L'ILE DE MALTE
Homère, dans l'Odyssée, a parlé de Malte sous le nom d'île Hypérie; elle fut d'abord habitée par les Phcaciens, prétendue race de géants. On s'est plu à leur attribuer la construction de certains édifices, à cause des pierres énormes, irrégulièrement taillées, dont ils sont bâtis, et on a aussi rapporté à ces temps fabuleux plusieurs tombeauxd'une grandeur extraordinaire. Les Phéniciens abordèrent à Hypérie vers l'an 1519 avant Jésus-Christ; reconnaissant combien la situation de l'île était importante pour leur commerce, ils s'en emparèrent et y fondèrent une colonie qui devint bientôt considérable et puissante. L'industrie et le commerce des Grecs s'élendant du côté de la Sicile et de l'Italie, ils chassèrent les Phéniciens de l'île d' Hypérie l'an 73G avant Jésus-Christ, et la nommèrent Melita, soit à cause de l'excellence du miel qu'on y recueille, soit en l'honneur de la nymphe Milite, fille de Doris et de Nérée. Accoutumés à naviguer vers les rives éloignées, et à n'y fonder leurs colonies que sur la foi des oracles d'Apollon, les Grecs portaient partout le culte de ce dieu, et gravaient sur leurs monnaies ses emblèmes. Ils lui élevèrent à Melita un temple sur le terrain qui forme aujourd'hui une place devant l'hôtel de ville de la cité notable. Il ne reste Tojie v. — ocroBHE (837.
aucun vertige de ce temple, et les ruines des édifices publics, bâtis par les Grecs, se réduisent à celles d'un château ; ces ruines se voient près de la grande fontaine. On peut compter encore au nombre des monuments grecs subsistant à Malte quelques excavations faites de main d'homme, dans la colline Ta Bengemma, qui étaient destinées à la sépulture des habitants.
528 ans environ avant l'ère chrétienne, les Carthaginois vinrent disputer aux Grecs l'empire de Mélile ; ils le partagèrent quelque temps. Les Grecs furent contraints dans la suite de céder à la puissance des Carthaginois. Les richesses de Carthage refluèrent sur l'île de Malte, et la rendirent, lors de la première guerre punique, l'objet de l'ambition des Romains; ils la saccagèrent; plus tard ils la firent réédifier. Dans le partage de l'empire romain, l'île de Malle échut à Constance. Rientôt les Vandales, et après eux lesGolhs, s'en rendirent maîtres. Sous l'oppression de ces barbares, l'île ne pouvait être florissante; son commerce fut presque entièrement anéanti. Les Arabes, les Normands , les Allemands et les Français, envahirent tour à tour ce vaste rocher jeté au milieu des mers; enfin , les Espagnols en prirent possession et y établirent leur pouvoir. Charles-Quint envisagea les avantages de l'île de Malte, so::s un autre point de vue que ses prédécesseurs, lesquels lie la regardèrent jamais que comme une1 ; o: t'o;i iniîifl'éi'chlé de leurs
étals. Régner sur la Méditerranée, garantir d'un côté les rivages de la Sicile, de l'autre, menacer ceux de l'Afrique, et interrompre à volonté les communications du commerce, tel fut le but de Charles-Quint. Craignant que cette île importante ne fut quelque jour enlevée à ses descendants, lesquels, occupés dans le centre de leurs états, ne pourraient peut-être pas y porter toutes les forces nécessaires pour les défendre, il la démembra de sa succession, et \oulut la remettre entre les mains d'une puissance spécialement occupée àlagarder, qui, ne pouvant nuire à aucune, fut respectée par toutes. Il fixa son choix sur l'ordre de St-Jean de Jérusalem, et en 1530, il l'établit dans la souveraineté perpétuelle de l'île de Malte.
La célébrité des chevaliers de Malte est universelle; cet ordre était tout à la fois hospitalier, religieux, militaire, aristocratique et monarchique. Hospitalier. 11 avait des hôpitaux ouverts aux malades de tous les pays, sans distinction de religion, et desservis par les chevaliers. Religieux. Ses membres faisaient les trois vœux de chasteté, d'obéissance et de pauvreté. Militaire. Ils étaient toujours armés . et en lutte habituelle avec les Infidèles; ils protégeaient tous les pavillons chrétiens contre les corsaires et autres bâtiments de guerre barbaresques. Aristocratique. Les seuls chevaliers partageaient avec le grand -maître le pouvoir législatif et exécutif. Monarchique. Un chef inamovible était investi des droits de la souveraineté sur les sujets de l'ordre de Malle et de ses dépendances. A peine Malte était-elle au pouvoir des braves chevaliers, qu'elle prit un aspect tout nouveau. Une ville régulière fut bâtie sur un terrain où l'on ne voyait auparavant qu'un rocher stérile et inégal. La seule forteresse de l'île, où naguère il n'y avait qu'un canon . fut bientôt hérissée de batteries. Malte ne tarda pas à être regardée comme une des places les plus formidables de la chrétienté; vingt-et-un ans après l'arrivée des chevaliers , le célèbre corsaire Dragut fut obligé de renoncer au projet de conquête qu'il avait formé, etquinze après, touteslesforcesottomanes, conduites par l'empereur Soliman, le vainqueur de Hhodes, vinrent échouer devant Malte, qui résista à tous leurs efforts, moins par la bonté de ses forteresses que par 1" héroïsme de ses défenseurs. C'est sous le gouvernement du grand-maître Ferdinand de Homspech, que l'île de Malte fut rendue à l'armée française, le 12 juin 1798; mais le détachement aux ordres du général Vanbois , ne put garder la place investie par les Anglais; il la leur remit le 23 septembre 1800.
L'île de Malte, la plus méridionale de l'Europe, a une circonférence d'environ vingt lieues; elle fait face à la Sicile, du côté du nord, au royaume de Tunis, du côté du midi ; l'île de Candie est à l'est, et les petits rochers de Linose et Lampedouse à l'ouest. Au midi, les côtes n'offrent que des écueils et des rochers, mais en s'approchant vers le nord on trouve plusieurs anses et les deux grands ports Musset et Marsa ; ces deux ports sont séparés par une langue de terre, sur l'extrémité de laquelle est placé le fort St- Elme qui en défend l'entrée. Le château Si-Ange est construit près de l'embouchure du porl Marsa; c'était l'unique forteresse qui existait dans l'île, quand les chevaliers en prirent possession. Le grand -maître Villiers de l'île Adam y ajouta des bastions, des remparts, des citernes et des fossés. Il Borgo , situé non
loin du château St-Ange, en est séparé aujourd'hui par un fossé plein d'eau, ce fut contre celle première habitation de l'ordre de Malle, qu'échouèrent tous les efforts des Turcs; Il Rorgo résista à tous les assauts, et mérita le nom de Cité victorieuse.
L'île de Malte contient deux villes principales, et vingt-deux villages ou casaux. Ce nom de casai dérive d'un mot arabe qui signifie station, et indique la manière dont ces villages se sont peu à peu formés par l'agglomération des laboureurs. Il y a, en outre, une multitude de hameaux moins importants. La Cité Vieille, ou notable, a conservé encore parmi les habitants le nom de Mdina, que lui donnaient les Arabes; ce fut pendant long-lemps la seule ville de l'île de Malle; elle avait, pour édifice remarquable, le palais des Grands-Maîlres, et la cathédrale. Les catacombes de la Cité- Vieille, justement célèbres, sont fort étendues, et ont des rues dirigées en tous sens, souvent avec une sorte de régularité ; ce qui leur a mérité l'épifhète de ville souterraine. Les catacombes sont à quinze pieds au-dessous de la superficie de la roche dans laquelle on les a creusées; cette pierre est tendre et poreuse; l'eau la pénètre facilement; mais, au moyen de petits conduits, les souterrains conservaient la salubrité nécessaire pour les habiter sans dangers , lorsque les circonstances obligeaient de s'y retirer. Ces calacombes sonl bien supérieures à celles de Naples, excavations faites au hasard, dépourvues de légendes et de merveilleuses histoires; celles-ci ont servi d'asile, aux premiers chréliens de l'île, et plus d'une tradition s'est perpétuée dans le souvenir du peuple.
Les fondations de la Ci té- Valette furent jelées en 1566; le grand-maître Lavalelle en donna lui-même le plan. Dès qu'on eut tracé les murailles de cette nouvelle ville, les habitants s'employèrent volontairement à une construction , qui devait assurer désormais leur défense et augmenter leur commerce. Lavalelte étant mort, l'an 1568, il fut réservé à son successeur P. de Monte de terminer les ouvrages commencés sous le glorieux défenseur de Malle et de la foi. Le 18 mai 1571, tout fut achevé. Le corps entier de l'ordre, quittant alors le bourg, où il avait demeuré depuis son arrivée à Malte, se transporla solennellement dans la nouvelle ville. On avait moins songé à conslruire dans la Cité- Valette des édifices majestueux, qu'à assurer sa défense par de bonnes fortifications ; cependant on y remarquait quelques monuments. L'église St- Jean , bâtie par le grand-maître La Cassière, est une des plus somptueuses; elle renferme des vases d'or, deux portes d'argent massif; le pavé se compose de pierres sépulcrales en marbre de toutes couleurs; rien de magnifique comme quelques-unes de ces tombes incrustées de jaspes , d'agathe et d'autres pierres précieuses. Dans l'oratoire, on conservait la main de Si-Jean, précieuse relique dont le sullan Bajazet fit présent au grand-maître de Rhodes, d'Aubusson ; cette relique avait été soigneusement gardée à Constanlinople . dans une église bâtie par Justinien, et respectée par Mahomet II, lors de la prise de Conslantinople. Bajazet. craignant pour lui-même sur le trône où il venait de parvenir, et délirant l'amitié de d'Aubusson, qui s'était illustré sous le règne précédent par une victoire remportée sur les Infidèles, lui fit don de la main de Si-Jean.
Malte peut être considérée comme divisée en deux
parties principales : l'une à l'est, l'autreà l'ouest de la Cite- Vieille; lousles villagessont situés dans la partiede IY.-i, plus grande que celle de l'ouest; cettedernière est pleine de sites pittoresques, mais elle manque de terre, et le mauvais air qu'on respire sur la côte en a éloigné les cultivateurs. On y remarque la colline Bengemma, et la grotte qui porte le nom «le Calypso. La colline Bengemma mérite l'attention particulière du voyageur; elle est presque plaie à la cime, ei ce lui l'emplacement d'une ville qui a totalement disparu «le la surface <le l'île, et vraisemblablement aussi des fastes de I histoire; aucun historien de Malte n'en a parlé, pas même Abela; mais tout ce qui environne cette colline, rappelle qu'elle a été habitée par des peuples puissants et habiles dans les ails; tout fait présumer que ce lieu, qui n'est plus qu'un mauvais pâturage, était autrefois l'emplacement de magnifiques habitations. La grotte de Calypso a été chaulée par les poètes; lien, dans son état actuel , ne justifie celte prédilection. Dans toute l'étendue de l'île de Malle, la terre ne s'élève guère que d'un pied sur le rocher, et cependant le sol est fertile; chaque saison donne sa récolle, le produit en est abondant. L'industrieuse nécessité a appris aux Mal lais à former, dans les parties nues de l'île, un terrain artificiel. Ils égalisent h; plan du rocher en lui donnant une légère pente pour l'écoulement des eaux; ils y accumulent des pierres presque broyées; ils placent ensuite une couche de terre apportée d autres cantons de l'île, ou recueillie dans la fente des rochers, qu'ils recouvrent encore d'un lit de pierres, puis une couche d'engrais et une seconde couche de terre; avec le temps, et à l'aide des soins qu'y donnent les propriétaires, ces terrains deviennent aussi fertiles que les terrains naturels.
De nos jours, la vieille importance européenne de Malte s'est éclipsée ; on n'y voit plus ces navires de guerre qui protégeaient, non-seulement lecommercede l'île, mais encore celui de toules les nations chrétiennes. Dès l'instant qu'on annonçait à Malte la sortie d'un ou de plusieurs corsaires des ports de la Barbarie, le grand-maître envoyait des vaisseaux à leur poursuite; aussi les barbaresques ne tenaient pas long-temps la mer ; ils se contentaient de faire quelques coups de main , et se reliraient bientôt avec leurs prises. La terreur des armes de l'ordre de Malte était si grande en Orient, qu'elle avait valu à la France d'immenses avantages pour sa marine marchande ; la crainte d'être pris par les corsaires maltais, ou par les bâti— mens de l'ordre, engageait les négociants turcs à confier leurs marchandises à un pavillon ami de Malte, et ils se servaient de préférence de celui de la France, comme étant la puissance qui avait le plus d'influence sur les preux chevaliers. Les temps ne sont plus les mêmes; Malte a perdu son antique prépondérance et sa nationalité; il ne lui reste que ce qu'il est impossible de lui ravir : sa position formidable, si bien exploitée par la Grande-Bretagne au profit de son commerce et de sa marine militaire.