SCENE IV
BONAPARTE , LORRAIN , L'ESPION , ont SERGENT.
BONAPARTE , seul. Quand seront ;is oone ias de nous envoyer des médecins et des
peintres pour nous commander? — Ils
ont beau dire , c'est là qu'est Toulon. . .
LORRAIN, à un paysan qui cherche à se
glisser sans être aperçu. Qui vive? qui
vive?...
LE PAYSAN, avec un accent provençal trèsprononcé. Qu'est-ce qu'il faut que je réponde ?
lorrain. Eh bien répond: Citoyen
paysan , pardi !
le PAYSAN. Citoyen paysan.
lorrain. C'est bon Et puis, maintenant, retourne d'où tu viens on ne
passe pas.
LE PAYSAN, sans accent. On ne passe pas?
BONAPARTE, tressaillant au changement de voix. Si ! — par ici l'on passe.
LE PAYSAN , entrant en scène. Merci, mon officier.
Bonaparte. Ecoute donc.
LE paysan, à part. Que me veut-il ?
Bonaparte. Tu es de ce pays?
LE paysan. Je suis d'Ollioules.
Bonaparte. Ah!... Et par quel hasard te trouves-tu de ce côté?
LE paysan. C'est cesgueusards d'Anglais qui m'ont requis de force à Toulon, où j'étais, pour travailler aux fortifications du fort Malbousquet.
Bonaparte. Et ils t'ont renvoyé?
LE PAYSAN. Non ; je me suis sauvé.
BONAPARTE. Pourquoi ?
LE PAYSAN. Il y avait trop d'ouvrage et pas assez d'argent.
BONAPARTE. Et tll vas?...
le paysan. A Marseille.
BONAPARTE lui tend'la main. Bon voyage!
LE PAYSAN lui donne la main. Merci, citoyen.
BONAPARTE, l'arrêtant. A quels travaux t'employait-on ?
LE paysan. A la tranchée.
Bonaparte. Et tu mettais des gants pour travailler ?
LE PAYSAN, à part. Demonio! ( Haut. ) Pourquoi !...
BONAPARTE. Oui, si tu n'avais pas pris cette précaution , il me semble que le soleil et la fatigue t'auraient hàlé et durci les rnains. . . Yois , moi , qui me pique d'avoir la main blanche et belle — Un
paysan qui a travaillé Combien de
jours?
LE PAYSAN. Quinze.
BONAPARTE. Quinze jours aux fortifications,,.. . l'a aussi blanche et aussi belle que la mienne. . . Quel fat j'étais ! (A un de ceux gui sont près de lui.) It is the spy!
LE PAYSAN , effrayé. Moi !
BONAPARTE. Tu sais l'anglais?
LE PAYSAN , a part. Iinbénlle !
Bonaparte. Ali ! ce n'est pas étonnant... tu es reste quinze jours avec Les habits rouges, et tu as eu le teins d'apprendre l< ru langue.
le paysan. J'en ai retenu quelques mots.
BONAPARTE. Ass< ■/. pour lire l'adi d'une lettre que l'on L'aura chargé de porter, n'est-ce pas?
LE PAYSAN. Moi? et à qui ?
BONAPARTE. Kt que sais-jc !.. . . à quelque ci-devant , sans doute-, pour lui annoncer <pie Louis XYII a été proclamé à Toulon.
LE PAYSAN. Diable d'homme !.... — Ali !... si tu crois cela, tu n'as qu'à me fouiller.
BONAPARTE. Non il suffira que tu me
reinettes ce (pie tu as dans cette poche.
LE PAYSAN , tirant de sa poche et donnant
à mesure. Voilà un briquet un couteau
espagnol....
BONAPARTE. Oui, qui peut au besoin servir de poignard.
LE PAYSAN. Et un portefeuille qui n'est pas élégant ; mais nous autres , nous ne
sommes pas des muscadins Regarde
dans les poches si tu veux; va, citoyen commandant, je n'ai pas de secrets , moi .'
Bonaparte , examinant le portefeuille.
Et moi je ne suis pas curieux — (S'arrêtait a uneft aille plus blanche que /es outres.) Tu avais craint de manquer de papier, que tu as fait ajouter cette feuille?
LE PAYSAN. Cette feuille?
BONAPARTE. Oui... Tii vois bien qu'elle n'est ni du même grain, ni de la même couleur. — Prête-moi ce couteau.
LE PAYSAN. Ma foi, je n'y ai pas fait attention ; tout ce que je sais , c'est que c'est du papier blanc. Si tu veux écrire dessus
BONAPARTE. C'est mon intention; mais auparavant, il est humide, il faudrait le sécher.
LE PAYSAN , troublé. Au feu ?
BONAPARTE Oui : en prenant garde de le brûler, cependant! — Canonnier, une mèche !
le paysan. Ciel et terre î
( Il regarde autour de lui, voit que la sentinelle seule l'empêche de fuir. Il tire un pistolet de sa poche, s'élance sur la sentinelle , tire le coup et blesse au bras Lorrain qui le saisit : aussitôt une lutte s'engage.)
Bonaparte , hautement. Arrêtez l'espion des Anglais et des émigrés ! (On se précipite sur lui ; Lorrain , qui ne l'a pas lâché ,
iXAPOLEOM
le ramené sur le devant de la scène. ) Maintenant approche cette mèche. (A l'espion. ) i\\ bien! qu'en dis-tu? n'est-ce pas une merveille comme ce papier se couvre?.... Signé du général en chef Hood. ... « A Monsieur , frère du roi ! »
l'espion. Je suis perdu!
Bonaparte. Misérable !
l'espion. Sot, oui; misérable, non.
BONAPARTE, avec mépris. Un espion!
l'espion. Eh bien! les Anglais ont reçu ma parole d'espion, je les ai bien servis; tu as été plus fin que moi , voilà tout. ( Se retournant.) Sergent, neuf hommes de piquet.
Bonaparte. Comment?
l'espion. Eh bien ! oui. — Le procès d'un espion se borne à ces deux mots : pris et fusillé. La procédure est bientôt faite.
BONAPARTE. Où diable le courage va-t-il se nicher ?
l'espion. Ah! tu es bien fier du tien, toi. Beau mérite! le courage d'un soldat ! à qui il faut le bruit des instrumens de guerre et l'odeur de la poudre pour l'exciter, et qui , s'il tombe , prononce en mourant le mot patrie ! Le véritable courage , 3'est le mien ; c'est celui de l'homme qui obscurément risque vingt fois par jour une vie qu'il ne peut perdre cpie d'une manière ignominieuse, à laquelle les hommes ont attaché le mot honte, pour une mort infâme , pour la mort d'un faussaire ou d'un assassin.
Bonaparte. Et qu'est- tu donc , toi?
l'espion. Je suis un homme qu'aucun préjugé n'arrête , qu'aucun danger n'effraie , qui joue depuis trop long-tems avec la mort pour la craindre ; qui , si un grand homme m'avait compris , me serais attaché à lui , corps et aine , comme son démon familier ; qui
UN SERGENT , entrant avec neuf hommes cumulandes. Qui est-ce qu'on fusille?
L'ESPION, se retournant. Moi — Qui,
dis-je , pouvant revêtir tous les costumes , emprunter toutes les mœurs , parler toutes les langues , lui aurais rendu en services de vie et de mort mille fois la valeur de l'or qu'il m'aurait jeté. — Voilà ce que je suis maintenant : un espion , une espèce d'animal pensant , une variété de l'homme dont le cœur bat, dont la voix parle, qui pourrait sauver un empire peut-être.... et qui , dans dix minutes , sera un cadavre ayant huit balles dans le corps , et bon tout au plus à jeter aux poissons de la rade.... Entends-tu ? voilà ce que je suis.
Bonaparte. As-tu quelque chose à me demander?
l'espion. Ah! vous autres soldats, quand vous êtes où j'en suis , vous demandez qu'on ne vous bande pas les yeux et qu'on vous
laisse commander le feu vous-mêmes
Vous êtes privilégiés en tout ! — Moi qui ne puis pas réclamer cela , je demanderai qu'on ne me fasse pas attendre.
Bonaparte. Je te donne cinq minutes.
Tu peux les employer à charger le sergent de tes dernières volontés. Peut-être as-tu une femme, des enfans, une mère...
L'ESPION. Rien. (Bonaparte s' assied rêveur et écrit. ) Sergent , — voilà dans le manche de ce couteau un billet de vingt-cinq listes sterling, — c'est à peu près six cents francs , — payable en bon or, vois-tu , et non pas en misérables assignats... Prendsle , tu en donneras la moitié à tes hommes, si je tombe sans faire un mouvement ; s'ils ne me tuent pas raide , tout est pour toi. — ■ Où est le mouchoir?
LE sergent. Le voici.
l'espion. Donne.
(Il se bande les yeux.) LE SERGENT le prend par la main et le conduit ou fond du théâtre. A genoux.
L'ESPION , relevant son bandeau. Laissezmoi voir encore une fois le ciel.... — C'est bien. — Je suis prêt.
( A un premier roulement de tambour, les soldats s'alignent; à un second roulement, ils apprêtent leurs armes; au troisième, ils mettent en joue.)
BONAPARTE se levant , et d'une voix forte* Arme au bras ! ( Il fait un geste de la main.) Allez... ( Ils sortent. — Courant à l'espion et lui arrachant le bandeau.) Viens ici. — Ta mort me serait inutile et j'ai besoin de la vie. Tu es brave. — Eh bien ! qu'as-tu?
l'espion. Rien... Attendez.. Unéblouissement. — Mes genoux fléchissent. — Laissez-moi m'asseoir
BONAPARTE. Tu es brave. — Ta vie touchait par un mot à l'éternité. — Je n'ai pas laissé prononcer ce mot ; tu me dois donc tous les jours qui te restent, le ciel
que tu vois , l'air que tu respires Tout
cela m'appartient. Me consacres-tu tout cela ?
l'eSPION , se levant avec solennité. Eternellement. Et je serai ton valet , ton chien, ton espion enfin. — Eux ne m'ont donné que de l'argent , toi tu me donnes la vie.
Bonaparte. Je te crois. Ecoute, etvieng
l'espion. Un instant. Je ne serai qu'à toi . je n'appartiendrai qu'à toi ? — Tu ne pourras ni me donner ni me vendre ?
BONAPARTE. Non.
l'espion. Si tu faisais l'un ou l'autre, je redeviendrais libre à l'instant ?
bon ap Ait je. Je t'y autorise.
l'espion. C'est bien. Parle.
BONAPARTE, Ton laigsez-passer du (/'lierai Hood te rouvre les portes de Toulon?...
l'espion. J'y entrerai et en sortirai à toute heure.
Bonaparte. Bans quelle partie de la ville oui été transportées les poudres qui se
trouvaient dans ce bâtiment?
L'ESPION, Dans les caves «l'une maison de la rue Sainl-lloch ou Roch , comme ils l'ont appelée.
BONAPARTE. Eli bien! retournes-y à l'instant même. Au moyen d'une grenade, il faut mettre le feu à ces poudres.
l'espion. Bien.
BON APARTE, Tu attendras le signal. Une lusée tirée d'ici te le donnera, et pendant que Toulon, réveillée en sursaut comme par un tremblement de terre, aura besoin de sa garnison pour contenir le peuple, et de son peuple pour éteindre l'incendie , je m'emparerai du Petit-Gibraltar, qui est la clef des portes. — Entends- tu?
l'espion. Oui.
Bonaparte. Es-tu décidé?
l'espion , se disposant à partir. Je pars. {Revenant.) Le mot d'ordre ?...
BONAPARTE , hésitant. Le mot d'ordre ?
l'espion. Ne le dis pas , si tu veux , citoyen commandant ; mais on tirera sur moi , on me tuera probablement ; et alors qui rentrera dans la ville ? qui mettra le feu aux poudres?
Bonaparte. Tu as raison. — D'ailleurs,
*e ne veux pas me confier à toi à demi
Toutou et iibi • rié.
(L'es;ii<i() l'ail un signs el s'êloi ne rap . ment.)
LA SENTINELLE. On ne passe pas.
L'ESPION , a demi-voix. Toulon et li- ]>< !-, :.