SCENE IL
EMPSAEL, AKÉBAR.
AKÉBAR. Il descend lentement les degrés du temple et s'approche d'Empsael , qui se prosterne devant lui.
Levez-vous, Empsaël.
Ne puis-je redouter l'abord d'aucun mortel? Ces accens dont Brama daigne emprunter l'organe, N'iront-ils point frapper une oreille profane?
EMPSAEL.
Quand tu veux te cacher, flambeau de vérité, Quel souffle ternirait ton éclat respecté? Nul n'osera mêler un regard infidèle A ce commerce augnsle où ta bonté m'appelle; Suis sans crainte.
AKÉBAR.
O bonheur de se voir adoré, Qu'avec emportement mon cœur t'a désiré, Et, pour livrer ma vie à tes pompeux spectacles, Combien j'ai surmonté de chagrins et d'obstacles ! Je te possède... Hélas !
EMPSAEL.
Quoi ! voulez-vous toujours De vos prospérités empoisonner le cours, Souffrir avec ennui que le peuple vous voie, Respirer sans plaisir l'encens qu'il vous envoie? N'aimez-vous plus ce trône où des lointains climats Les rois viennent baiser la trace de vos pas?
AKÉBAR.
Je l'aimais, quand un autre y siégeait à ma place; Entre nous à regret je mesurais l'espace, A ses débiles mains j'enviais l'encensoir. Le voilà donc ce trône où j'ai voulu m'asseoir! Composer ses regards, veiller sur son visage, Affecter la froideur d'une insensible image, O tourment ! que mon front, lassé de ses splendeurs, Se courbe avec dégoût sous le poids des grandeurs! Que le temple et sa pompe, et sa triste harmonie, Ont fatigué mes sens de leur monotonie !
( Il tombe assis sur un banc de gazon. )
EMPSAEL.
Contre l'ennui secret qui consume vos jours Dans l'étude autrefois vous cherchiez un secours.
AKÉBAR.
Oui, j'ai longtemps pâli sur ces tables antiques, Des quatre âges du monde infaillibles chroniques, Et tant d'écrits sa vans, entassés dans nos murs, Ont chargé mon esprit de leurs dogmes obscurs. Après trente ans d'efforts, j'ai percé dans les ombres Des caractères saints , des figures , des nombres ; Les éclats de la foudre et le cri des oiseaux Ont d'oracles certains payé mes longs travaux. Qui, d'un vol plus hardi consultera les astres Sur des succès futurs ou de prochains désastres , Et d'un songe équivoque envoyé par les dieux Lira d'un œil plus sur l'avis mystérieux? Science que j'aimais, séduisante chimère, Ta coupe inépuisable à ma bouche est amère :
LE PARIA
Tes charmes sont trompeurs, el tu m'as enivré Sans étancher la soif dont je suis dévoré ! Quoi ! tout est vain?...
EMPSAELi
Jamais vos misères passées N'ont d'un chagrin plus sombre obscurci vos pensées. Quel est ce mal cuisant pour vous seul réservé, Dont vous cachez la plaie à mon zèle éprouvé ?
AKÉBAR. II se levé.
Quel bonheur, Empsaël , quelle volupté pure D'abandonner ses sens au vœu de la nature ! Par ces chemins de fleurs, dont j'ai fui les appas, Qu'il est doux d'égarer ses désirs et ses pas ! Ce bonheur est le tien , ô fougueux Idamore !
EMPSAEL.
Son triomphe importun vous poursuit-il encore?
AKÉBAR, avec violence.
Il osa me braver : sans fléchir les genoux , De mon œil menaçant il soutint le courroux ! On l'admire pourtant, on l'exalte, on l'encense ; L'amour qui l'environne impose à ma puissance : Il règne, etqu'a-t-il fait? le devoir d'un soldat ; Un misérable sang, qu'il verse pour l'État , L'emporte sur celui dont mon pieux courage De Brama sur l'autel vient arroser l'image.
| Quel effort douloureux s'est-il donc imposé ?
I Par quels jeûnes cruels son corps s'est- il usé ?
I Sa langue , dont le ciel tolère l'insolence, N'a pas langui dix ans dans un morne silence.
I 11 est libre , et son cœur, fier de ses sentimens , N'en contraignit jamais les heureux mouvemens. 11 se livre au penchant dont l'erreur le caresse , De la gloire à longs traits il savoure l'ivresse ; Tandis qu'enseveli dans ma noble prison , J'arme contre mes sens une froide raison ; Tandis que , m'exerçant par d'obscurs sacrifices , Je suis mort a la joie , au monde, à ses délices, Aux douceurs de l'espoir, aux flammes des désirs. Pour moi sont les tourmens, et pour lui les plaisirs; Et le bien , le seul bien où mon amour s'attache , Comblé de tous les dons , c'est lui qui me l'arrache : Ma puissance, il l'outrage , il l'ose mépriser ; Sous mes foudres sacrés j'hésite à l'écraser ! Dieux ! ma tête a blanchi dans mon saint ministère , Et vous donnez sa honte en spectacle a la terre ! Vengez-moi : triste objet d'envie et de pitié , Grands dieux ! dans mon exil m'avez-oublié ?
EMPSAEL.
Ah ! qu'ils ne privent pas de ce chef intrépide La tribu des guerriers, qui l'a choisi pour ftuide.