ACTE 1, SCÈNE
LE COMTE DE TOULOUSE
Pourquoi ? qu'y faites- vous, l'amour, le gai-savoir , Et vous chantez Roland du matin jusqu'au soir ; Tandis que Bohémon,Baudoin,Tancrède et d'autres..
CHARLES
Nous sommes les soldats du Christ, et non les non < s.
LE COMTE DE TOULOUSE
Soutiennent leurs maisons et leurs noms souverains...
CHARLES
Et se font tous des rois, desimpies pèlerins, A la place où Jésus , tout chargé de nos âmes , Déchirait son manteau qu'il donnait à des femmes.
LE COMTE DE TOULOUSE
A la place on Jésus vous eût pris par la main Comme un faible de cœur tombé sur son chemin ; A la place où Jésus, d'une parole austère, Vous eût désaveuglé d'un amour adultère; A la place où Jésus vous eût fermé les cieux Pour avoir fait ainsi mentir tous vos aïeux.
CHARLES
Mon oncle...
LE COMTF. DE TOULOUSE
Ah ! j'ai le sang, j'ai la raison, j'ai l'âge , Et je suis votre chef et j'en ai le langage ; Et n'entendez-vous pas déjà vos Provençaux , Qui gazouillent de tout comme des nids d'oiseaux , Chanter des vers malins, tellement qu'on publie Qu'ils vous ont chansonnépourceux de Normandie? Sous les tentes du camp, voyez mes Toulousains Bourdonner jour et nuit comme dans des essaims De ceci , de cela , de vous ; il faut qu'on cause , Et que la langue d'Oc déchire quelque chose. Ah! j'eusse mieux aimé vous voir dans Avignon Vivre comme un bourgeois, sans nom etsans renom
CHARLES
Mon oncle... oh! je n'ai pas encortant de faiblesse; J'ai le sang provençal, qui vient quand on me blesse.
LE COMTE DE TOULOUSE
Eh bien ! montrez-le donc, votre sang provençal, En comte de Provence et non pas en vassal.
CHARLES
Comte ! vous avez l'âge ; avec ce droit d'aînesse On accuse toujours, toujours notre jeunesse ; On nous juge trop tard , car pour juger à temps Il n'est pas un de vous qui revienne à vingt ans. Tenez, vous réveillez une angoisse cruelle ; Je ne vous parle plus ni pour moi ni pour elle... Comte, quand le saint Père, au concile, à Clermont, Pour pleurer s'arrêta trois fois dans son sermon , J'aimais Jérusalem. Je rêvais en idée Cette terre de Dieu qu'on nommait la Judée. A ce cri : Dieu le veut! je marchai devant moi, Noble comme ma cause, ardent comme ma foi. L'Europe n'avait plus qu'un père, le saint Père, Plus qu'un seid étendard, l'étendard de saint Pierre ; C'était comme des flots sortis de l'Océan. L'Occident tout entier montait vers l'Orient. Nous eussions pu chanter ce beau chant que Moïse Fit au peuple en partant pour sa terre promise. Mais quand je vis nos Francs aux genoux d'Alexis ,
Nos chevaliers debout et l'empereur assis, Lui baiser les deux mains, et lui, le grand Comnène , Montrer à nos Gaulois sa majesté romaine, Ah ! je me dis alors : Ils n'ont du cœur qu'un jour!... Je pleurai comme on pleure après un fol amour. Depuis, vous avez vu : — nos chefs, par jalousie, Divisés, nous jetaient tous épars sur l'Asie , Traînant le mal , la faim, la soif comme des corps Que les Turcs rencontraient par terre et déjà morts, Et nos chemins couverts de morts et de malades Montraient aux pèlerins la route des croisades. C'est alors, c'est du sein de nos calamités, Qu'on nous vit au plus fort courir aux dignités ; L'un fut duc de Damas , l'autre roi d'Arménie; Nous eussions vendu Dieu pour un baronnie , Et Baudoin, le plus lâche et le plus impudent, Épousa , pour de l'or, la fille d'un Soudan. Oh ! tenez , pour mourir et de mort sans reproche, Je montai des premiers sur les murs d'Antioche. Saint Georges, comme moi , dans le ciel chevalier, Dans le ciel me couvrait avec son bouclier; C'était un vendredi, jour d'infâme traîtrise, Ce fut pour Bohémon qu'Antioche fut prise. Dans la nef de Saint-Paul , le dimanche matin, On fit chanter au peuple un Te De uni latin, Et pour qui , savez-vous? Pour dame souveraine , La très haute maison «Je Flandre et de Lorraine. Voilà Jérusalem, comte ; eh bien! Godefroy Demain sera David , et le duc sera roi !
LE COMTE DE TOULOUSE
Oh ! non pas !
CHARLES
C'est mentir aux promesses jurées , C'est une impiété pour des choses sacrées !... Vous m'avez décharmé la croisade et le camp Et vous m'avez détruit tout ce que j'ai de grand. J'ai des plis sur le front, des rides sur la face, Comte, et vous ne voyez l'homme qu'à la surface. Vous êtes homme, eh bien ! j'ai souffert , j'ai pleuré, Et, jusqu'à l'Orient, tout s'est décoloré. Un jour, j'ai retrouvé dans le fond de mon âme Deux amours, l'un pour Dieu, l'autre pour une
[femme.
(Montrant sa tente.)
L'une, la voilà, comte, un ange du Seigneur Qui descend sous ma tente aux heures de bonheur, Et que l'on va juger, qu'on condamne d'avance Pour avoir trop aimé le comte de Provence ; L'autre est là-haut, c'est Dieu qui veille au châti- Et jugera le juge et votre jugement. [ ment
A présent, me voici , comte, sans peur ni crainte, Comme un soldat de Dieu , dans une guerre sainte. Que voulez-vous, le cœur? que voulez-vous, le bras? Ils sont forts tous les deux et ne manqueront pas.
LE COMTE DE TOULOUSE
Voilà bien la jeunesse, ardente, impétueuse, Toujours au désespoir, toujours tumultueuse. On aime tout d'amour; au moindre événement, Le jeune homme trompé pleure comme un amant ; Mais la vie et la mort, Charles, n'étonnent guère
LE CAMP DES CROISÉS
LE CAMP 1)1 s choisis
Satan , dit le. proverbe, el les homme de guerre.
Ah ! je me plains aussi : Tancrède, ce bâtard
A la fois de Ilollim et de Robei t-Guiscar,
M'a toujours devance ; ces Normands Sans patrie
Ne savent que pillage el que piraterie;
Et si Jérusalem tombe en leurs mains, d'honneur!
Ils vont tirer au sort la robe du Seigneur !
( Il MILES.
C'est une chose infâme!