veux dire, quand il sera revenu au bon sens, au naturel et à la poésie, il remettra la Princesse Aurélie ; et le public , préparé par la lecture , se portera en foule à la représentation d'un ouvrage d'autant plus agréable pour lui, qu'il en aura élé plus longtemps et plus injustement privé.
LE PARIA
TRAGÉDIE EN CINQ ACTES
REPRESENTEE SLR LE THEATRE ROYAL DE l/ODÉON, LE 1er DÉCEMBRE 182!
21 Mon flJèrc.
Je t'offre aujourd 'hui celui de mes ouvrages que je crois le moins imparfait. Puisses-tu trouver dans cet hommage public une nouvelle preuve de la reconnaissance et du respectueux attachement
De tois Fils
CASIMIR DELAV1COŒ.
LE PARIA
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PERSONNAGES
AKÉBAR, grand prêtre, chef de la tribu des brames. IDAMORE, chef de la tribu des guerriers, ZARÈS , père d'Idamore.
ALVAR, Portugais.
EMPSAEL , brame.
NÉALA, fille d'Akébar.
ZA1DE, jeune prétresse.
M1RZA, jeune prêtresse. Brames, Prêtresses.
GCERRIERS, PF.DPtE.
La scène se passe dans un bois sacré près de Bénarès.