CINQUIÈME PÉRIODE PALÉONTOLOGIQUE
Elle est caractérisée par les formations d'argile, calcaire grossier, gypse, marne, calcaire siliceux, marnes subapennines, etc.
Voilà de nouveaux continents sortis des eaux, et se couvrant d'une nouvelle verdure. Il semble que la période précédente était un moment de repos que mettait la nature pour se préparer à des créations plus variées, et amener une face nouvelle dans l'organisation des êtres. Les montagnes sont couvertes d'immenses forêts peuplées de chênes, d'érables, de bouleaux, de charmes et de comptania, fournis, pour la première fois, par la classe des végétaux dicotylédons. Leur feuillage, d'un vert gai, se mêle à celui des pins, des ifs, des thuya et des genévriers.
Sur les coteaux et dans la plaine aujourd'hui occupès par Paris, des bocages de smilacites et d'anlholi les aux Heurs liliacées et brillant des plus vives couleurs, bordent les rives fleuries îles ruisseaux, tandis que des palmiers de diverses espèces , des dattiers et des cocotiers, semés en groupes serrés, ça et là dans les vallées, élèvent leur tronc délié et leur tôte pittoresque, au-dessus des plus grands chênes des forêts. Quelques fougères croissent à l'ombre des bois, et des animaux ruminants dorment sur des lils de mousses. Dans les étangs, llottent et se balancent, au gré de la brise, les larges Heurs roses, blanches ou jaunes des nénuphars ; les prêles et les chara, redevenues d'humbles herbes, sont reléguées dans les marais, tandis que des algues et des conferves d'eau douce rampent sur la vase des lacs voisins. Les lycopodes et les cycas ont entièrement disparu.
Chaque malin, au lever de l'aurore, les forêts retentissent du chant peu harmonieux encore, de plusieurs espèces d'oiseaux. La perdrix et d'autres gallinacés cherchent sur la lisière des bois, les graines dont ils se nourrissent; la caille, grosse comme un moineau, fait retentir les prairiesde son cri d'amour; la bécasse, dans les boisde chênes etde bouleaux, prépare le nid informe qui doit recevoir sa jeune famille ; l'ibis, au plumage cendré, et l'alouette de mer, courent sur les grèves sablonneuses; le vorace cormoran joue sur le sein des eaux et plonge avec rapidité pour poursuivre les poissons dont il se nourrit; des balbuzards et des buzards aux serres poignantes, planent en tournoyant jusque près des nues ; enfin, lorsque la nuit est descendue sur la terre et que le disque argenté de la lune jette ses pâles rayons sur la nature endormie, la chouette quitte son trou de rocher, et les animaux s'attristent lorsque son cri funèbre les réveille en sursaut.
Nous sommes arrivés à l'époque des mammifères , et les premiers qui se sont montrés étaient les cétacés; car il fallait bien qu'ils vécussent les premiers pour que la nature ait suivi sa marche ordinaire de création.
— Vous m'avez déjà montré un mammifère, le sarigue, et ce n'est pas un cétacé.
— Il est vrai, mais c'était aussi une branche latérale que jetait l'arbre généalogique de l'organisation, et cette branche, qui a poussé la plupart de ses rameaux dans la Nouvelle-Hollande, se compose entièrement des marsupiaux ou animaux à bourses, classe à part, représentant à elle seule presque tous les autres ordres de mammifères, tant il est vrai que l'organisation est partout soumise aux mêmes lois. Je pourrais vous le prouver jusqu'à l'évidence, si je voulais entrer dans quelques détails sur les animaux vivants. Par exemple, parmi ces marsupiaux, je vous montrerais, dans les phascolomes, le type des rongeurs, dans les phalangers, celui des hérissons et des musaraignes, dans les sarigues, celui des lenrecs, et enfin, les monotrêmes représenteraient les édentés, avec lesquels, du reste, Cuvier les a déjà placés. Ces monotrêmes font le passage on ne peut pas plus naturel , des mammifères aux oiseaux, car, ainsi que les oiseaux, ils font des œufs, ils ont un bec, des clavicules analogues à la fourchette des oiseaux , et, aux pieds de derrière, un ergot attaché sur l'astragale, comme celui des coqs. Mais ne nous écartons pas trop de notre sujet, et revenons aux cétacés.
Il en existe déjà dix espèces, dont sept ont encore des analogues vivants dans nos mers, et trois sont tout à fait inconnues. L'une de ces trois a été nommée par Cuvier, ziphius cavirostris; elle tenait à la fois du cachalot et de l'hyperoodon, et sa narine gauche était beaucoup plus grande que la droite, ce qui devait donner à cet animal un air fort original. Les deux autres espèces do ziphius différaient de celui-ci, l'une, par son museau plat, l'autre, par son museau allongé en forme de bec/Qualrc espèces de dauphin, dont l'une ressemblant beaucoup au dauphin commun, se montrent pour la première fois, ainsi qu'un rorqual de vingt-et-un pieds de longueur.
En 1779, il prit fantaisie à un marchand de vin de la rue Dauphine, à Paris, de faire creuser sa cave. Les ouvriers, après avoir creusé à deux ou trois pieds de profondeur dans une argile jaunâtre et sablonneuse, découvrirent le squelette d'un géant monstrueux; ils se contentèrent de briser un de ses os et d'en tirer un fragment proportionnellement assez petit, et qui cependant pesait deux cent vingt-sept livres. Or, M. Cuvier a reconnu que ce singulier monument des temps anlé-historiques, était un morceau de mâchoire de baleine, et que l'animal auquel il avait appartenu avait eu au moins soixante pieds de longueur. Il eût été curieux, pour un Parisien, de voir des baleines se promener gravement dans cette rue Dauphine qui, aujourd'hui, met en communication, par le Pont- Neuf, le faubourg Saint-Germain et le quartier Saint- Honoré.
Vous savez comment des reptiles, la nature était passée aux cétacés par l'ichthyosaure, vous allez voir à présent comment des cétacés elle passe aux phoques, par le lamantin. En effet, voilà deux animaux de celte dernière classe. L'un tient encore beaucoup plus du cétacé que du phoque, et il a de l'analogie avec l'épaulard; mais l'autre tient plus du phoque que des baleines, car il ressemble beaucoup au lamantin d'Amérique. A mesure que Dieu perfectionne l'organisation, les passions caractérisent les habitudes d'une manière plus tranchée ; les mauvaises passions, telles que la cruauté, la perfidie, etc., sont les premières qui se développent, car, pour se nourrir, les animaux sont obligés de se faire une guerre d'extermination ; mais quelques passions innocentes et douces se montrent aussi de loin en loin, comme une fleur qui épanouit solitaire au milieu d'un désert aride. Le lamantin nous en offre un exemple.
Ce paisible animal se nourrit d'algues et autres végétaux aquatiques, qu'il va paître sur le sable au fond des rivières dont il habite de préférence l'embouchure. Il vit par couple, et le mâle et la femelle ne se quittent plus qu'à la mort une fois qu'ils se sont choisis et réunis. Usélèvent leur petit avec beaucoup de tendresse; la femelle le porte dans ses bras, pressé sur sa poitrine, jusqu'à ce qu'il soit assez fort pour nager seul. Pendant qu'elle en prend soin, le mâle surveille dans les environs pour n'être pas surpris. Il partage les soins de la femelle et se charge principalement d'apprendre au petit à nager et à choisir les espèces d herbes dont il doit faire sa nourriture. Si les parents aiment leur enfant, celui-ci n'est point ingrat et le leur rend bien. Jamais il ne s'écarte d'eux, et si par hasard il s'égare un moment et les perd de vue, il ne cesse de pousser des cris plain-
tifs pour les appeler, et ils accourent aussitôt à sa voix. Aujourd'hui les lamantins se trouvent dans les grandes rivières de l'Amérique méridionale, où ils sont connus sous le nom de manates. Les harponneurs savent très bien mettre à profit l'attachement que ces animaux ont les uns pour les autres, pour s'en emparer. Ils commencent, toutes les fois qu'ils le peuvent, par harponner la mère, qu'ils mettent dans leur canot après l'avoir assommée. Le petit suit la barque en criant et faisant tous ses efforts pour y monter. Les pêcheurs ne l'attaquent pas, parce qu'ils savent que le père ne manquera pas d'accourir à ses cris , ce qui arrive en effet. Alors ils les prennent tous deux, ou bien ils se donnent le barbare plaisir de se faire suivre par le petit jusqu'à terre.
Les lamantins aujourd'hui vivants, ont quinze pieds de longueur , mais ceux de la période géologique dont nous nous occupons ici, étaient bien plus grands. Leur corps était à peu près cylindrique, très allongé, et se terminait en une queue de dauphin, remplaçant les pattes de derrière, qui leur manquaient ; celles de devant consistaient en une sorte
de main, dont les doigts étaient enveloppés d'une membrane, et qui leur servaient de nageoires.
Après les animaux aquatiques, les premiers mammifères qui durent se montrer étaient les ruminants, non pas seulement parce qu'ils ont l'organisation la plus simple, mais encore parce qu'il fallait bien que des animaux innocents, vivant de végétaux, se multipliassent les premiers pour servir de nourriture aux autres. Aussi, voyons-nous d'abord paraître des cerfs, des bœufs, des chameaux, et en grand nombre, car on compte, seulement en Auvergne et le Velay, jusqu'à seize espèces des premiers et six des seconds. Toutes ontdisparu et n'existentplus dans la nature vivante; quelques-unes avaient une taille gigantesque.
Vinrent ensuite les animaux pachydermes, c'est-àdire ayant les doigts immobiles et enveloppés dans des ongles épais et en forme de sabots. Ils paissent l'herbe, comme les précédents, mais ils n'ont pas de cornes et ne ruminent pas. La plupart des genres sont perdus ainsi que toutes les espèces.
Un des plus gracieux était celui que je mets sous vos yeux, c'était
XIPHODON GRÊLE.
Le xiphodon grêle (xiphodon gracile). Il avait un peu plus de deux pieds de hauteur au garrot, et sa taille était pleine de légèreté II habitait les coteaux secs et tapissés d'herbes aromatiques, qu'il brou-
Tomb V.— AVRIL 1838.
tait ainsi que les feuilles et les jeunes tiges des arbrisseaux. Sa tête ressemblait un peu à celle d'un chameau, mais elle portait deux longues oreilles, semblables à celles des cerfs et autres animaux timides,
et leur mobilité lui permettait de les diriger dans tous les sens pour l'avertir du danger au moindre bruit. La longueur de ses jambes le rendait très léger à la course, et alors il n'était pas embarrassé par une longue queue, ainsi que tous les animaux qui courent avec rapidité; cependant il l'avait plus longue que les cerfs et les gazelles, si l'on en juge par l'analogie qu'il doit avoir avec les autres animaux de son genre. Son poil était lisse et brillant, sans doute fauve.
L'anoplothérion commune (anoplotherium commune) était de la grandeur d'un âne de taille moyenne; elle avait, non compris la queue, cinq pieds et quelques pouces de longueur, et plus de trois pieds de hauteur sur le garrot. Sa queue était énorme et longue de trois pieds. Comme cet animal habitait le bord des eaux, et que souvent il était obligé de passer à la nage d'une rive à l'autre, elle lui servait de gouvernail. Il ne quittait guère les marais où il se nourrissait des racines et des tiges tendres des végétaux aquatiques. Comme il plongeait avec facilité pour aller arracher sa nourriture de la vase, de longues oreilles l'eussent embarrassé en servant de conduit à l'eau, aussi en avait-il de courtes , comme la loutre, l'hippopotame, et autres ayant les mêmes habitudes. Son poil était lisse et peu garni. Une seconde espèce, analogue à celle-ci [anoplotherium secundarium), n'en différait guère que par sa taille qui ne dépassait pas celle d'un cochon.
Le dichobune lièvre [anoplotherium leporinum), quant aux formes générales ne différait guère des précédents. Mais il avait de chaque côté, aux pattes, un doigt accessoire presque aussi grand que les doigts intermédiaires; sa taille était celle d'un lièvre et ses jambes en avaient aussi la grandeur et la disposition. Faible et craintif, il écoutait avec ses longues oreilles, et lorsque, tapi dans un buisson, il entendait s'approcher un animal dangereux pour lui, il s'élançait de son fourré et fuyait avec la rapidité d'un trait. En un mot, il était, pour les mœurs, ce qu'est aujourd'hui le lièvre.
Use trouvait encore, dans les environs de Paris, quelques autres espèces d'anoplothérions, et le reste de la France en nourrissait également.
Un autre animal, non moins singulier, se trouvait dans les fleuves ou les grandes rivières de celte partie de la France. C'était le cheropotame ou cochon des lleuves (chœropotamus gypsorum), tenant le milieu entre les anoplothérions et les pécaris. Cet animal ne quittait presque jamais les eaux ; il nageait et plongeait avec une grande facilité et avait un peu les mœurs des hippopotames.
Ladapis, qui habitait Montmartre, élait lo plus petit des pachidermes, et il n'était que d'un tiers plus grand qu'un hérisson, dont il avait la forme générale. Comme lui , il devait vivre de graines, de racines charnues, de fruits, et peut-être d'insectes.
Les anthracothérions tenaient à la fois des dichobunes et des mastodontes, dont nous allons bientôt parler. Il y en avait plusieurs dont l'un anthracolherium magnum, avait la taille d'un âne, et un autre, anthracotherium minimum, était beaucoup plus petit qu'un cochon. On en connaît six espèces.
Les lophiodons n'étaient pas moins communs dans nos provinces, et l'on en compte au moins douze es-
pèces, dont quelques-unes habitaient Nanlerre et Passy. Ces animaux tenaient à la fois des tapirs, des rhinocéros et des hippopotames. Quelques-uns atteignaient une taille gigantesque, tel, par exemple, que le lopkiodon giganteus, qui dépassait la taille du plus grand rhinocéros. Le tophiodon tapiroides égalait celle d'un bœuf; d'autres étaient de celle d'un cochon, d'un mouton; enfin, le plus petit de tous, le lophiodon pigmœus, ne dépassait pas celle d'un lapin. Ces animaux stupides et brutes, mais ayant néanmoins des mœurs douces, se nourrissaient exclusivement de l'herbe des prairies.
Vivait encore dans les marais des environs de Paris , la singulière famille des palèothérions. Tous se nourrissaienl de graines, de fruits, de tiges vertes et encore berbacées, plus souvent des racines charnues et des pousses tendres des plantes aquatiques qu'ils trouvaient en fouillant la vase et qu'ils arrachaient avec leur courte trompe. Leur caractère ne pouvait être féroce avec de telles habitudes, mais brutal et slupide. Us se plaisaient sur les bords des eaux douces, et aimaient à se vautrer dans la fange, comme nos sangliers. Tous portaient une trompe et avaient beaucoup d'analogie avec le tapir d'Amérique.
Le grand paléolhér ion [palœotherium magnum) n'avait pas moins de quatre pieds et demi de hauteur sur le garrot, et, par conséquent, égalait la taille de nos chevaux. Sa figure était fort bizarre. Représentezvous un nez se terminant en une trompe musculeuse assez courte, semblable à celle d'un tapir; un museau rétréci en avant sous la base de la trompe; un œil petit et stupide comme celui d'un cochon; une tête énorme, et un corps trapu soutenu par des jambes courtes et massives. Ses pieds étaient terminés par trois doigts encroûtés dans des sabots, dont celui du milieu beaucoup plus grand que les autres. Son corps entier était couvert de poils rudes et courts.
Le paléolhérion épais (palœotherium crassum) ne différait du précédent que par sa taille beaucoup moins grande, car il n'avait que deux pieds et demi environ de hauteur, mesuré sur le garrot.
Le paléothérion moyen (palœotherium médium) avait un pouce ou deux de plus en hauteur. Il ressemblait à un tapir à jambes grêles et devait être, parmi ses congénères, ce qu'est le babiroussa parmi les cochons.
Le paléothérion large (palœotherium latum) était dans la famille ce qu'est le phascolome parmi les marsupiaux. Son corps, gros et épais, ses jambes très courtes et très larges, le rendaient extrêmement lourd et paresseux.
A l'emplacement de la colline pittoresque, où se trouve à présent le village de Pantin, une espèce, la moins ditforme de toutes, quoiqu'elle eût une tête hors de proportion avec son corps, paissait l'herbe des prairies. C'était le petit paléothérion {palœotherium minus), n'ayant que seize à dix-huit pouces de hauteur, mesuré sur le garrot. Il ressemblait aussi a un tapir, mais qui n'aurait pas été plus grand qu'un chevreuil, et dont les jambes eussent eu plus de légèreté que dans les précédents.
Enfin un très petit paléothérion (palœotherium minimum) habitait les bords fourrés des ruisseaux, et ne dépassait pas la grandeur d'un lièvre.
Si ces animaux étaient très communs sur l'empla-
cément où s'est bâti Paris, il paraît qu'ils n'étaient pas très rares non plus dans quelques autres parties
de la France, et particulièrement en Auvergne, où l'on en a trouvé entre autres deux nouvelles espèces.
PETIT PALUOTHERIOrr.
Tous les mammifères terrestres que je vous ai montrés depuis le commencement de cette période sont non-seulement perdus, mais encore ils n'ont laissé après eux aucun animal analogue auquel on puisse les comparer.
— Mais êtes-vous certain qu'ils n'existent plus? que quelques points cachés de la terre et non encore découverts n'en recèlent aucun?
— J'en suis certain autant qu'on peut l'être, et cela par plusieurs raisons. La première est que nos vaisseaux ont aujourd'hui tourné autour du globe, dans tous les points où la température propre aux êtres vivants leur a permis de pénétrer. Si quelques terres restent encore inconnues, elles sont couvertes de glaces éternelles et ne peuvent être habitées ni par des hommes ni par des animaux. Les autres raisons, quoique moins matérielles, sont tout aussi fortes. Tous ces pachidermes avaient, à l'époque où ils vivaient, leur condition d'existence, comme disent les naturalistes, savoir : le manque de grands carnassiers qui pussent les détruire, la rareté des petits, et surtout l'absence de l'être le plus dangereux et le plus destructeur de tous, c'est-à-dire de l'homme, qui, à son tour, détruira, outre les grands carnassiers, tous les animaux qui lui seront nuisibles, ou seulement inutiles.
— Cela me paraît difficile.
— Parbleu, monsieur, il ne faut pourtant qu'ouvrir les yeux pour voir qu'il n'a déjà pas mal commencé. Dites-moi, que sont devenus les types sauvages des chiens, des chevaux, des chameaux? Morts, perdus comme les anoplothérions ; que sont devenus ces aurochs gigantesques que nos premiers princes français aimaient à multiplier dans leurs forêts, parce que leur chasse offrait les mêmes dangers que la guerre? morts, disparus, à quelques-uns près, qu'un grand seigneur conserve dans ses forêts en Lithuanie. Le jour où il plaira à cet homme de dire : « Que l'espèce de l'auroch disparaisse, » il n'y aura plus d'aurochs sur la terre. Où est cet élan colossal dont on retrouve encore les bois gigantesques dans les tourbières? Il n'existe plus. Et ces lynx, ces castors, si communs jadis dans notre France, où les y trouverez-vous? Ce fier lion lui-même, ce second roi de de la nature, si commun en Espagne, en Grèce, dans une partie de l'Asie et dans toute l'Afrique, au commencement des temps historiques, où est-il maintenant? relégué dans deux petites portions de l'Afrique, le Sahara et le Cap, d'où il disparaîtra bientôt si le nombre des individus continue à décroître dans les mêmes proportions que depuis cent ans. Déjà, au Sahara, son moral jadis si fier, si noble et si indomp-
table, s'est entièrement dégradé et n'a rien gardé do terrible que dans les contes arabes. Le lion du désert tremble aujourd'hui devant une femme, et fuit sans oser se retourner pour se défendre devant des chiens, et des enfants qui l'attaquent à coups de bâton. Dans un siècle, il n'y aura plus de lion qu'en peinture et dans quelques cabinets d'histoire naturelle.
Mais revenons-en à nos fossiles, et passons en revue, toujours dans la classe des pachydermes, ceux qui ont eu des successeurs vivant encore sur la terre. Ces représentants, cependant, n'appartiennent pas aux mêmes espèces, mais à d'autres qui ont plus ou moins d'analogie avec les espèces perdues.
Vous avez vu précédemment des animaux dont la forme vous annonçait les tapirs, par exemple les paléothérions et les lophiodons, aussi voilà trois tapirs qui apparaissent ; ce sont les tapirus arvemensis et ferussaci.
Le tapir géant de M. Cuvier a été reconnu depuis pour appartenir au genre dinothérion, mais il n'en est pas de même pour les autres espèces. Ces animaux avaient huit pieds de hauteur sur treize de longueur, et dépassaient énormément la taille des tapirs d'Amérique et de l'Inde. Leurs jambes sont courtes, leur corps est un peu arqué comme celui d'un cochon, leur tête grosse et longue, avec une espèce de trompe courte ; leurs yeux sont petits et sans vivacité, ce qui leur donne une figure assez triste. Ils ne sortent que la nuit des grottes et cavernes qu'ils habitent, pour aller nager dans les eaux des lacs et des rivières dont ils ne quittent jamais les bords. Quand un danger les menace, leur caractère excessivement craintif les empêche de se défendre, mais ils fuient assez légèrement, se jettent dans l'eau, plongent et ne reparaissent qu'à une très grande distance pour respirer et replonger aussitôt. Ces timides animaux vivent en famille, et même quelquefois en troupe nombreuse; ils se nourrissent de plantes et de racines. Le tapir qui vit aujourd'hui en Amérique y est connu sous les noms d'anta, manipouri, etc. Les chasseurs, qui connaissent la facilité avec laquelle il s'effraie, en profitent pour lui faire la chasse. Us savent où ces animaux se retirent en troupe pour dormir pendant le jour. Us s'y rendent en nombre à l'entrée de la nuit ou un peu avant le jour, et chacun porte une torche allumée dont il a le plus grand soin de masquer la clarté. Lorsque les tapirs arrivent, on se jette au devant deux, en poussant des cris et leur présentant des torches enflammées ; la lumière et le bruit les épouvantent tellement qu'ils se renversent les uns sur les autres, et on met à profit ce moment de désordre pour les tuer avec la plus grande facilité.
Vous avez également remarqué, parmi la série des animaux perdus, des espèces qui faisaient le passage aux hippopotames, et vous vous attendiez sans doute à voir bientôt paraître ces derniers ; en effet, vous ne vous trompiez pas, car voilà le grand hippopotame [hippopotamus major) qui se montre dans les lacs des environs de Paris, et dans beaucoup d'autres localités de la France. Ce monstrueux animal avait de quinze à dix-huit pieds de longueur, et six à sept pieds de hauteur; c'est-à-dire qu'il était d'un tiers et au-delà plus grand que l'hippopotame vivant aujourd'hui; son corps était trèsma-sif, dénué de poils ; ses jambes,
très courtes; son ventre traînant presqu a terre. Sa tèleétaiténorme, terminée par un large museau rende; sa queue était courte, ses oreilles et ses yeux petits; il se nourrissait de racines et d'autres substances végétales. Sa gueule était armée de dents d'une épouvantable grosseur. Quant à ses mœurs, nous en pouvons parfaitement juger par celles de l'hippopotame d'aujourd'hui, dont il devait avoir le caractère brutal et féroce.
Quoique les quatre doigts de ses pieds soient courts et munis de sabots, il nage et plonge avec la plus grande facilité ; aussi habite-t-il plus souvent les eaux que la terre. Aujourd'hui, il subit la loi dont je vous ai parlé plus haut pour le lion, c'est-à-dire que le nombre en diminue beaucoup et que probablement cette espèce ne tardera pas à s'éteindre comme ses congénères fossiles. Il y a deux cents ans qu'il était encore très commun dans toute l'Afrique, et particulièrement dans le Nil; à présent on ne le trouve plus que dans les fleuves de l'intérieur, et encore y est-il rare.
« Il se tient long-temps au fond de l'eau, dit Buffon et y marche comme en plein air; lorsqu'il en sort pour paître, il mange des cannes à sucre, des joncs, du millet, du riz, des racines, etc. Il en consomme et détruit une grande quantité, et il fait beaucoup de dommage dans les terres cultivées, mais comme il est plus timide sur terre que dans l'eau, on vient aisément à bout de l'écarter; il a les jambes si courtes qu'il ne pourrait échapper par la fuite, s'il s'éloignait du bord des eaux; sa ressource, lorsqu'il est en danger, est de se jeter à l'eau, de s'y plonger, et de faire un grand trajet avant de reparaître; il fuit ordinairement lorsqu'on le chasse, mais si l'on vient à le blesser, il s'irrite, et se retournant avec fureur, il s'élance contre les barques, les saisit avec les dents, en enlève quelquefois des pièces et les submerge. » — J'ai vu, dit un voyageur cité par » Buffon, l'hippopotame ouvrir la gueule, planter » une dent sur le bord d'un bateau, et une autre au » second bordage depuis la quille, c'est-à-dire à quatre » pieds de distance l'une de l'autre, percer la planche » de part en part, faire couler ainsi le bateau à fond. . . » J'en ai vu un autre le long du rivage delà mer, sur » lequel les vagues poussèrent une chaloupe chargée » de quatorze muids d'eau qui demeura sur son dos » à sec; un autre coup de mer vint qui l'en relira » sansqu'il parûtdu toutavoir senti le moindre mal... » Il fait plus de mal lorsqu'il peut s'appuyer contre » terre, mais quand il flotte sur l'eau il ne peut que » mordre. Une fois que notre chaloupe était auprès » du rivage, je le vis se mettre dessous, la lever avec » son dos au-dessus de l'eau, et la renverser avec six » hommes qui étaient dedans; mais par bonheur il » ne leur fit aucun mal. Nous n'osions pas, dit un » autre voyageur, irriter les hippopotames dans l'eau, » depuis une aventure qui pensa être funeste à trois » hommes : ils étaient allés avec un petit canot pour » en tuer un dans une rivière où il y avait huit ou dix » pieds d'eau. Après l'avoir découvert au fond où il » marchait selon sa coutume, ils le blessèrent avec » une longue lance, ce qui le mit en une telle furie o qu'il remonta d'abord sur l'eau, les regarda d'un » air terrible, ouvrit la gueule, emporta d'un coup » de dent une grosse pièce du rebord du canot, et peu
» s'en fallut même qu'il ne le renversât : mais il re- » plongea presque aussitôt au fond de l'eau. »
Aujourd'hui il n'existe plus qu'une seule espèce d'hippopotame; autrefois la France seule en avait trois : le grand, dont je viens de parler, Vhippopotamus (onneilii, qui était beaucoup moins grand et habitait principalement les environs d'Issoire, et l'hippopotamus minutus, sorte de miniature comparativement aux autres, car il atteignait à peine la grandeur d'un cochon de Siam. Il n'était pas rare aux environs de Paris, et principalement à Meudon.
Plusieurs des animaux perdus que je vous ai cités font le passage naturel des paléolhérions aux sangliers, par exemple le chéropotame. Aussi voilà un sanglier (aper arvernensis) qui habite les forêts de l'Auvergne et diffère très peu du nôtre; voici même un cochon (sus prisais) , mais beaucoup plus grand que ceux d'aujourd'hui, car sa taille atteint presque celle d'une petite vache.
Si, comme le croient les géologues, tous ces mons-
tres de grandeur, animaux et végétaux, qui peuplaient la terre pendant les premières périodes, devaient leur existence à une chaleur plus forte que celle qu'on éprouve aujourd'hui sous les tropiques, il faut que celte brûlante température ait encore duré jusqu'à l'époque dont nous nous occupons, car la France, comme je vais continuer à vous le montrer, nourrissait encore la plupart des animaux aujourd'hui relégués sous les tropiques ou au moins dans des parties très chaudes de la terre.
Tel est, entre autres, le rhinocéros, dont on vien t encore tout récemment (février 1838) de trouver des débris assez bien conservés dans la Seine, au-dessous de Paris. On en connaissait déjà plusieurs espèces fossiles, mais dont nous ne parlerons que dans la période suivante.
Le plus grand et le plus singulier des pachydermes qui parurent pour la première fois pendant celle période, était sans contredit