‹ Magasin théâtralChapitre 589 sur 1377 · LÉON, CLARA · texte numérisé non relu

LÉON, CLARA

CLARA , s' asseyant et prenant un livie. Lisons!... lire?-., mais quel livre pourrait me distraire ? (Elle rejette le livre. ) Ah ! rentrons plutôt dans mon appartement.

( Entendant du bruit et voyant un masque , un léger cri de surprise. ) Ah ! quelqu'un !

LÉON , démasque. Madame...

CLARA, cri de joie irrésistible. Ah! (Elle retombe sur la chaise ; à part, avec bonheur.) C'est lui !

LÉON, allant à elle. Madame , madame , rassurez-vous ! Oh ! voici un moment que je n'osais pas espérer, et qui va me dédommager de six mois de tortures.

clara. Monsieur... Oh! fuyez... je crains...

LÉON. Vous aussi, vous me repoussez ; vous aussi , vous me croyez coupable ! Oh! cette pensée seule faisait tout mon désespoir ! Il faut que je vous parle , que je vous prouve mon innocence , et puis , je pars , je fuis, consolé par votre estime de la réprobation du monde.

CLARA. Votre innocence ! oh ! oui , malgré les apparences, j'y ai toujours cru... Mais vous êtes fatigué, vous paraissez souffrir... Mon Dieu! vous voilà?... Comment donc êtes-vous parvenu à vous échapper?

LÉON. C'est qu'il y avait, dans cette foule avide de contempler mes traits , des hommesqui ne croyaient pasà mon crime; qui, d'ailleurs, eussent agi comme ils ont fait, lors même qu'ils y auraient cru. Ces nommes, je les avais faits libres , ils m'ont fait libre aussi!

clara. Braves gens!... Ah ! que le chevalier de Grantois s'avise maintenant de

parler mal devint moi de l'émancipation «les nègres !

LÉON. Puis, la main d'un ami, dont j'ai été trop vite séparé par les flots de la multitude, m'a jeté, dans l'ombre, ce costume et ce masque... Le masque est noir , (• attendri'. ) la main l'était aussi , j'en suis sur... J'ai fui, j'ai couru... bientôt, j'ai remarqué que j'étais suivi.

CLARA. Ciel!

LÉON. Je prends mille détours ; j'arrive devant la porte de cet hôtel: c'est celui de votre sœur, je le reconnais... Une espérance me vient au cœur : vous y êtes peut-être, et sans autre réflexion , voyant des masques dans la cour, je me glisse à travers la cohue des voitures... Une seule pensée m'occupe ; c'est de vous rencontrer, de vous parlera la faveur de ce déguisement et de ce masque , de vous dire : Je suis innocent , et de vous le prouver.

CLARA. Oh ! oui , innocent , je le crois ; mais cette preuve de votre innocence , pourquoi ne pas la donner aux juges ?

LÉON. Ah ! c'est que pour cela , madame, il m'eût fallu compromettre publiquement l'honneur dune femme.

Clara. D'une femme?

LÉON. Oui , madame , et j'aimais mieux mourir ; car je savais qu'elle serait morte , elle, si j'eusse prouvé, comme je le puis, que la nuit même où l'enlèvement et l'assassinat dont on m'accuse ont été commis , cette nuit , je l'ai passée dans la maison de cette femme.

clara. D'une femme que vous aimiez?

LÉON. Je vous ai dit, madame, que je préférais mourir que de compromettre son honneur.

Clara. Mais elle, elle, cette femme, pourquoi n'est-elle pas allée, en pleine audience, crier aux juges : Cet homme est innocent!... Il faut qu'elle soit bien lâche , cette femme, pour vous laisser flétrir, pour vous laisser mourir !

LÉON. Oh ! ne l'accusez pas ; car c'est la plus noble , la plus généreuse , comme la plus aimable des femmes!... Elle ignore tout.

Clara. Je ne comprends pas...

LÉON. Je l'aimais comme un insensé...

Elle répondit à mon amour par la haine et par le mépris. Alors, désespéré, je résolus de quitter la France, de repasser les mers, de retourner dans mon pays; mais avant de partir, je voulais, je désirais emporter son image tracée de ma propre main...

CLARA. Trouble croissant. Oh !

léon. Mais comment obtenir d'elle une

ii« raoci-s CRIMINEL.

heure, une seule heure avant de la quitter pour toujours? La lui demander, c'eut été folie. Elle m'aurait refusé, elle m'aurait chassé... Alors, égaré par mon amour.... (A demi-voix?) Celait à la campagne , à Saint- Jean... Elle avait deux femmes de chamhre ; je leur parlai en secret : je sus par elles que, chaque soir, leur maîtresse consacrait deux heures à la lecture , dans son salon, depuis dix heures jusqu'à minuit. Je prodiguai l'or, et d'un cabinet voisin, la nuit même où le crime dont on m'accuse fut commis...

(Il lui montre un portrait.) CLARA, poussant un cri. Ah!.. Et vous seriez mort plutôt que de révéler une circonstance qui eût compromis l'honneur de cette femme ?

LÉOX. Oui, madame; car cette femme aime un autre homme , et si cet homme eût appris cela, il eût renoncé à elle, et le monde l'eût approuvé, et cette femme serait morte de douleur.

CLARA, le regardant toujours avec exaltation. Quoi ! si vous n'aviez pu vous échapper... la mort, l'infamie, vous auriez persisté à braver tout cela pour cette femme?

LÉO\. Tout pour elle !

CLARA, lui arrachant le masque des mains et le jetant. Oh ! mais que faites-vous de ce masque inutile? Vous pouvez maintenant marcher la tète haute et découverte , car cette femme sait tout ; elle dira partout : « Cet homme est innocent ! »

LÉON , vivement. Oh ! non , non , madame, elle ne dira pas cela ! Je la supplierai de ne pas le dire ; car la pensée du inonde ne s'arrêterait pas à l'aveu de la vérité. Vous le connaissez ce inonde ? lâche te cruel, il envenime tout Isa parole flétrit tout!.. Je fus le plus malheureux, le plus dédaigné des amans ; le monde dirait que je fus le plus heureux, le plus favorisé de tous, et cette femme en mourrait, je le sais.

CLARA , au comble de l'agitation. Oh ! mon Dieu! mais qu'importe?

LÉON. Il importe qu'une femme ne perde point sa considération, la vie peut-être, à cause de moi.

Clara. Oh! Léon!.. M. de Montigny..

LÉON. Je vais fuir , vous quitter... Le vrai coupable, un jour, sera connu, et alors...

Clara. Non, monsieur, non. Le coupable peut échapper toujours à la justice, et le déshonneur flétrir à jamais l'innocent, atteindre sa famille.

LÉON. Je n'ai plus de famille, madame, et plus d'anus. Ceux que m'avait faits la

fortune , le malheur les a éloignés : je suis seul, seul au monde, et il n'est qu'une chose qui m'attache à la vie, c'est le bonheur de la femme que j'aime sans esp*> rance .(ï 'res-énergiquement .) Si cettefemme, pour me rendre l'honneur, compromettait le sien par une démarche directe ou détournée, je le déclare ici, et de manière à la convaincre que ma détermination est bien prise, dès ce moment, la vie me serait insupportable, et j'en sortirais sans regret!

Clara. Léon ! (Se reprenant.) ^Monsieur. (Indignée contre elle-mcme de s'être reprise. ) Monsieur !.. Léon ! mon ami ! mon frère ! je vous déclare à mon tour que si le meilleur des hommes venait à retomber entre les mains d'une justice égarée, si le vrai coupable n'était pas bientôt connu , aucune considération ne saurait m'arrêtes : je proclamerais à la face de tous votre innocence, votre générosité.

léon. Raison de plus pour moi, madame, de ne pas me laisser reprendre. La nuit est favorable, les momens sont chers... je vous ai vue, vous ne m'avez pas repoussé comme autrefois... \ ous m'avez appelé votre ami, votre frère ! oh! madame, je suis heureux !

CLARA, épanouie. Et moi, heureuse ! oh! bien heureuse aussi de savoir que vos jours ne sont plus en danger.

LÉON. Adieu, madame... Nous ne nous reverrons plus peut-être; mais je ne vous oublierai jamais.

CLARA. On vient ici... quelques instans dans ce couloir. (Léon disparaît par la porte latérale de droite. — Elle va s'asseoir.) Sauvé ! Il est sauvé ! Mon pauvre cœur avait besoin de cette joie ! Oh! maintenant, j'irai au concert, je paraîtrai au bal. — Et son masque?

(Elle ramasse le masque.)

©©ese©sessé®s©©s©©©© ss® oeéeoa sooeoee® ®sqq<3q S.GÊNE XIII.

CHAMPENAU, SÉRAPHINE, CLARA.

CHAMPENAU , à Séraphine qui semble lui faire des observations à la porte du fond. Puisque tu me dis que madame fait une lecture, je puis bien sans trop d'indiscrétion;.. (Allant à Clara.) Ah!

séraphine. Au moins , madame verra qu'il n'y a pas de ma faute. (A part.) Ces militaires! ça vous prend tout d'assaut !

(Elle sort.)

CHAMPENAU. Pardon , ma chère amie , de ne pas avoir respecté votre consigne ; mais Séraphine m'avait alarmé : j'ai voulu

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