FONTAINE DE VAUCLUSE
Une distance de neuf lieues sépare Avignon, la vieille capitale du comtat, du tout petit village deYaucluse et de sa merveilleuse fontaine; il faut suivre une route bordée d'arbres et de belles prairies fertilisées par la Sorgue et la Durance, traverser successivement les villages de Morières, de Chàteauneuf et de ITsle. Liste doit son nom aux eaux de la Sorgue qui l'entourent, et qui, en arrosant ses campagnes, alimentent aussi ses belles fabriques; l'industrie y est active et bien dirigée. Cette ville est si riante, que la plupart des voyageurs qui vont visiter Vaucluse sont tentés de s'y arrêter; rarement on résiste à celte tentation : car comment se défaire des pressantes instances de l'aubergiste de l'hôtel de Laure et de Pétrarque? Le chemin de l'isle à Vaucluse est moins agréable que celui d'Avignon à ITsle. En effet, à partir de cette ville, les montagnes se rapprochent de plus en plus, et, à mesure que l'on avance, on dislingue le cirque de rochers qui barre la vallée de Vaucluse.
Après une heure de marche, on arrive enfin à
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Vaucluse, bâti d'une manière pittoresque sur les deux rives de la Sorgue. Une manufacture de papier est la principale ressource des habitants , qui font encore de grands bénéfices avec les voyageurs que le renom de la fontaine y attire en foule dans la belle saison. Un sentier étroit, qui suit la rive droite de la Sorgue, conduit à la source; on est étonné, en le suivant, de l'abondance et de l'impétuosité des eaux qui s'écoulent, et que l'on ne croirait pas pouvoir provenir d'un seul point. Il s'échappe bieo quelques petits jets de dessous les rochers, mais peu considérables; ils n'augmentent guère le volume des eaux qui roulent avec fracas sur d'énormes roches de plus en plus nombreuses, à mesure que l'on approche de la source. A sa gauche, on aperçoit le château de Pétrarque, qui, ruiné par le temps, se confond en quelque sorte avec les rochers au milieu desquels il s'élève; sa position est des plus sauvages et des plus tristes : aussi, abandonné, il ne doit qu'au nom qu'il rappelle d'être visité par les voyageurs.
La source de Vaucluse, l'une des plus grandes et des plus belles de l'Europe, forme d'abord une nappe tranquille dont le calme contraste fortement avec la rapidité des eaux qui s'en échappent; mais, dès que celles-ci quittent le premier bassin, elles se précipitent bruyamment sur des rochers noircis par la mousse qui les tapisse. Telle paraît la fontaine lorsque ses eaux sont hautes, ou qu'elles se trouvent au niveau d'un figuier qui, comme le gardien de la source, s'est établi dans le rocher. Ce figuier est connu autant que la source même, dont il est, pour ainsi dire, le baromètre. Quand on veut savoir si la fontaine est parvenue au point où elle se porte dans les grandes crues, on s'informe d'abord si les eaux montent jusqu'au figuier : on sait que c'est à cette élévation qu'elles déploient toute leur force et toute leur magnificence. Pour bien considérer la fontaine de Vaucluse, il faut gravir le sommet des montagnes qui l'environnent. Dussault, dans une description de Vaucluse, présente cette montée comme une entreprise périlleuse. Un ami lui proposa cette course : « Il oublie, dit-il, que la montagne est presque à pic, et que, du sommet jusqu'au fond du gouffre, il n'y a qu'un sentier large de deux pas, où rien ne pourrait nous retenir si le pied nous manquait. Le voilà qui gravit, je le suis; au bout de dix minutes je tourne la tête : il me semble que je suis au milieu d'un entonnoir dont l'abîme est le centre; les cailloux qui fuyaient allaient tout droit s'y précipiter. Sur le champ je me retourne, je m'assieds et me laisse glisser jusqu'à mon salutaire sentier que j'arrosai de ma sueur. Mon ami fit encore de grands efforts pour arriver plus haut; mais enfin il comprit que la mobilité de ce plan incliné ne lui permettrait jamais d'arriver à son but. Il fallut descendre, sans cela j'aurais eu peut-être le désespoir de le voir tomber dans ce gouffre. » La frayeur semble avoir agrandi les choses aux yeux de ce voyageur ; d'autres curieux ont gravi sans péril la montée qui lui parut si dangereuse.
Nous avons dit que, dans le premier bassin, les eaux de la fontaine de Vaucluse étaient paisibles à la surface; mais le fracas occasionné par leur chute sur les masses de rochers change bientôt cet aspect. Les flots tombent de tous côtés en vagues bouillonnantes, et font entendre au loin leur bruvant murmure. Ce-
pendant, au milieu de ce tumulte, on admire un spectacle qui en efface les tristes impressions. Des Ilots de neige, qui, par l'effet des rayons du soleil, brillent de toutes les nuances de l'arc-en-ciel, s'élancent à une grande élévation, et viennent se briser contre les roches qui les entourent ; réunis par le choc presque aussitôt qu'ils sont dissipés, ces flots attaquent avec une plus grande puissance les roches qui viennent de les repousser; ils écument, ils rejaillissent et franchissent avec une nouvelle impétuosité de nouveaux obstacles. En été, on ne retrouve plus rien de ce pompeux spectacle; la fontaine semble tarie jusque dans sa source. La pente rapide qui tient au bassin, les masses de rocs qui la couvrent et sur lesquelles les eaux roulaient naguère, n'offrent plus dans toute leur surface que l'aridité la plus sauvage; alors on peut remarquer une des singularités de la montagne : ce sont de petites cavernes dont la forme circulaire porterait à croire qu'elles sont l'ouvrage des hommes ; mais, en vérité, de quel usage auraient-elles pu être?
On ne peut douter que la fontaine de Vaucluse ne soit alimentée par les réservoirs du mont Ventoux, qui communique avec les collines de Vaucluse à l'aide d'un enchaînement de montagnes. Dans quelques endroits de cette chaîne jusqu'à une distance de douze à quinze lieues de la fontaine, on rencontre sur le sommet des gouffres qui exhalent quelquefois d'épaisses vapeurs. Ce sont autant de soupiraux d'où les colonnes d'air, agitées et entraînées par les courants intérieurs, s'échappent avec facilité ; ce roulement des eaux dans les abîmes se fait entendre à sept ou huit lieues, et imite lo bruit du tonnerre. La voûte qui couvre ces immenses souterrains s'entrouvre de temps à autre et occasionne des phénomènes. En 1783, un événement de cette nature répandit la consternation parmi le peuple. La fontaine était alors à une grande élévation, lorsque tout à coup ses eaux, habituellement si limpides, si claires, sortirent du bassin fortement colorées d'un rouge de sang; elles restèrent dans cet état pendant plus d'un mois. Les habitants revinrent de leur frayeur lorqu'ils apprirent qu'à neuf lieues de Vaucluse, il s'était ouvert un vaste gouffre, et une grande quantité de sable rougeâtre s'y était engloutie. Dans les grands tremblements de terre, la fontaine de Vaucluse éprouve des altérations ; elle était fortement agitée le jour du désastre de Lisbonne. C'était pour Brisson une preuve que l'espèce d'entonnoir d'où jaillissent les eaux est la bouche d'un ancien Volcan, dont les ravages lui semblaient encore prouvés par les dégradations des rochers d'alentour. Cette conjecture a été repoussée par d'autres naturalistes.
La fraîcheur de la température de Vaucluse, en été, forme un contraste remarquable avec sa douceur en hiver. Cette roche qui se courbe en voûte audessous de la fontaine, et qui s'élève au-dessus des montagnes dont elle fait partie, garantit toute la profondeur du vallon des ardeurs du soleil pendant la plus grande partie de la matinée; une vapeur imperceptible qui s'échappe à travers le courant rapide des eaux, modère la chaleur du reste du jour. Si, en hiver, il se forme quelquefois de légers brouillards, ils sont bientôt dissipés par les rayons du soleil ou par le souffle des vents. Aussi le climat est-il extrêmement salubre à Vaucluse; cette heureuse circons-
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tance résulta non-seulement de la situation du lieu, niais encore; des plantes odoriférantes (|iii, dans celle contrée, couvrent les montagnes et répandent un doux parfum.
Le souvenir de Pétrarque et de Lattre anime tout le paysage de Vaucluse ; le temps a détruit leur demeure, mais leur mémoire vivra toujours. Laure n'a pas été un être allégorique, un personnage mystique, comme on l'a cru en Italie au xv! siècle; elle n'était point non plus une Iris en l'air, ainsi que l'a écrit Voltaire, qui a mieux aimé nier un fait constant que d'en rechercher les preuves. La vérité a déchiré le voile qui enveloppait l'histoire de celte femme célèbre. Sa naissance, son état, son caractère, ses mœurs, sont alteslés par des monuments authentiques, irrécusables, par tous les ouvrages de Pétrarque en vers et en prose, en italien et en latin. Il n'y a plus aujourd'hui que l'ignorance ou la mauvaise foi qui puisse les révoquer en doute. Ce fut le 16 avril 1327 que Pétrarque, âgé alors de vingt- trois ans, rencontra Laure pour la première fois, dans l'église des religieuses de Sainte-Claire d'Avignon; il conçut dès ce moment pour elle celte passion aussi forte que constante, qui fit à la fois le bonheur, le tourment et la gloire de la moitié de sa vie. Quand on a lu les vers de Pétrarque sur celle qui était l'objet de ses méditations, de ses tristes et doux souvenirs, douter de l'existence de Laure, ce serait supposer que le poète était fou.
Il n'est pas un de nous qui, dans un voyage à Vaucluse, n'ait cherché à se représenter Laure, la belle Laure; il n'est point d'imagination qui n'essaie de s'en tracer le portrait. Ce portrait est répandu dans des poésies où il est à l'abri du temps et des siècles. En le dépouillant de ses exagérations poétiques, et ne
laissant que ce qui paraît être l'exacte vérité, on voit que Laure était une des plus aimables et des plus belles femmes de son époque; ses yeux étaient bleus, ses sourcils noirs, ses cheveux blonds, son teint blanc et animé, sa taille souple et légère; il y avait dans sa démarche quelque chose de divin et de céleste; une grûce noble et facile régnait dans toute sa personne. Ses regards respiraient la gaieté, la douceur; rien de si expressif que sa physionomie, de si modeste que son maintien, de si angélique que le son de sa voix. Sa modestie ne t'empêchait pas de prendre soin de M panne, de se mettre avec goût, et, lorsqu'il le fallait, avec magnificence; souvent l'éclat de sa belle chevelure était relevé d'or ou de perles. Dans les fêtes, elle portait une robe verte parsemée d'étoiles d'or, ou couleur de pourpre, bordée d'azur semé de roses. Chez elle, et avec ses compagnes, délivrée de ce luxe dont on taisait une loi dans les cercles de cardinaux et à la cour papale d'Avignon, elle préférait dans ses habits une élégante simplicité.
Les rapports de Laure avec Pétrarque ne coûtèrent rien à sa sagesse. La pureté de ce sentiment a trouvé un grand nombre d'incrédules. Les preuves en sont pour tant irrécusables; mais, pour les connaître, il faut lire, ce qui fatigue beaucoup d'esprits; cl. pour les admettre, il faut avoir en soi l'amour du beau et de l'honnête, devenu plus rare encore que le goût de la lecture et de l'étude. Ainsi s'exprime M. Ginguené. Ce ne serait pas faire injure à la noblesse de cette passion, que d'examiner ce qui put la maintenir dans des bornes aisées à franchir; on pourrait rechercher ce qui la rend vraisemblable, on pourrait l'expliquer sans l'avilir; mais ces explications nous mèneraient trop loin, et conviendraient d'ailleurs moins ici que dansun cours de philosophie morale.
(Fontaine de Vaucluse.)