ACTE I, SCÈNE III
utile: si, comme Daniel, j'expliquais votre rêve?...
DON LUIS
En effet, du temps des Juifs, vous eussiez passé pour prophète; il y a cent ans qu'on vous eût brûlé comme sorcier, et aujourd'hui je vous prends pour confident.
VAIIGAS.
Eh bien?
DON LUIS
Je poursuivais en songe une femme , un ange; et voilà qu'au réveil je trouve...
VAIIGAS.
Un démon , n'est-ce pas?
DON LUIS
Mais je me rappelle... ce n'est pas en rêve seulement...
VARGAS
Que vous avez vu l'ange? où donc encore?
DON LUIS
Au sermon , il y a deux jours ; au bal , hier soir; en souvenir, ce matin ; oui, ce sont bien ses traits, c'est la charmante Iseult...
VARGAS
Iseult ?
DON LUIS
Que mon cœur poursuivait à l'instant, quand je me suis heurté à votre face de magicien.
VARGAS
Iseult, avez-vous dit?
DON LUIS
Jeune enfant de seize ans, qui n'a pas encore bégayé le doux nom d'amour.
TARGAS.
N'a-t-elle pas la grâce et la fraîcheur d'une Flamande?
DON LUIS
Avec les cheveux et les yeux noirs d'une Espagnole.
VARGAS
Vous l'avez vue au sermon ?
DON LUIS
Du révérend Vasquez.
VARGAS
Au bal?
DON LUIS
Du marquis de Sandoval.
VARGAS
Seule?
DON LUIS
Avec une duègne centenaire , l'hiver en personne, une aïeule probablement.
VARGAS
Et vous l'aimez ?
DON LUIS
J'en suis fou. A mon retour du bal , où je ne la vis qu'un instant , j'ai passé le reste de la nuit à rêver d'elle et à lui écrire...
ÇJI0S
Déjà I
DON MIS
Oh ! vous n'avez plus de cœur, vous , don Juan, ou plutôt vous n'en avez jamais eu.
VARGAS
Monsieur, j'ai été deux fois époux et deux fois père.
DON LUIS
Aujourd'hui que vous n'êtes plus ni père ni époux, mais secrétaire du gouverneur et chef de sa police, aidez-moi à découvrir l'objet de mes adorations...
VARGAS
Est-ce pour nouer des intrigues amoureuses, marquis de las Navas, que le roi Philippe II vous a envoyé en Belgique? N'estce pas pour être le lieutenant du gouverneur?
DON LUIS
Le duc d'Albe n'aime à partager l'autorité avec personne , avec moi moins qu'avec tout autre ; et comme je n'approuve pas la guerre d'extermination qu'il fait aux Flamands, j'emploie mon temps...
VARGAS
A faire la cour aux Flamandes : c'est bien ! Au Duc la fortune et la vie des Belges; à vous l'honneur et la beauté de leurs femmes et de leurs filles.
DON LUIS
Doucement, seigneur comte, vous me calomniez.
VARGAS
Arrivé depuis huit jours en Belgique, mademoiselle Iseult est la première qui captive vos regards, et...
DON LUIS
Pas un mot de plus, monsieur de Vargas ; que vous insultiez à mes intentions, passe encore; mais je ne souffrirai pas que vos froides plaisanteries... outragent celle pour qui j'ai autant de respect que d'amour.
VARGAS
Bien , jeune homme ! — Où est la lettre que vous comptez envoyer à la dame de vos pensées?
DON LUIS prend une lettre sur la table de droite.
La voici.
VARGAS
Signée Fernando... Pourquoi pas de votre nom ?
DON LUIS
Je désire être aimé pour moi-même et point comme fils du gouverneur.
VARGAS
Voulez-vous écrire deux mots sous ma dictée?
DON LUIS, «'asseyant à la table, et écrivant. A mademoiselle Iseult...
ifflls
LE HOUKGEOIS DE (JANIl.
vargas.
Chez madame la baronne de Herghcs...
DON LUIS, s'arrilant.
La plus noble etla plus riche douairière des Flandres!
VAItOAS.
Dont Iseult est la nièce et l'héritière.
DON LUIS
Et elle demeure...?
VAltGAS.
En son hôtel... Grass-Market. — Donnez, je ferai parvenir...
DON LUIS
Vous êtes d'une complaisance cjue rien ne surpasse, si ce n'est votre adresse à tout savoir. Mille remerciements , monsieur de Vargas.
VARGAS
Je vous préviens, seigneur marquis, que madame la baronne est plus royaliste que le roi et plus terroriste que le Duc.
Et sa nièce?
VARGAS
Mademoiselle Iseult ressemble à sa tante, à peu près comme vous ressemblez à votre père.
DON LUIS
A merveille !
VARGAS
Prenez garde, don Luis : si vous alliez devenir Flamand parle cœur...
DON LUIS
Je le suis déjà dans l'âme plus que vous ne pensez.
VARGAS
Mais vous tenez encore à l'Espagne, du moins?
DON LUIS
Ma mère est désormais le seul lien qui m'y rattache.
VARGAS
Lien douloureux, d'après ce que je sais ! La duchesse d'Albe n'a jamais eu pour vous l'amour et les caresses d'une mère.
DON LUIS
Assez, don Juan; ne me rappelez pas à de tristes souvenirs. Jusqu'à ce jour ça été le tourment de ma vie que cette contrainte et cette froideur de la Duchesse envers moi , son fils unique : aussi ai-je quitté ma mère avec moins de regrets pour venir dans les Flandres, où m'appelaient de secrètes sympathies.
VARGAS
Vous étiez l'ami de don Carlos?
DON LUIS
Et le complice de ses sentiments et de ses projets. { Bruit de trompette dans le lointain. ) Quel est ce bruit?
VARGAS
La proclamation d'une nouvelle taxe imposée par monseigneur le duc d'Albe, votre
père, sur les habitants d<- la lionne- ville ât Bruxelles.
DON LUIS
Eh ! qbe dironi les bourgeois dont on viole
les privilèges?
VARGAS
Les bourgeois sont riches, c'est-à-dire égoïstes et prudents; ils ne diront pas grand'chose.
DON LUIS
Mais le peuple?
VARGAS
Le peuple est patient, monseigneur: vous voyez qu'il ne dit rien du tout.
DON LUIS
Sa patience est longue ; mais elle a une fin ! Comte de Vargas , vous et mon père vous êtes les deux plus z<'lés sujets de l'Espagne. Mais si j'admire votre lidélité au roi Philippe II, je n'ai pas la même confiance dans la sagesse de votre gouvernement. Il me semble que par votre conduite absolue et cruelle vous compromettez encore plus la cause du pouvoir que celle de la liberté. Et tenez! si j'étais Belge comme vous, si comme vous j'avais voix dans les conseils de Philippe et du duc d'Albe , et que j'eusse gardé dans l'ame, comme un dépôt sacré, l'amour de ma patrie , je n'agirais peut-être pas autrement que vous le faites pour perdre la royauté espagnole dans l'esprit des peuples, pour provoquer la révolte et préparer l'indépendance de la Belgique.
VARGAS
Une discussion politique! Avouez, don Luis, que c'est une péroraison bien sombre au riant début de notre entretien ; et, pour finir comme nous avons commencé, je vous apprends qu'il y aura bal demain chez la baronne de Berghes.
DON LUIS
D'où savez-vous?...
VARGAS
Oh ! je sais tout...
DON LUIS
Par complaisance?
VARGAS
Par état.
Et vous me ferez inviter à ce bal ?
VARGAS
Les appartements du gouverneur s'ouvrent ; et le voici qui vient.
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