INTÉRIEUR DE LA CATHÉDRALE D'AUCH , PAR RENOUX
Les esprits les moins prévenus ont pu se convaincre celte année de la décadence rapide qui s.e manifeste en France dans les arts; c'est là un fâcheux symptôme, mais si évident , si malheureusement vrai , qu'on chercherait en vain à le dissimuler. Nous avons voulu visiter le salon de 1838, examiner de près ce vaste étalage de tableaux qui se renouvelle annuellement; nous avons parcouru ces longues galeries du Louvre où naguère se pressaient tant de chefsd'œuvre enlevés aux capitales de l'Europe , et , il faut bien le dire, sauf de louables exceptions , ces toiles badigeonnées , entassées les unes sur les autres , n'offrent à l'œil qu'un aspect désolant et d'une désespérante nullité.
Ce qui vous attriste surtout , c'est moins la quantité innombrable des exposants que l'infériorité réelle des objets exposés; on ne peut se faire une idée de ce bizarre amalgame, de ce pitoyable mélange de pauvres conceptions 1 Que voulez-vous ? Messieurs les artistes se fient à la béatitude d'un public complaisant qui se laisse éblouir par des tableaux faits à coups de brosse , représentant force batailles , force massacres, des guerriers, puis des apothéoses et des lauriers verdoyants. Avec quelle admirable sérénité ne le voyons-nous pas, ce bon public, arpenter tous les ans les salles de l'exposition ! Avec quelle persévérance il traverse cette atmosphère de poussière qui étouffe ! Comme il s'extasie devant un chien immobile , devant une fontaine sans murmure ! Comme il défend sa place devant un cadre insignifiant! Comme il résiste au pas pressé de la foule devant une toile grisâtre 1 Un paysage attire-t-il l'attention générale, vous pouvez être sûr que la partie potagère du règne végétal ^y est convenablement traitée ; c'est habituellement une plantation de chicorées ou de laitues qui enlève tous les suffrages. Cependant , répétons-le , il y a des exceptions, et les gracieux paysages de MM. Rémond, Esbrat, etc., qui rappellent la manière large de Salvator Rosa, semblent mériter la vogue qu'ils obtiennent.
Ensuite , quelques toiles nous ont paru dignes d'un examen attentif. La peinture d'église est incontestablement la plus remarquable au salon de 1838 ; car, dans les sujets profanes , si nous en exceptons la Médée de M. Delacroix, riche morceau de couleur, mais où se montrent des disproportions par trop saillantes , si nous en exceptons cette composition d'un esprit sans règle et une dixaine de tableaux bien étudiés , on peut dire hardiment que l'art païen a été exploité par des peintres d'enseignes et des faiseurs de paravents.
On a mieux compris l'art chrétien. C'est chose trop redite que c'en est fait depuis long-temps de la peintur^ religieuse comme de la foi chrétienne , et que rien aujourd'hui n'est plus possible en ce genre; il n'est pas exact d'avancer que le sens de l'art chrétien s'est perdu dans des œuvres théâtrales et mesquines, ou qu'il n'a subsisté que de traditions communes; plusieurs de nos peintres ont gardé ce sens naïf, cet idéal sacré , et souvent ils dht mis dans leurs
ouvrages*, inspirés par les maîtres , autant de création que d'imitation. Sans doute, à notre époque un peu sceptique, il ne faut pas attendre des pages sublimes d'inspiration , telles qu'on les produisait au moyen-âge ; il y a loin de la vie des peintres de nos jours à celle des véritables artistes chrétiens ; nous savons tous que Louis de Vargas ne méditait jamais un sujet religieux qu'au pied de l'autel, et après s'être préparé par les sacrements à l'accomplissement de son œuvre. Il mérita le surnom de Raphaël espagnol. Ces pratiques de sainteté furent imitées par Joannès qui ne produisit jamais un sujet mythologique; il n'avait d'autre lit que le cercueil qu'il s'était choisi d'avance; il se préparait aussi par les sacrements et les macérations de la pénitence à l'exécution des chefs-d'œuvre dont il enrichit les églises de Valence. Les peintures de Murillo révèlent l'artiste simple, à la foi naïve, dont les travaux ne furent interrompus que par l'austérité des pratiques ascétiques. Murillo voulut être inhumé dans une église au pied de la descente de croix de Campana qu'il considérait comme une des merveilles de l'art chrétien. Lesueur est, sans contredit, l'artiste le plus religieux qu'ait eu la France; eh bien, Lesueur mourut à trente ans ; il vécut comme un saint et s éteignit dans un cloître. Il y a loin , bien loin , de ces croyances vives, ferventes, à l'examen et au doute qui maintenant dévorent les sociétés.
On parle beaucoup du Daniel dans la fosse aux lions, de M. Ziègler ; c'est en effet le morceau capital du salon. Le sujet du tableau de M. Ziègler est emprunté au chapitre 6 du prophète Daniel : « Le Seigneur a envoyé son ange , et il a fermé la gueule des lions, parce que j'ai été trouvé innocent devant lui. » Daniel ayant refusé les honneurs divins à Darius, est condamné à la fosse aux lions; il est là , debout, le saint personnage, les yeux et les bras élevés vers le ciel; il met sa confiance dans le Seigneur. A gauche, un ange apparaît, et devant lui se précipite un lion rugissant. L'expression de la physionomie de Daniel est belle ; M. Ziègler a mieux fait que ses devanciers; n'avait-on pas jusqu ici envisagé le grand prophète comme une espèce de gardien de ménagerie, en bonne intelligence avec ses
lions ? , .c
M Renoux a voulu reproduire les magnifiques boiseries du chœur de la cathédrale d'Auch. Riche et bel édifice que cette église métropolitaine de Sainte-Marie d'Auch! Laissons parler M. Sentetz, à qui l'on doit une notice descriptive et historique du somptueux monument : « Le corps entier du bâtiment est bâti de grandes pierres de grès, admirablement taillées; son style est celui du quinzième siècle. Simple dans son ensemble et flche de détails , 1 église d'Auch présente un caractère parfaitement conforme à l'objet de sa consécration ; elle est divisée en trois nefs, coupées par une allée, et forme une croix atine dont le sommet, terminé' par un hémicycle, donne l'idée des anciennes basiliques. Les sculptures qui décorent extérieurement les renforcements des portes, sont remarquables par leur travail, et dans quelques parties par la légèreté des formes. Une inscription placée dans les frises de la porte méridionale indique que c'est à l'archevêque François 11 , de Clermont, qu'est due la construction de ces por-
tes, environ l'an 1513; on voyait autrefois ses armoiries sur presque tous les piliers du midi ; elles furent effacées pendant la révolution. La porte septentrionale était ornée des armoiries du cardinal de Tournon , auquel la "ville d'Auch doit la fondation de son collège qui fut long-temps célèbre. *Les chapelles sont séparées les unes des autres par des murs auxquels sont adossés des autels en pierre, bois ou marbre, et décorés d'ordre d'architecture moderne , dans le goût des dernières années du règne de Louis XIII et des premières de Louis XIV. »
L'intérieur du chœur de la cathédrale d'Auch est garni de deux rangs de stalles sur ses trois côtés, celui du jubé et ceux des basses nefs. Les stalles sont en chêne ; leur ensemble est un chef-d'œuvre de sculpture gothique moderne. Sur chaque haut dossier on voit sculptée en demi-relief une figure de l'ancien ou du nouveau Testament, de quelque saint, ou de quelque personnage symbolique du christianisme. Chacune de ces figures est posée sur un cul-de-lamp«, décoré de petits bas-reliefs ou d'arabesques du plus joli travail. Les hauts dossiers sont séparés les uns des autres par des pilastres chargés de petits bustes placés dans des niches, surmontées de campanilles et d'autres ornements d'un fini précieux. La menuiserie de ce chœur fut achevée en 1529, ainsi que l'indique une inscription gravée sur la première basse stalle de gauche en entrant. Le pupitre , construit au milieu du chœur, est de la même époque, mais il a éprouvé quelques dégradations.
Les chapelles, la grande nef, le chœur et les deux branches de la croix sont éclairées par des croisées bordées d'arabesques; les couronnements sont en verre de couleur. Les vitraux des chapelles correspondantes aux nefs latérales du chœur, forment de grands tableaux représentant des personnages de l'ancien et du nouveau Testament; dans le soubassement du plan d'architecture qui fait le fond de chaque vitrail, se trouvent de petits cadres reproduisant des traits historiques relatifs aux personnages des grands tableaux. Ici, sur un premier vitrail, c'est toute l'histoire d'Adam et d'Eve, l'expulsion du paradis, la condamnation au travail ; puis la bénédiction de Jacob à côté d'une sybille ; Jérémie et Daniel assistent à la naissance de Jésus-Christ; Abraham, Melchisedec, saint Paul se coudoient avec la sybille de Samos, et saint Mathieu donne la main à la sybille de Tibur. Les sybilles, on le sait, étaient en vénération, même dans l'opinion des pères de l'église; saint Jérôme, saint Augustin les considéraient comme parlant quelquefois d'inspiration divine ; il ne faut donc pas s'étonner de les trouver mêlées avec les prophètes. Du reste, l'église d'Auch n'est pas le seul monument chrétien où l'on rencontre ce mélange , et les anachronismes dans les sujets sont des défauts inhérents à la première période du seizième siècle.
Tel est l'ensemble du monument qui a fixé les regards de M. Renoux, telles sont les magnificences qu'il a jugées avec raison dignes de son pinceau. On suit avec un indicible intérêt la vie de ces artistes qu'une vocation irrésistible pousse vers de sérieuses études; on aime à les voir, enfants encore, lutter contre mille obstacles, les briser à force de persévérance et de talents. M. Renoux atteignait à peine ea
quinzième année lorsqu'il perdit son maître , le seul qu'il ait jamais eu; la peinture avait pour ce tout jeune homme un attrait puissant , indéfinissable, que ne put effacer l'opposition violente de sa famille. Désespérant de vaincre les antipathies de ses parents, Renoux quitte le toit paternel; il parcourt les villes , visite les m.onuments riches en chefs-d'œuvre; dès ce moment, 6a résolution est inébranlable, et le jour où il prit la palette pour reproduire l'intérieur de l'église de Louviers et les casemates du Chàleau- Gaillard , ce jour, là, Renoux put s'écrier avec le Corrègc : anch' io son pittore! « Et moi aussi je suis peintre! » Ces deux tableaux, exposés au Louvre, en*1821 , furent acquis par la société des Amis des Arts, et valurent à leur auteur la seconde médaille d'or.
Deux ans plus tard, à l'exposition de 1823, on voyait la foule se porter devant une magnifique toile, aux teintes sévères et grandioses; c'était l'intérieur de Saint -Étienne-du- Mont , par Renoux. Aussi le gouvernement s'empressa-t-il d'acheter ce tableau et d'accorder à M. Renoux la première médaille en or, noble récompense de ses veilles laborieuses et de ses consciencieux travaux. Toutes les productions de Renoux ont été recherchées avec empressement; M. Du Sommerard, ce savant antiquaire, a enrichi sa belle collection d'une toile de Renoux; on en voit d'autres au château de Compiègne, au palais du Luxembourg et dans beaucoup de cabinets d'amateurs distingués.
Le musée de Versailles, où tant de pauvretés se pavanent, où tant de médiocrités sont entassées, renferme huit tableaux de Renoux; nous devons le dire, la plupart de ces tableaux sont vraiment remarquables ; ils font contraste avec les placards de couleurs rouges, jaunes et noires qui fatiguent la' vue dans la vieille résidence du grand roi; la reddition du Luxembourg est surtout digne des plus grands éloges ; nous ne saurions trop approuver la décision qui a fait placer cette œuvre brillante à l'exposition du Louvre; le public, nous en avons été plusieurs fois témoins, ne se lasse pas d'admirer la reddition du Luxembourg, et c'est le plus solennel succès auquel un artiste puisse prétendre.
L'intérieur de la cathédrale d'Auch se distingue par d'éminentes qualités; une sévérité de -couleurs qui coïncide merveilleusement avec la majesté du lieu ; les teintes y sont ménagées avec talent ; avec une connaissance profonde des ressources du pinceau; rien n'y est affecté; on reconnaît une main habile, exercée; on s'aperçoit que l'artiste s'est inspiré à l'école des maîtres dans l'art religieux, école sublime dont M. Renoux a emprunté les formes, le fini des détails, l'harmonie parfaite de l'ensemble. Pour donner plus de vie à sa composition, pour animer sa toile en quelque sorte, l'artiste a fait une précieuse découverte , d'une vive curiosité pour nous, qui aimons avec passion les savantes recherches historiques. C'est la copie du procès-verbal de réception du roi de Navarre, Henri II, et de sa femme, Marguerite de France, comme chanoine et chanoinesse du chapitre de la métropole ; ce document est demeuré inconnu à presque tous les historiens; en voici quelques fragments :
« L'an 1527, Te mardi, dernier jour de décembre,
veille de la circoncision de J.-C. , vinrent les sérénissimes Henri, roi, et Marguerite de France , reine de Navarre, comtes d'Armagnac et de Fezensac, et seigneurs d'autres lieux; ils avaient quitté le Béarn pour se rendre à Auch , capitale des comtés d'Armagnac et de Fezensac. A leur arrivée , le clergé et le peuple allèrent à leur rencontre , en grand honneur et processionnellement, vêtus des chapes de l'église et des insignes des différentes magistratures; on leur fit une magnifique réception. Le roi entra le premier.; il embrassa humblement la croix, et prêta serment sur le livre de la ville, promettant d'observer les coutumes et les privilèges d'icelle. Le peuple et le clergé l'accompagnèrent ensuite jusqu'à l'église cathédrale de Sainte-Marie et au maître autel , puis revinrent en même ordre et processionnellement pour aller à la rencontre de la reine et la recevoir, laquelle entra en même façon dans la ville et dans l'église ; ensuite le roi et la reine se retirèrent au palais archiépiscopal où ils se logèrent. Le lendemain , qui fut le premier janvier, tous les deux se rendirent à l'église Sainte-Marie, et ils entrèrent dans la salle capitulaire, pendant que tenaient chapitre de vénérables et très religieux hommes et seigneurs. Là , le sieur Bernard Fabri proposa au seigneur comte de le recevoir chanoine , et il offrit de lui donner la prébende du pain et du vin, comme à l'un des chanoines de l'église. Les seigneurs comte et comtesse jurèrent alors et lurent la formule du
serment écrite dans le livre du martyrologe , et ledit serment ayant été ainsi prêté dans la forme par lesdits sieurs comte et comtesse , les chanoines les ^reçurent dans le chapitre, leur assignant un siège et une stalle dans le chœur. El le sieur Fabri remit en signe de prise de possession au seigneur comte , le surplis et l'habit de saint Augustin que portent les mêmes chanoines; ledit Fabri en investit le seigneur comte; il lui donna aussi l'aumusse et la mit à son bras. Ces cérémonies étant achevées, les seigneurs comte et comtesse sortirent du chapitre , le comte restant couvert du surplis et de l'aumusse, et deux chanoines revêtus de leurs chapes l'amenèrent au maître-autel , le tenant par le bras ; là , le seigneur comte, la tête découverte, embrassa humblement l'autel, et semblablement fit la comtesse , et avec respect et humilité , se recommandant à Dieu et offrant à la vierge Marie un écu d'or au coin du soleil. Ensuite le seigneur comte approchant du chœur de l'église , les chanoines marchant à gauche en venant du maîtreautel, le firent asseoir et l'installèrent en signe de possession dûment acquise. »
M. Renoux a suivi mot à mot ces passages du procès-verbal ; il en a reproduit sur la toile les moindres détails , avec une fidélité scrupuleuse et une stricte exactitude, qui font le plus grand honneur à son talent. A nos yeux, M. Benoux a donc le double mérite d'être historien exact et précis, artiste éminent, plein d'avenir et de succès. A.Mazuv.
Un gueux de mer sous Philippe II.