SCÈNE VI
LE PRISONNIER, vêtu en manant belge; VARGAS.
VARGAS, assis près de la table à droite. Qui étes-vous?
LE PRISONNIER
Un pauvre Reige qui a eu le malheur...
VARGAS
De pleurer tout haut le comte d'Egmont.
LE PRISONNIER
Hélas! oui.
VARGAS
Et la sottise de prendre les Espagnol* pour confidents de ses larmes.
LE PRISONNIER
La police de M. de Vargas est si perfide!
VARGAS, se levant.
Pardieu! je crois reconnaître!. ..(Il va fermer la porte du fond, puis il examine le prisonnier à la lueur du flambeau qui est sur la table.) Ah! l'armée de l'Indépendance n'est pas loin, puisque son général est dans Rruxelles.
LE PRISONNIER, impassible.
Plus de déguisements avec moi, prince d'Orange ; mes avis vous sont parvenus, et vous en avez profité.
LE PRISONNIER
Je suis un simple paysan de Flandre , monsieur ; laissez- moi ce que je suis, et ne me mettez pas une tête de prince sur les épaules, pour vous donner le plaisir de la trancher après.
VARGAS
Un peu de confiance, comte de Nassau; c'est un ami qui vous parle, un ami qui vous entend. C'est moi qui vous ai soustrait à l'échafaud de d'Egmont, moi qui vous ai fait prévenir que tout était mûr à Rruxelles, et n'attendait que votre présence.
LE PRISONNIER
Monsieur le président du tribunal des Douze est un habde inquisiteur.
VARGAS
Tout le monde doutera donc de moi... jusqu'à lui... et dans ce moment encore ! Vous m'avez bien cru hier, la nuit, dans les jardins de la baronne de Rerghes.
LE PRISONNIER
Comment puis-je oublier que monsieur de Vargas est chef d'une police qui voit tout et sait tout?
VARGAS
Guillaume-le-Taciturne, ah! c'est trop de prudence aussi. Que vous me désavouiez devant témoins, je le concevrais; je suis de ces gens qui font les succès, mais qui n'en profitent pas : à moi la peine, à vous la récompense;
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à vous la gloire, à moi la honte. Mais nous Sommes seuls , un mot de reconnaissance de votre bouche, comte de Nassau, ce serait justice... Mais rien, rien... Oh! je ne m'attendais pas à cette dernière malédiction!
LE PRISONNIER
Est-ce que la cause de la nation belge aurait quelque chance de succès, que monsieur de Vargas songerait à l'embrasser?
VARCAS.
Joindre l'insulte au mépris, c'est trop fort! Quand j'ai embrassé la cause de la patrie vous paradiez encore, vous et d'Egmont, aux fêtes de l'étranger. Voilà plus de tiente ans que je travaille, que je vis, que je meurs pour celte noble cause. Oui, prince, et elle est près de triompher, par moi et sans vous, puisque vous ne voulez pas vous avouer ce que vous êtes. Aussi bien , l'insurrection peut se passer de vous; elle a un chef digne d'elle; don Luis.
LE PRISONNIER
Le fils du duc d'Albe !
VARGAS
Le fils d'un homme que vous connaîtrez bientôt. — Du bruit!... Le Duc sans doute. Eh bien !... à don Luis de conduire le triomphe de mon œuvre, à vous d'entendre la justification de ma vie. Dieu soit loué qui me donne un tel témoin pour ce qui va se passer dans cette chambre ! (Écoutant à la porte du Duc.) Voici mon adversaire qui arrive.
LE PRISONNIER
Le duc d'Albe !
VARGAS , ouvrant la porte pratiquée dans la tenture à droite.
Entrez ici ! vous pourrez entendre ce que le duc d'Albe et son secrétaire vont se confesser devantvous et devant Dieu.
LE PRISONNIER
Mais...
VARGAS
Hâtez-vous, monsieur; vous êtes mon prisonnier.
( Il referme la porte. )