‹ Magasin théâtralChapitre 867 sur 1377 · ACTE II, SCÈNE VI · texte numérisé non relu

ACTE II, SCÈNE VI

Évadé !

LOWENDEGHEM.

Le comte de Lowendéghem ; échappé aux geôliers de l'Inquisition, ma tête est à prix; tout Espagnol, vous-même, monsieur, vous pouvez la prendre. Le conseil de sang, M. de Vargas, le duc d'Albe, celui que vous appelez votre père, vous l'achètera au poids de l'or.

Oh! monsieur.... Mais pour tenter la mort comme vous le faites, avec le haro des juges et l'appât du gain, il faut des raisons bien puissantes.

LOWENDÉGHEM.

Jugez-en vous-même. Il y avait quinze ans que je languissais dans les prisons d'Espagne avec une seule espérance, celle d'échapper par ma mort à mes regrets et à mes tortures. Bien des malheureux avaient passé sous mes regards dans le même cachot, sans que j'y prisse garde, sinon pour leur envier la mort qui les délivrait avant moi , lorsqu'un jour on me donna pour compagnon d'infortune un Espagnol, Jacobo Fernandès-

DON LUIS

Jacobo Fernandès ! La duchesse d'Albe avait à son service un médecin de ce nom.

LOWENDÉGBEM.

Oui , qu'elle livra aux juges du Saint-Office.

DON LUIS

Comme coupable d'hérésie.

LOWENDÉGBEM.

C'était le prétexte; desirez - vous savoir la cause? Il y avait entre ce médecin et la Duchesse un secret de famille , et de peur qu'il ne s'échappât...

DON LUIS

Mais quel secret, vieillard, quel secret?

La Duchesse, dont tous les enfants naissaient morts, était menacée d'un prochain divorce, quand elle devint enceinte pour la troisième fois.

DON LUIS

On me l'a dit; après?

LOWENDÉGHEM.

Vous a-t-on dit aussi qu'elle avait accompagné en Flandre le duc d'Albe, chargé de réduire les révoltés de Gand?

DON LUIS

Oui, ce fut le même jcur du sac de Gand qu'elle me mit au monde.

LOWENDÉGHEM.

Non pas; vous étiez né deux jours auparavant, mais d'une mère flamande, ma sœur, la femme de mon meilleur ami.

DON LUIS

Qui vous a dit cela ?

LOWENDÉGHEM.

Jacobo Fernandès....

DON LUIS

Le serviteur de notre famille, le médecin de la duchesse d'Albe?

Jacobo Fernandès, qui, après deux années de désespoir et de silence, me confessa tout avant de mourir.

DON LUIS

Il est mort !

LOWENDÉGHEM.

Maître d'un pareil secret, je résolus de m'évader ! il ne s'agissait plus de résignation désormais. Chaque nuit , avec mes fers, avec mes ongles et mes dents, j'enlevais , derrière mon grabat, un peu de plâtre aux murs de ma prison : et je pus enfin briser du front la pierre de mon tombeau.

DON LUIS

Fernandès est mort !

LOWENDÉGHEM.

Mais me voici, par la justice de Dieu. DON LUIS, se parlant à lui-même.

Les menaces de divorce qui précédèrent ma naissance, — l'emprisonnement de Jacobo Fernandès, — les larmes de la duchesse d'Albe, — les soupçons et les reproches du Duc... Je m'y perds , oh ! je m'y perds !

LOWENDÉGHEM.

A quoi pensez-vous, jeune homme?

DON LUIS

Je pense que tout ceci n'est peut-être qu'une atroce imposture.

Ma liberté si chèrement achetée, ma tête que je vous livre...

DON LUIS

Le père de l'enfant, Jacobo Fernandès l'at-il nommé ? l'avez-vous connu ?

LOWENDÉGHEM.

Si je l'ai connu!... c'était alors plus que mon frère, mon ami ; un homme dévoué entre mille ; c'est un saint aujourd'hui, mort en armes pour la défense de la liberté flamande.

DON LUIS

Son nom?

LOWENDÉGHEM.

Mais c'est un nom de proscrit comme le mien. S'il donne la gloire, il attire la foudre.

DON LUIS

Son nom?

LOWENDÉGHEM.

Mais vous ne le porterez que pour le venger de l'outrage, vous ne le jetterez à la face des étrangers que comme un cri de mort ou de victoire; dites ?

DON LUIS

Je le jure, je le jure!

LOWENDÉGHEM.

Lève la tête, jeune homme , car, en changeant de nom, tu ne dérogeras pas. Si la maison de Tolède est grande au-dessous des rois,

LE BOURGEOIS DE GAND

celle <lont tu sors est grande parmi les peuples. — Au banquet de la postérité, c'est à genoux que les ancêtres du duc d'Albe serviront tes ancêtres,— premiers échevins île Flandre au douzième siècle, compagnons de saint Louis en Terre-Sainte, tribuns à la parole armée contre toutes les tyrannies, vainqueurs à la bataille de Courtray contre Pliilippe-le-Bel, martyrs enfin au sac deGand,sous Charles-Quint... Lève la tête, jeune homme, car voici leurs ombres sanglantes et glorieuses qui viennent bénir le baptême de leurs fils, — du dernier des d'Artevvelde.

DON LOIS

D'Artevvelde! — Je serais un d'Artewelde!

LOWENDÉGHEM.

Te sens-tu la force de porter ce nom et le courage de le mériter?

DON LUIS

Être Flamand d'oiigine comme je le suis de naissance, avoir sous le même ciel ma famine et ma patrie! que de fois je l'ai désiré dans me3 rêves! et maintenant je tremble à l'approche de la réalité !

LOWENDÉGHEM.

Ce que les d'Artevvelde furent dans le passé , je viens de te l'apprendre ; ce qu'ils sont et peuvent être encore, à toi de le montrer à l'avenir qui te regarde ; c'est un héritage de malheur, de dévouement et de gloire qu'ils te lèguent par moi. N'est-ce pas, que tu en seras digne?

DON LUIS

Grâce! demain, chez le marquis de Bergen, je vous reverrai et je vous répondrai. Assez, maintenant; taisez vous : à votre voix tout mon sang s'émeut , et je ne sais quelle ame nouvelle vos paroles éveillent en moi. Oh! si j'en croyais le sentiment inconnu qui m'agite... non... il faut d'abord que je sache...

LOWENDÉGHEM.

Où allez-vous?

DON LUIS

Chez le gouverneur.

LOWENDÉGHEM.

Non, pour me trahir!

DON LUIS

Pour m'éclairer.

LOWENDÉGHEM.

Et après, jeune homme?

DON LUIS

Rassurez-vous, vieillard : votre dévouement ne sera pas perdu; je ne faillirai ni à mes aïeux ni a mes frères.

(11 sort par l'hôtel de la baronne.) LOWENDÉGHEM , seul.

C'est bien. Justice et patrie, je suis quitte envers vous! Et maintenant vienne la mort quand elle voudra, je la bénirai comme le sommeil du juste.

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