RHINOCEROS A NARINES CLOISONNÉES
En 1770, en Sibérie, des paysans trouvèrent, enseveli dans de la glace, sur les bords du Wiliouï, le corps d'un de ces animaux, parfaitement conservé en chair et en poils. Sur ce fait fort extraordinaire, G.Cuvier établit ces propositions qu'il croit démontrées : a Comment serait-il arrivé jusque-là des Indes ou » d'un autre pays chaud sans se dépecer? Comment » se serait-il conservé, si la glace ne l'eût saisi subi- » tement? et comment l'eût-elle pu saisir de cette » manière, si le changement de climat eût été insen- » sible? »
La première proposition est prouvée par le fait, et l'animal était certainement habitant du pays où on l'a trouvé ; mais les deux autres ne prouvent évidemment rien. Qu'aujourd'hui un renne, s'avançant jusque sur un glacier, vienne à périr sur les bords du Wiliouï, pendant l'hiver; sans être saisi subite- I Tomb v.— AVRIL 1838.
ment par la glace, il gèlera et se conservera très bien (I). Une circonstance fort ordinaire submergera son cadavre, et le froid du glacier congelant l'eau épanchée par un débordement du fleuve, l'animal se trouvera pris dans la glace. Il s'y conservera jusqu'à ce qu'il en soit retiré par des paysans, et en conclurez-vous que, lors de la mort de ce renne, ou si vous voulez, de ce rhinocéros, le climat, par une révolution astronomique impossible, a passé subitement d'une chaleur excessive à un froid excessif? Et voili cependant la conclusion de M. Cuvier! Je vous l'ai
(\) J'appelle glacier les glaces éternelles dont les bords du Wiliouï sont encaissés à une certaine profondeur. D'ailleurs, dans cette contrée, la terre est constamment gelée à quelques pieds au-dessous de sa surface, et il suffirait qu'un animal tombât dans une crevasse pour s'y conserver dans la glace pendant un grand nombre de siècles.
dit, je ne crois ni à ces cataclysmes inexplicables et avec lesquels on n'explique rien, ni à ces révolutions subites. Savez-vous ce qui serait arrivé, ce qui vous arriverait à vous, si la terre, heurtée par une comète, s'arrêtait un instant sur son axe, ou, ce qui serait pire , si son axe changeait de position? Vous, qui n'êtes pas attaché au sol , poussé par l'impulsion que vous avez reçue de son mouvement ordinaire, vous partiriez si lestement pour parcourir l'espace, que la vitesse d'un boulet de canon ne serait que de l'immobilité en comparaison ; un boulet ne parcourt qu'un dixième de lieue par seconde, et vous, vous parcourriez plus de sept lieues dans la même seconde. Or, je vous demande si un corps, lancé avec soixante-etdix fois plus de force qu'un boulet de canon, laisserait, après sa chute, un cadavre ou mêmeun squelette aussi intact que celui de notre rhinocéros? Il serait réduit en poussière impalpable avant ba moitié de la première seconde !
Laissons là les hypothèses et revenons-en à nos animaux. Outre ce rhinocéros cloisonné, dont les débris ne sont pas très communs en France, notre pays possédait encore le rhinocéros à narines simples {rhinocéros lepthorinus), qui avait deux cornes comme le précédent, mais dont les formes étaient beaucoup moins massives. Il avait à peu près la taille de celui qui vit aujourd'hui en Afrique et devait beaucoup lui ressembler.
Dans les buissons épais, se cachait une troisième espèce, le petit rhinocéros (rhinocéros minutus) , dont la grandeur ne dépassait pas celle d'un cochon, mais ayant, par sa forme générale et ses dents incisives, la plus grande analogie avec celui qui vit actuellement à Java. Enfin, une quatrième espèce [rhinocéros incisivus) se distinguait des précédents par la longueur excessive de ses dents incisives.
Mais voici des éléphants qui foulent le sol de Paris avecleurs larges pieds. Ils diffèrentbeaucoup des deux espèces du même genre qui leur survivront, l'un dans l'Inde, l'autre en Afrique ; et ils diffèrent aussi entre eux, assez pour qu'on puisse en reconnaître six espèces bien distinctes. Ces animaux étaient alors si nombreux en Europe, qu'ils ont laissé leurs ossements partout, et en quantité prodigieuse en de certaines localités. Dans les siècles d'ignorance, ces fragments déterrés étaient pris pour des os humains, et c'est à eux que l'on doit tous les coules de géants qu'ont débités les poètes et trop souventles historiens. En Sibérie, ils sont tellement nombreux qu'ils forment quelquefois à eux seuls des monticules assez considérables; mais comme on en trouve très fréquemment des défenses, des tètes et des squelettes presque entiers, les habitants de la Sibérie, de la ïartarie et même de la Chine, n'ont pas pu les prendre pour des hommes; en conséquence, ils leur ont inventé une autre origine. Ils croient que ces animaux monstrueux vivent encore, et que, si on ne les voit pas, c'est qu'ils habitent sous la terre, d'où ils ne sortent jamais, parce que la lumière du jour les fait mourir subitement. Dans leurs cavernes, ils ont à peu près le genre de vie des taupes et des rats, et c'est pour cela qu'ils leur ont donné le nom de mammouth ou mammont , qui veut dire souris de terre, le mot marna signifiant terre en langage tatare. Plusieurs savants européens ont eu une idée encore plus extraordinaire pour expli-
quer la présence de ces ossements sur le sol glacé de la Sibérie; ils ont dit qu'ils appartenaient à des éléphants égarés venus du midi , ou conduits par des conquérants depuis l'Asie jusque par-delà les monts Allai. Il est vrai qu'ils ne nous disent pas, même approximativement, combien ces conquérants conduisaient de centaines de mille de ces animaux, pour qu'ils aient laissé des montagnes de débris Les géologues, comme je vous l'ai déjà dit, ont été plus rondement dans leur explication, en faisant passer l'équateur d'alors par les pôles d'aujourd'hui.
Mais un fait nouveau est venu donner un démenti à toutes ces suppositions. En 1800, on trouva sur les bords de l'Alaseia, près de l'océan glacial, le cadavre d'un mammouth enseveli sous la glace, et dans un état de conservation aussi intact que celui du rhinocéros dont je viens de vous parler. On a pu, alors, s'assurer par ses yeux que cet animal, ainsi que tous ceux qui habitent le nord, était muni d'une épaisse fourrure destinée à le garantir du froid excessif du pays où il vivait. Tout son corps était couvert de crins longs de plus de dix-huit pouces, bruns et très garnis; par-dessous était une robe épaisse d'une laine fauve, très touffue, chaude et douce au toucher, dont les poils avaient de huit à neuf pouces de longueur.
L'espèce de mammouth la plus commune [elephas primigenius). celle dont on a trouvé un squelette presque entier en creusant le canal de la Villette, près Paris, était plus grande que les éléphants vivant aujourd'hui, car elle n'atteignait pas moins de quinze à seize pieds de hauteur. Cet animal portait sur le cou et sur les épaules une belle crinière noire, semblable à celle d'un cheval. Sa tête était plus allongée que celle de l'éléphant, et son front était concave; de chaque côté de sa trompe sortaient des défenses longues de treize pieds, recourbées en cercle, mais décrivant un tour ou deux de spirale qui rejetait leur pointe en dehors de chaque côté de la tète. L'ivoire dont elles étaient composées, avait la blancheur et la finesse de celui d'éléphant, mais il était plus dur et plus pesant; ses oreilles étaient garnies d'une épaisse touffe de crins; sa mâchoire inférieure n'était ni pointue ni avancée, mais courte et tronquée en avant. Du reste, il avait un peu les formes de l'éléphant des Indes, mais son corps était plus lourd, plus trapu, et la semelle de ses pieds débordait un peu sur ses doigts.
Les autres espèces sont un peu moins grandes que celle-ci, et ont recules noms de elephas meridionalis, paniscus, periboletes, pygmœus et campylotes.
Un des animaux les plus étranges qui aient laissé leurs ossements pendant celte époque, est sans contredit le sivathérion (sivatherium giganteum), que l'on vient de trouver dans la vallée de Markanda, dans la chaîne des montagnes de Sivalik, au pied des monts Sous-Himalaya.
Ce monstre extraordinaire avait la taille des plus grands rhinocéros et au-delà. Sa tête énorme, comparable à celle d'un éléphant, avait le crâne prodigieusement développé par derrière. Son front était armé de deux cornes menaçantes placées entre les yeux; mais ce qui lui donnait surtout une physionomie extrêmement bizarre, c'était son nez qui s'élevait beaucoup au-dessus du chanfrein et s'avançait en arc sur les narines extérieures.
Du reste, il vivait d'herbes, de feuillages, et ruminait à la manière des bœufs, dont il avait les mœurs paisibles, quoique son caractère fût très farouche.
Vous voyez qu'il faisait très bien le passage des pachydermes aux ruminants, ou plutôt des éléphants aux bœufs. Je vous le répète, la nature suit toujours
SIVATIIERION.
la même marche, et jamais elle ne passe brusquement d'une classe à une autre avant d'avoir jeté des jalons intermédiaires.
L'élasmothérion [elasrnotherium fischerii) en est une autre preuve non équivoque. Cet animal, qui habitait la Sibérie, tenait à la fois du rhinocéros, de l'éléphant et du cheval. Il vivait de plantes graminées comme le précédent, mais probablement il ne ruminait pas. Aussi était-il l'intermédiaire entre les grands pachydermes et les solipèdes ou animaux ayant, comme le cheval, les doigts enveloppés dans un seul sabot. Sa taille égalait celle d'un rhinocéros.
Voici d'autres animaux qui se présentent : ce sont, parmi les rongeurs, desporcs-épics, des rats, des lièvres, des lapins; deux espèces de campagnols, l'une grande comme un écureuil, l'autre beaucoup plus petite. Deux espèces de lagomys vivaient encore en France. Le hamster, ce joli animal si célèbre en Allemagne à causedesprovisionsqu'il amasse en été pour passer l'hiver dans l'abondance, se promenait déjà sur les bords du Rhin. Le trogothérion (trogotherium Cuvieri) ne différait de notre castor actuel que par sa taille qui égalait celle d'un grand chien braque.
Comme il n'habitait que les petites îles au milieu des grands lacs, les carnassiers ne pouvaient guère l'y aller chercher, et, par conséquent, il craignait peu d'ennemis. Aussi se contentait-il d'habiter dans les roseaux, sans se construire de terrier, et encore moins ces digues et ces cabanes dont je vous ai parlé ailleurs. Probablement il vivait solitaire, car, pour l'ordinaire, c'est la faiblesse et la peur qui réunissent les animaux en société, et l'homme lui-même ne fait pas exception à cette règle générale.
Parmi les carnassiers de cette époque, beaucoup resteront sur la terre jusqu'aux temps modernes, mais avec quelque modification dans leur forme; tels sont le putois, la belette, la musaraigne, la taupe ordinaire, la chauve-souris et le blaireau; d'autres changeront de climat et quitteront la France pour aller habiter des contrées lointaines, tels seront le glouton et la plupart des grands chats.
Déjà nous n'avons plus, de cette dernière famille, qu'un jaguar (felis spœlea) de la grandeur d'un lion de forte taille; le grand lion des brèches, et le petit lion. Ce dernier était tout au plus de la grandeur d'une panthère.
Un des animaux les plus dangereux par sa force et son courage, devait être le chien gigantesque, qui était plus gros que nos plus énormes chevaux de brasseur. Aujourd'hui nos loups se nourrissent de chiens, et alors c'était tout le contraire; le chien gigantesque devait faire sa principale nourriture du loup fossile (canis spelœus), qui habitait les cavernes, où l'on trouve encore ses ossements, et qui ne différait guère de notre loup d'aujourd'hui que par son museau qui était plus court. Déjà l'homme était attendu sur la terre, car l'ami le plus sincère et le plus fidèle qu'il ait eu de tous temps et qu'il ait encore aujourd'hui, était déjà créé; le chien domestique, triste et ennuyé de sa solitude, errait au hasard dans la plaine. Il y en avait alors trois races assez distinctes, sans compter l'espèce gigantesque ; l'une habitait la France , particulièrement l'Auvergne (canis familiaris fossilis), et avait de l'analogie avec notre mâtin; l'autre, plus petite (canis familiaris scoticus), habitait les montagnes d'Ecosse et devait ressembler à nos chiens courants ; la troisième, qui vivait en Allemagne (canis propagator) , était de la même grosseur, et devait être le type de nos chiens couchants. Je vous ferai remarquer en passant, que du moment où l'homme a paru sur la terre, tous les chiens ont cessé d'être sauvages, et se sont attachés à sa personne. Aussi n'en trouve-t-on nulle part de vivant libres dans les bois, excepté dans quelques îles où des voyageurs les ont abandonnés. Mais ces animaux, dès qu'ils trouvent la possibilité de rentrer dans la domesticité, ne manquent jamais de le faire. Nos naturalistes s'évertuent pour trouver le type originaire et sauvage du chien; les uns le font descendre du loup, d'autres du renard, du chacal, etc. Il me semble cependant que la question devrait être jugée, et que les ossements fossiles qu'on en trouve, prouvent que le chien vient du chien, et même que son espèce est plus ancienne que celles dont on le fait venir.
Trois espèces d'ours se retiraient dans les antres des montagnes : la première, l'ours des cavernes (ursus spelœus), était d'un quart plus grande que notre ours brun ordinaire, et, debout, avaitsix pieds de hauteur. Elle se distinguait aisément desautres par son front extrêmement bombé. La seconde (ursus arctoideus)ëlait de la même taille que la précédente, mais elle avait le front moins bombé; ses formes, un peu plus allongées, lui donnaient beaucoup de ressemblance avec l'ours noir d'Europe. Enfin, la troisième, (ursus priscus) était un peu plus petite, et avait beaucoup d'analogie avec notre ours brun des Alpes. Tous ces animaux devaient être excessivement communs, car il n'est pas de cavernes en France et dans toute l'Europe, où l'on ne trouve une quantité de leurs ossements, souvent mêlés avec ceux de quelques espèces de hyènes.
Deux espèces de ces derniers animaux vivaient encore en France, d'où elles n'ont pas tardé de disparaître. L'une (hyena fossilis) se rapporte à noire hyène tachetée par tous ses caractères osléologiques, mais elle était d'un tiers plus grande. L'autre (hyena vulgaris) ne différait en rien de notre hyène rayée, dont elle est probablement le type.
Au mois de juin 1836, on trouva près d'Appelsheim, dans le grand duché de Hesse-Darmstadt, dans une fouille à vingt pieds de profondeur, la tête d'uu animal qui ne put être rapportée à aucune des espèces
ou même des genres vivants. On trouva aussi un humérus ou os du bras, deux phalanges, et l'on découvrit ensuite une omoplate. Celle tête était année de deux longues défenses placées, contre toute analogie avec ce que l'on connaît d'animaux vivants ou fossiles, non à la mâchoire supérieure, mais à l'inférieure; non à la place des canines, mais à celle des incisives; non dans une position relevée vers le ciel , mais baissées vers la terre ; non saillantes de la bouche, mais sortant au menton par deux trous percés dans la lèvre inférieure.
Cette étrange découverte, faite par le docteur Klippstein, qui dirigeait les fouilles, éveilla l'attention de la plupart des savants de l'Europe, et chacun s'évertua pour juger, par les fragments que je viens de vous nommer, à quelle classe pouvait appartenir cet être si extraordinaire. M . Buckland en fit un morse ou un phoque ; quant à ce dernier amphibie, il n'y a pas moyen d'y penser, car l'humérus, l'omoplate et les phalanges de l'animal fossile ne peuvent, en aucune manière lui convenir. Les défenses ont bien quelque ressemblance de forme avec les dents d'un morse, mais leur place exclut toute analogie, et tout le reste du fossile ne peut convenir à ce genre. M. G. Cuvier, ne jugeant de ce monstre que par quelques fragments d'os précédemment trouvés, en avait fait un tapir et un pangolin gigantesques. C'était approcher de la vérité autant qu'on le pouvait avec si peu de matériaux. M. de Blainville crut voir une sorte d'éléphant; quelques auteurs allemands, une baleine, etc.
Quant à moi, je pense que le dinothérion géant (dinotherium giganteum) que je mets sous vos yeux , n'était rien autre chose qu'une taupe monstrueuse, ou du moins un animal qui lui était très voisin par les formes générales du corps, et plus encore par ses habitudes. Ses dents prouvent qu'il vivait de racines charnues, de rhizomes, et autres parties souterraines de végétaux ; les énormes cavités qui recevaient les muscles du nez annoncent qu'il avait une grosse et courte trompe, ou plutôt un groin comme celui du cochon et de la taupe, propre à fouiller la terre. Ses défenses lui formaient une pioche puissante, avec laquelle il brisait les racines d'arbres et enlevait les pierres qui l'eussent gêné dans ses fouilles ; aussi l'on peut juger, par le développement de son occiput, que les muscles prodigieux qui mouvaient sa tête donnaient à cette pioche une force écrasante.
— Mais ceci ne prouve pas qu'il avait les mœurs souterraines d'une taupe?
— Voici ce qui vous le démontrera. Ses os frontaux sont courts, forts et très larges, comme ceux des animaux qui sont obligés de pousser la tête en avant en fouillant la terre. Ses yeux sont extrêmement petits en comparaison de ceux de tous les autres animaux, et en ce point, il ressemblait à la taupe plus qu'à aucun autre. Son omoplate, longue et étroite, comme celle de tous les animaux qui emploient leurs pattes antérieures à des mouvements constants et pénibles, demandant une grande force musculaire, est exactement semblable à celle d'une taupe. La seconde phalange du pied de devant a sa facette articulaire très superficielle, d'où il résulte que, ainsi que la taupe, le dinothérion ne pouvait marcher sur la pointe des doigts, mais sur le bord extérieur de la main. Enfin,
la seconde phalange de ce même pied de devant est I le sol et habitent des terriers; ces animaux sont : la profondément entaillée à sa partie antérieure, et vous taupe commune, la taupe dorée du Cap ou chrysoremarquerez qu'on ne retrouve ce caractère que chloris, et le pangolin, dans trois animaux vivants, qui, tous trois, fouissent I — Il me semble, en effet, que vos analogies sont
DINOTHEMON GEANT.
assez concluantes ; quelle taille avait votre taupe? Étaitelle plus grande que celle de mon jardin?
— Hélas! vous tombez juste sur le côté faible de mon affaire; c'est comme une fatalité.
— Mais enfin...
— Eh bien! puisqu'il faut vous le dire, ma taupe, en la faisant petite autant que possible, avait douze à quinze pieds de hauteur, et dix-huit à vingt pieds de longueur; c'est-à-dire qu'elle était beaucoup plus grande que le plus grand des éléphants de l'Inde. Sa tête seule avait cinq pieds de longueur et trois et demi de largeur. Du reste, on vient de trouver dernièrement, en Bavière, une seconde espèce de dinolhérion {dinotherium bavaricum) beaucoup plus petite, n'é-
tant guère que deux ou trois fois plus grosse qu'un bœuf.
Les oiseaux sont nombreux pendant cette époque , mais leurs espèces sont très difficiles à caractériser, parce que leurs os légers et fistuleux sont fragiles et qu'on les trouve presque toujours très fracturés. Parmi les oiseaux de proie, se Irouvait un vautour, animal lâche, paresseux et lourd, ne se nourrissant que- de cadavres corrompus et des restes des mammifères carnassiers.
Parmi les passereaux, on reconnaît parfaitement des grives et des merles, qui, au printemps, devaient faire retentir les forêts de leurs chants d'amour, et vous observerez que ce sont les premiers chanteurs
agréables dont on retrouve des restes. Cependant on doit croire, en jugeant par analogie, que dès longtemps, peut-être dès la quatrième ou cinquième période, la voix de la fauvette et du rossignol avait troublé le silence des bocages.
Voici une hirondelle voyageuse, qui cherche en vain la cheminée ou la croisée prolectrices, qui, plus tard, abriteront le nid qu'elle bâtit avec tant d'adresse pour loger chaudement sa petite famille. Elle a donné aux hommes la première leçon d'architecture, ou plutôt do maçonnerie, en établissant son habitation dans les grottes peu profondes et dans les trous de rocher. Des corbeaux et des pigeons, quoique de races bien différentes, vivaient en bonne intelligence sur les vieux chênes des forêts; les bécasses se reliraient dans les buissons, et la caille, la perdrix et le faisan, tous trois modèles des bonnes mères de famille , échauffaient leurs nombreux petits sous leurs ailes protectrices et les promenaient dans la plaine. Les oiseaux aquatiques dont on retrouve les fragments les mieux conservés, sont les goélands aux ailes longues et blanches, et les canards qui se plaisent dans les roseaux des vastes étangs.
Les poissons de celte époque ne sont connus que très imparfaitement, ainsi que les crustacés, a Si ces animaux sont rares dans les dépôts de celte époque (disent les géologues, qui ne perdent jamais de vue leurs cataclysmes), c'est que la plupart de ces dépôts se sont formés à la suite de transports plus ou moins violents, auxquels leurs dépouilles ont rarement résisté. » Quant à moi, il me paraît beaucoup plus simple d'allribuer la rareté et le mauvais état de ces dépouilles aux deux causes que voici : 1° si leurs os sont rares dans les dépôts, c'est parce que les eaux des fleuves, des lacs et des mers occupaient alors les mêmes places qu'aujourd'hui, ou à peu près, et que, par conséquent, les dépouilles de ces animaux sont dans des couches de terrains encore ensevelies sous les eaux ; 2° ceux que l'on trouve ayant été rejetês sur les bords par les courants ou le flot des tempêtes, y ont resté long-temps exposés à l'air et à la dent des petits carnassiers avant d'être recouverts par des graviers ou de la vase, d'où il résulte qu'ils ont dû être détruits en grande partie, et le reste endommagé au point de n'être guère reconnaissable. Je ne vois pas pourquoi, quand on peut expliquer des faits par des causes simples, naturelles, et encore agissantes, on va bouleverser sans nécessité notre pauvre globe par des révolutions aussi nombreuses qu'invraisemblables.
Et à propos des explications un peu hasardées, voici un fait qui y a donné lieu plus qu'aucun autre. On trouve, en quelques endroits de l'Allemagne, sur des roches qui paraissent avoir été autrefois de la vase, des empreintes de pieds extrêmement singulières, et qui ont beaucoup occupé nos géologues. Celles des pieds de devant sont toujours très légères, et celles des pieds de derrière très profondes ; on pourrait en conclure que l'animal marchait en portant son corps sur le train de derrière, à la manière des kangourous ou de quelques autres marsupiaux ; c'était probablement un quadrumane , car ces impressions ressemblent à celles d'une main dont le pouce , surtout aux pieds de derrière, était recourbé en ar rière d'une manière fort étrange; tous ses doigts, à l'exception du pouce, étaient armés d'ongles pointus ;
ces animaux vivaient en famille, car on trouve constamment de grandes empreintes avec des moyennes et de tout à fait petites. Les plus grandes impressions des pieds de derrière ont jusqu'à dix pouces neuf lignes, ce qui suppose un animal plus grand qu'un homme; on en trouve de cinq pouces huit lignes, de huit pouces sept lignes, et enfin d'un pouce et demi, les doigts et la paume compris. Sa marche était légère, car dans les grandes empreintes, le pied de devant est éloigné du pied de derrière, d'un pied, neuf pouces, neuf lignée. On a nommé cet animal inconnu, chirotherium bartliii.
MM. Kaup, Barlhe, Honhpaum et Wiegmann, pensent que cet animal était un kangourou; M. Berthold croit que c'était un amphibie; nos géologues français soutiennent que c'était un ours; et moi je ne sais ce que cela pouvait être.
Vous voyez qu'à mesure que nous avançons vers les temps historiques, la nature prend peu à peu la physionomie qu'elle a conservée jusqu'à ce jour. S'il existe encore quelques reptiles, à l'exception de deux espèces perdues (palœosaurus et thecodonsaurus) , ce sont tous des tortues et des crocodiles, enfanls privilégiés de la nature, car ils ont paru les premiers et finiront probablement les derniers, ce qui lient à leur organisation •vivace. Les tortues surtout offrent des exemples étonnants de vitalité. Si on leur crève les yeux, par exemple, il leur en repousse d'autres tout aussi bien conformés que les premiers. J'ai conservé, dans mon jardin, pendant six mois, une tortue de terre à laquelle j'avais entièrement vidé le crâne de sa cervelle. Cela ne l'empêchait pas de se promener, de manger et de remplir comme de coutume toutes les fonctions de l'animalité. Elle eût sans doute vécu plus long-temps, si les froids d'un hiver rigoureux n'étaient venus la tuer.
Cependant on trouve encore à cette époque des animaux monstrueux par leur taille et la singularité de leurs formes. Tels sont le mégalonix et le mégathérion, tous deux anciens habitants de l'Amérique et contemporains des mastodontes.
Le premier (mégalonix jeffersonii) avait à peu près la taille d'un bœuf. Il semblait avoir été formé par des fragments enlevés aux fourmiliers , aux latous, aux kabassous, et aux paresseux. Ses oreilles étaient longues; son museau assez pointu; ses mâchoires étaient armées de dents cylindriques comme dans les tatous ; ses jambes étaient exactement comme celles d'un fourmilier, mais elles se terminaient par des pieds de kabassou. Il avait deux doigts courts, gros, armés d'ongles très forts et pouvant se fléchir tout à fait au-dessous comme dans les paresseux ; le doigt index était plus grêle, armé d'un ongle moins puissant. Sa marche était aussi lente que celle de l'aï ou de l'unau, et il se nourrissait en partie de végélaux et de cadavres. Cet animal grimpait-il sur les arbres? C'est ce que ferait croire sa conformation, si sa masse ne semblait s'y opposer. Comme l'éléphant, il avait les mamelles placées sur la poitrine. Il ne faisait qu'un petit , qu'il' portait sur son dos, ce qui suppose des mœurs douces et des affections de famille. Il devait habiter les antres des rochers. Le mégalonix laqueatus était une aulre espèce du même genre, et n'en différait que par sa taille plus petite.
Le mégathérion (megatherium Cuvieri) est le plus rare des animaux fossiles ; il n'en existe encore que trois squelettes, qui ont été trouvés au Brésil, au Paraguay et au Pérou. Le plus complet orne le cabinet d'histoire naturelle de Madrid. Cet animal est encore plus extraordinaire que le précédent. Il a la tête d'un aï, mais son museau s'allonge en une sorte de trompe courte et musculeuse, propre à fouiller la
terre, à la manière d'un groin de cochon. Sa mâchoire inférieure porte, vers le milieu de sa longueur, une forte proéminence osseuse, qui, probablement était recouverte d'un écusson écailleux. Il a les épaules et les formes générales des paresseux , mais ses jambes, excessivement grosses, ont beaucoup plus de rapport avec celles des pangolins; celles de derrière surtout sont énormes. Ses pieds sont
LE MEGATHERION.
obliques, très grands, de la grosseur de satêie; ceux de devant, semblables à ceux d'un tatou géant, sont composés de cinq doigts, dont deux cachés sous la peau; les trois autres, fort gros, armés d'ongles puissants propres à fouiller la terre. Les pieds de derrière ont beaucoup d'analogie avec ceux des paresseux, mais ils n'ont qu'une griffe très longue et fort grosse. Son corps est grand comme celui d'un moyen éléphant, haut de huit pieds sur le garrot, long de treize à quatorze, massif, recouvert, comme celui des
tatous, de bandes ècailleuses, mais interrompues et entremêlées de poils. Son ventre est gros; sa queue, très courte et très épaisse, a également des écussons écailleux, mais ils ne sont point en forme d'anneaux ou de verlicilles. Comme le mégalonix, il a la marche très lente, les mamelles placées sur la poitrine, et il ne fait qu'un petit qu'il porte sur son dos. Il devait aussi habiter les cavernes et les antres des rochers, ou peut-être, avec ses ongles énormes, se creusait-il un terrier. Ce qu'il y a de certain c'est qu'il s'en ser-
vait pour fouiller la terre; et arracher les racines dont il so nourrissait et qu'il ramassait avec sa courte trompe.
Deuxième époque.
C'est à cette époque, caractérisée par les dépôts d'alluvions modernes, que finissent les temps antédiluviens et que vont bientôt commencer les temps historiques. La plupart des animaux monstrueux dont je vous ai parlé, vont disparaître peu à peu, et les autres se modifieront de manière à devenir tels qu'ils sont aujourd'hui. Les continents existent, comme à présent, et une carte de la terre, faite dans ce tempslà, ne différerait guère de celles que nous tracent nos géographes que par quelques détails peu importants.
Vous vous attendez à voir bientôt paraître l'homme, et vous ne vous trompez pas. Mais, comme vous devez aussi vous y attendre , il a été précédé par sa caricature matérielle, par sa grimace, si vous voulez, car voilà un singe qui saute de branche en branche dans les forêts de la Provence.
— Quoi, des singes en France!
Oui , monsieur ; et comme je vous l'ai déjà dit,
c'est en Provence que le naturaliste Latet en a trouvé les premiers ossements, en 1837.
Mais chut! approchez doucement, car je vais vous montrer, dans celte caverne des environs de Liège, un être que sans doute vous reconnaîtrez; c'est lui que j'ai restitué et que vous voyez dessiné sur la première page de ce numéro du Magasin Universel.
— C'est l'homme fossile?
— Oui, monsieur.
Vous l'avez fait terriblement ressemblant à un
singe!
Que voulez-vous ! il était comme cela, et, dus-
sé-je vous étonner, les caractères de sa race se retrouvent, mais isolément, dans la nature vivante.
— Voilà qui me paraît plus fort! quoi, celte têle à museau avancé
— A été servilement calquée par moi sur un crâne fossile trouvé dans les sables de Baden, près de Vienne. D'ailleurs, des nègres éthiopiens vous offrent encore la même figure.
— Et ces jambes grêles, sans cuisses ni mollets, ces pieds plats d'une longueur disproportionnée.
— Si vous vous donnez la peine d'ouvrir la grande édition du voyage du capitaine Dumont-Durville, vous verrez, dans les belles gravures qui l'accompagnent, que les habitants du port du roi Georges et de beaucoup d'autres contrées de l'Océanie, ont moins de fesses, de cuisse et de mollet que mon homme fossile, et qu'ils ont le pied aussi long et aussi plat.
— Mais cet orteil qui se détache des autres doigts de pieds à la manière du pouce d'une main?
— Si vous avez vu des sauvages du Brésil, ou même de quelques peuplades des environsdeCayenne, ou tout simplement les Charruas qu'on a si indignement laissés mourir de chagrin dans un dur esclavage, à Paris, dans la ville de la liberté, vous aurez sans doute remarqué qu'ils avaient le pouce des pieds séparé, et presque opposable aux autres doigts. Aussi
sont-ils excellents cavaliers, parce qu'avec ce pouce du pied ils saisissent solidement leur étrier de corde.
— Mais, monsieur, je n'ai jamais vu d'homme velu comme un ours.
— C'est vrai, parce que le long usage des babils a usé ce premier vêtement que la nature avait donné aux hommes. Lisez l'Ecriture, monsieur, et vous verrez qu'Ésaii était velu comme un chevreau. Il existe encore aujourd'hui un bon nombre d'individus qui ne lui céderaient guère sous ce rapport.
— Pourquoi luiavez-vousmis à la main une hache de pierre?
Parce que, dans la même caverne deChokier, près de Liège, on a également trouvé, pêle-mêle, avec des ossements d'hommes, de rhinocéros, d'ours des cavernes, etc., divers objets d'une industrie humaine qui ne fait que commencer, tels que : une aiguille faite avec une arête de poisson ; un os taillé en pointe et portant d'autres traces découpures; des morceaux de silex taillés en flèches, en couteaux, en hache; et des os ouvragés de diverses manières. Dans des dépôts de la même époque, c'esl-à-dire dans d'autres cavernes, on a également trouvé des vases grossiers en terre cuite au soleil, et d'autres vases de cornes de boeufs diversement façonnés. Dans des alluvions plus modernes, il n'est pas rare de rencontrer des canots creusés dans des troncs d'arbres au moyen du feu.
— A voire compte, on aurait trouvé des hommes fossiles dans beaucoup de localités.
— Par exemple, dans les cavernes de Bize, de Pondres, de Souvignargues, de Durfort et de Nabrigas ; dans différenles cavernes de la province de Liège, à la Guadeloupe, etc., etc. Vous remarquerez que les ossements humains de ces divers endroits appartiennent généralement à des races qui diffèrent complètementde celles qui viventaujourd'hui en Europe. Ainsi, les têtes trouvées dans les sables de Baden, celles sur lesquelles j'ai calqué mon homme fossile, ont de l'analogie avec les races nègres africaines, mais avec un museau encore plus proéminent. Celles que l'on a déterrées sur les bords du Rhin et du Danube paraissent moins anciennes ; elles commencent à ressembler moins à des singes, mais bien à des têtes de Caraïbes et des anciens habitants du Pérou et du Chili.
— Voilà pourtant des faits'posilifs. Comment se faitil donc quel' Académie des Sciences refuse encore de croire à l'existence d'anthropolites ou hommes fossiles?
— C'est parce que... comprenez-vous bien?... la philosophie... entendez-vous cela?... les idées religieuses et politiques... vous sentez?... Et puis l'opinion du maître George , qui vient de mourir... voici qui est clair, j'espère... et c'est précisément pour toutes ces raisons que l'Académie n'y croit pas.
— Je vous assure que je ne comprends pas un mot de ce que vous me dites là.
— Eh bien, relisez mon article avec attention, saisissez-en l'esprit, suivez le doigt de Dieu dans l'ordre des temps et de la création, et je n'aurai plus rien à vous dire. Voilà tout. Boitard.
Paris , Imprimerie de Chassaignon, rue Glt-Ie-Cœur, 7.— Tiré à la Presse mécanique par Aristide et Pelluard.
Intérieur de la cathédrale d'Auch par Renoux.