‹ Magasin théâtralChapitre 843 sur 1377 · ACTE I, SCÈNE III · texte numérisé non relu

ACTE I, SCÈNE III

utile: si, comme Daniel, j'expliquais votre rêve?...

DON LUIS

En effet, du temps des Juifs, vous eussiez passé pour prophète; il y a cent ans qu'on vous eût brûlé comme sorcier, et aujourd'hui je vous prends pour confident.

VAIIGAS.

Eh bien?

DON LUIS

Je poursuivais en songe une femme , un ange; et voilà qu'au réveil je trouve...

VAIIGAS.

Un démon , n'est-ce pas?

DON LUIS

Mais je me rappelle... ce n'est pas en rêve seulement...

VARGAS

Que vous avez vu l'ange? où donc encore?

DON LUIS

Au sermon , il y a deux jours ; au bal , hier soir; en souvenir, ce matin ; oui, ce sont bien ses traits, c'est la charmante Iseult...

VARGAS

Iseult ?

DON LUIS

Que mon cœur poursuivait à l'instant, quand je me suis heurté à votre face de magicien.

VARGAS

Iseult, avez-vous dit?

DON LUIS

Jeune enfant de seize ans, qui n'a pas encore bégayé le doux nom d'amour.

TARGAS.

N'a-t-elle pas la grâce et la fraîcheur d'une Flamande?

DON LUIS

Avec les cheveux et les yeux noirs d'une Espagnole.

VARGAS

Vous l'avez vue au sermon ?

DON LUIS

Du révérend Vasquez.

VARGAS

Au bal?

DON LUIS

Du marquis de Sandoval.

VARGAS

Seule?

DON LUIS

Avec une duègne centenaire , l'hiver en personne, une aïeule probablement.

VARGAS

Et vous l'aimez ?

DON LUIS

J'en suis fou. A mon retour du bal , où je ne la vis qu'un instant , j'ai passé le reste de la nuit à rêver d'elle et à lui écrire...

ÇJI0S

Déjà I

DON MIS

Oh ! vous n'avez plus de cœur, vous , don Juan, ou plutôt vous n'en avez jamais eu.

VARGAS

Monsieur, j'ai été deux fois époux et deux fois père.

DON LUIS

Aujourd'hui que vous n'êtes plus ni père ni époux, mais secrétaire du gouverneur et chef de sa police, aidez-moi à découvrir l'objet de mes adorations...

VARGAS

Est-ce pour nouer des intrigues amoureuses, marquis de las Navas, que le roi Philippe II vous a envoyé en Belgique? N'estce pas pour être le lieutenant du gouverneur?

DON LUIS

Le duc d'Albe n'aime à partager l'autorité avec personne , avec moi moins qu'avec tout autre ; et comme je n'approuve pas la guerre d'extermination qu'il fait aux Flamands, j'emploie mon temps...

VARGAS

A faire la cour aux Flamandes : c'est bien ! Au Duc la fortune et la vie des Belges; à vous l'honneur et la beauté de leurs femmes et de leurs filles.

DON LUIS

Doucement, seigneur comte, vous me calomniez.

VARGAS

Arrivé depuis huit jours en Belgique, mademoiselle Iseult est la première qui captive vos regards, et...

DON LUIS

Pas un mot de plus, monsieur de Vargas ; que vous insultiez à mes intentions, passe encore; mais je ne souffrirai pas que vos froides plaisanteries... outragent celle pour qui j'ai autant de respect que d'amour.

VARGAS

Bien , jeune homme ! — Où est la lettre que vous comptez envoyer à la dame de vos pensées?

DON LUIS prend une lettre sur la table de droite.

La voici.

VARGAS

Signée Fernando... Pourquoi pas de votre nom ?

DON LUIS

Je désire être aimé pour moi-même et point comme fils du gouverneur.

VARGAS

Voulez-vous écrire deux mots sous ma dictée?

DON LUIS, «'asseyant à la table, et écrivant. A mademoiselle Iseult...

ifflls

LE HOUKGEOIS DE (JANIl.

vargas.

Chez madame la baronne de Herghcs...

DON LUIS, s'arrilant.

La plus noble etla plus riche douairière des Flandres!

VAItOAS.

Dont Iseult est la nièce et l'héritière.

DON LUIS

Et elle demeure...?

VAltGAS.

En son hôtel... Grass-Market. — Donnez, je ferai parvenir...

DON LUIS

Vous êtes d'une complaisance cjue rien ne surpasse, si ce n'est votre adresse à tout savoir. Mille remerciements , monsieur de Vargas.

VARGAS

Je vous préviens, seigneur marquis, que madame la baronne est plus royaliste que le roi et plus terroriste que le Duc.

Et sa nièce?

VARGAS

Mademoiselle Iseult ressemble à sa tante, à peu près comme vous ressemblez à votre père.

DON LUIS

A merveille !

VARGAS

Prenez garde, don Luis : si vous alliez devenir Flamand parle cœur...

DON LUIS

Je le suis déjà dans l'âme plus que vous ne pensez.

VARGAS

Mais vous tenez encore à l'Espagne, du moins?

DON LUIS

Ma mère est désormais le seul lien qui m'y rattache.

VARGAS

Lien douloureux, d'après ce que je sais ! La duchesse d'Albe n'a jamais eu pour vous l'amour et les caresses d'une mère.

DON LUIS

Assez, don Juan; ne me rappelez pas à de tristes souvenirs. Jusqu'à ce jour ça été le tourment de ma vie que cette contrainte et cette froideur de la Duchesse envers moi , son fils unique : aussi ai-je quitté ma mère avec moins de regrets pour venir dans les Flandres, où m'appelaient de secrètes sympathies.

VARGAS

Vous étiez l'ami de don Carlos?

DON LUIS

Et le complice de ses sentiments et de ses projets. { Bruit de trompette dans le lointain. ) Quel est ce bruit?

VARGAS

La proclamation d'une nouvelle taxe imposée par monseigneur le duc d'Albe, votre

père, sur les habitants d<- la lionne- ville ât Bruxelles.

DON LUIS

Eh ! qbe dironi les bourgeois dont on viole

les privilèges?

VARGAS

Les bourgeois sont riches, c'est-à-dire égoïstes et prudents; ils ne diront pas grand'chose.

DON LUIS

Mais le peuple?

VARGAS

Le peuple est patient, monseigneur: vous voyez qu'il ne dit rien du tout.

DON LUIS

Sa patience est longue ; mais elle a une fin ! Comte de Vargas , vous et mon père vous êtes les deux plus z<'lés sujets de l'Espagne. Mais si j'admire votre lidélité au roi Philippe II, je n'ai pas la même confiance dans la sagesse de votre gouvernement. Il me semble que par votre conduite absolue et cruelle vous compromettez encore plus la cause du pouvoir que celle de la liberté. Et tenez! si j'étais Belge comme vous, si comme vous j'avais voix dans les conseils de Philippe et du duc d'Albe , et que j'eusse gardé dans l'ame, comme un dépôt sacré, l'amour de ma patrie , je n'agirais peut-être pas autrement que vous le faites pour perdre la royauté espagnole dans l'esprit des peuples, pour provoquer la révolte et préparer l'indépendance de la Belgique.

VARGAS

Une discussion politique! Avouez, don Luis, que c'est une péroraison bien sombre au riant début de notre entretien ; et, pour finir comme nous avons commencé, je vous apprends qu'il y aura bal demain chez la baronne de Berghes.

DON LUIS

D'où savez-vous?...

VARGAS

Oh ! je sais tout...

DON LUIS

Par complaisance?

VARGAS

Par état.

Et vous me ferez inviter à ce bal ?

VARGAS

Les appartements du gouverneur s'ouvrent ; et le voici qui vient.

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