SCENE Y
IDAMORE, NÉALA.
Accusez-vous encor la justice éternelle?
Le pontife à sa voix vous trouve-t-il rebelle? Il vous donne sa fille, il parle, et son pouvoir Change une ardeur coupable en un pieux devoir. Que béni soit le jour qui nous rend l'innocence! Le Très-Haut nous a vus d'un regard d'indulgence, Et les divinités qui peuplent ces forêts, Devant lui sans colère ont porté nos secrets. Au pied de son autel confondons nos hommages, Venez... mais sur vos Iraits quels sinistres nuages! IBAMORE-
Néala !...
LE PARIA, -r \Cïi\ II.
NÉALA.
Qu'avez-vous?
IDAMORE
Si vous saviez...
NÉALA.
Eh bien.'
IDAMORE
Délruirai-je d'un mot mon bonheur et le sien? Vous m'aimez?
NÉALA.
Moi , grands dieux !
IDAMORE
Mais d'un amour extrême , Sans borne, égal au mien?
NÉALA.
J'en appelle à vous-même.
IDAMORE
C'est moi que vous aimez, non le chef des guerriers , Non l'éclat de mon rang, mes titres, mes lauriers? (Juel que soit l'abandon où l'avenir me livre, A ces biens fugitifs votre amour doit survivre? NÉALA.
En doutez-vous?
IDAMORE
Jamais vous ne les avez plaints Ces malheureux, privés de l'aspect des humains...
NÉALA.
Comment?...
IDAMORE
Dont la tribu, proscrite et vagabonde, Traîne après soi l'horreur et les mépris du monde?
NÉALA.
N'achevez pas: leur nom est funeste, odieux; Il souillerait l'air pur qu'on respire en ces lieux.
IDAMORE
Un d'eux... il était las de son sort misérable... Secouant tout a coup l'opprobre qui l'accable, 11 vient, combat, triomphe : admis dans les cités, Il profane les murs par vous-même habités.
NÉALA.
Ah ! que de son abord votre bras m'affranchisse; Un ennemi du ciel ! un monstre!... Qu'il périsse! Point de pitié, frappez!
Frappez donc votre époux :
Cet ennemi, ce monstre, embrasse vos genoux. Frappez.
NÉALA. se précipite vers la statue <!<■ Brama, qu'elle embrassé.
Toi qui l'entends, protège ta prêtresse: Dieu, lais luire entre nous ta foudre vengeresse;
Que ce marbre insensible, ébranlé par mes < ris, Entre l'impie et moi renverse ses débris.
IDAMORE, ;i genoux.
Ma vie est un fardeau; prenez-la, je l'abhorre : Mon amitié flétrit, mon amour déshonore, Mon nom glace d'effroi.
NÉALA, sans le regarder.
Les cieux m'en puniront ; Mais le tranchant du fer n'atteindra pas ton front. Infortuné, va-t'en!
IDAMORE
Hélas! dans quelles villes, Sous quel heureux climat, sur quels bords si fertiles, Où les plaisirs pour moi ne soient sans volupté, Le printemps sans parure, un beau jour sans clarté ? Vous fuirai-je aux déserts?maisoù fuir ce qu'on aime? Dans quel antre profond me cacher à moi-même.' Où ne verrai-je plus ces flambeaux de la nuit, Dont les feux si souvent à vos pieds m'ont conduit? Par quel chemin vous fuir? quel rocher, quelle source, Pour me parler de vous, ne suspendra ma course? Beaux lieux, sans m'arrêter comment vous parcourir, Et puis-je en la fuyant m'arrêter sans mourir? Fleuve heureux, bois si chers à ma reconnaissance, Je vous reverrai donc, mais pleins de son absence!... A travers les rameaux , là , j'observais ses pas : Là, pour l'entretenir, j'affrontais le trépas; Là, les heures pour moi s'allongeaient dans l'attente; Ici, je lui donnais ce doux titre d'amante; Plus loin... ô Néala, quel prix de mes exploits! Je leur dus de vous voir pour la première fois- Couronné par vos mains, que j'étais fier de l'être! Ah! vous m'aimiez alors, vous m'admiriez peut-être! Oui, malgré vos mépris, oui, malgré mon malheur, Ce jour atteste encor que j'eus quelque valeur; Quelques dons m'élevaient au-dessus du vulgaire, Et j'avais des vertus puisque j'ai pu vous plaire.
NÉALA.
Ils me furent cruels, ces dangereux trésors, Dont j'exaltais le prix pour tromper mes remords. Pourquoi m'ont-ilscaché,sousleur brillant mensonge, L'abîme inévitable où mon erreur me plonge? Malheur au cœur aimant que leur charme séduit : C'est par eux qu'à jamais mon bonheur fut détruit.
IDAMORE
Il ne l'est pas encor; du moins il peut renaître. La pompe se prépare, eh bien!... dois-je y paraître? Cet aveu qu'en tremblant j'ai versé dans ton sein, N'y laisse plus pour moi qu'horreur et que dédain : D'un amour confiant il est l'excès sublime,
LE PARIA. — ACTE H
Mon seul droit au pardon , mon titre à ton estime. Je disais : il m'est doux de lui livrer mon sort. D'arracher à sa crainte un si pénible effort , Si grand, si généreux, que jamais avant elle La plus parfaite ardeur n'en laissa «le modèle : Donnons-luiec triomphe; honneurs, lauriers, pouvoir, .Jetons tout a ses pieds, je veux tout lui devoir! .le l'ai fait sur la foi de la sainte promesse, J'en ai cru ta pitié, j'en ai cru ta tendresse: Chassé, maudit par toi . j'en crois eneor tes pleurs; Voilà tous mesgarans; parle, sont-ils trompeurs?
NEALA.
Eh ! cruel est ton espoir? que dune âme affermir J'acce] te en l'épousant l'exil et l'infamie?... Je le vcuï; mais demain quel sera mon appui, Si l'ange de la mort m'appelle devant lui? Surprhe dans les nœuds d'un hymen sacrilège, A ce juge irrité, dis-moi, que répondrai-je? Le courroux des humains ne peut m'épouvanter ; Mais le sien, mais pour toi le faut-il affronter? Mais faut-il échanger contre des cris funèbres, Contre le noir séjour des esprits de ténèbres, Contre des chàtimens qui prolongent mes maux Au delà de ce monde, au delà des tombeaux, Cette paix, ces plaisirs, ces innocentes joies, Que Dieu garde aux tribus qui marchent dans ses voies, Dieu même, et les clartés de ce palais divin Où rayonne un jour pur sans aurore et sans fin?
IDA MO RE
Non; mais je t'y suivrai. Quel forfait m'en exile? Le sein de l'Éternel est aussi notre asile. Va, ces mortels si fiers, qui nous ont rejetés, De ce bonheur en vain nous croient déshérités. Nous sommes ses enfans. Comme sur leur visage N'a-t-il pas sur le notre imprimé son image? De nos jours et des leurs, qu'il pèse également, Au même feu céleste il puisa l'aliment. Nossens formés par lui, nos traits, tout est semblable. Ont-ils un œil plus sûr, un bras plus redoutable? Dieu dans leur voix plus mâle a-t-il mis d'autres sons? Le soleil, pour eux seuls prodigue de moissons, N'échauffe-t-il pour nous que poisons homicides? Les fruits se sèchent-ils sur nos lèvres avides? Les flots, dont notre soif implore les secours, Pour tromper ses ardeurs détournent-ils leur cours? Ces mortels, comme nous, sont condamnésaux larmes, Soumis aux mêmes maux, blessés des mêmes armes; Les mêmes passions nous brûlent de leurs feux ; Jlssouffrentcommenousctnous aimons comme eux... Ah! cent fois davantage... Et Dieu, lui, notre père,
N'eût fait de tant d'amour qu'un jeu de sa colère! L'homme a seul méconnu ce doux instinct des cœurs; Des frères, qu'il proscrit, il sépare les sœurs. La mort rassemblera celte famille immense; Dieu nous appelle tous: le brame qui l'encense, Et l'enfant du désert repoussé des autels. Reposeront unis dans ses bras paternels.
NÉALA.
Je goûte à t 'écouter un charme trop funeste; D'un courroux qui s'éteint ne m'ote pas le reste. A h ! f u is , sépa rons-noùs !