UN GUEUX DE MER SOUS PHILIPPE II
Pendant la longue lutte du protestantisme contre" le principe monarchique et catholique lutte qui couvrait l'Europe de ruines et de cadavres, qui dépeupla des villes et éteignit des populations entières, aucun peuple no montra une plus froide intrépidité, un courage plus tenace que le peuple hollandais. Ayant à combattre les vieilles bandes espagnoles de Mondragon, de don Emmanuel Verdugo, du prince de Parme, d'Alvarede Tolède, surnommé le ducd'Albe, ce peuple, jusqu'alors si calme et si longanime, déploya un héroïsme qu'on chercherait en vain dans les annales de l'ancien monde, et dont la sublime résistance des Grecs modernes n'offre qu'un pâle et terne reflet.
Tout ce que le fanatisme et la sombre haine de Philippe II pouvaient inventer d'atrocités et de supplices était encore dépassé chaque jour par ses lieutenants. Ce sol marécageux , conquis sur la mer à force d'industrie et de patience, semblait dévorer les armées espagnoles, qui aspiraient à la fin de cette guerre de cannibales où le mot de merci était inconnu, où l'on mangeait les prisonniers plutôt que de se rendre. Aussi, effrayéde cette indomptable énergie, Philippe venait d'envoyer dans les Provinces-Unies un homme digne de lui et dont la mission d'extermination avait pour appui un cœur de bronze et le bras d'un bourreau.
Le fait que nous allons raconter date de celte époque.
Le 12 novembre 1572, un navire aborda la côte de Zélande avec une hardiesse qui semblait révéler de grandes connaissances locales de la part de ceux qui le montaient. La nuit était proche, une légère bande dorée et vaporeuse indiquait que le soleil était déjà descendu sous l'horizon. Les contours de la côte et tout le paysage étaient noyés dans une lourde brume grise qui rendait les objets vagues et flottants comme un rêve. La grève sablonneuse où la mer venait mourir en silence était nue et désolée ; mais au moment où le navire lançait ses chaloupes vers la terre, un homme sembla surgir des sables, une mèche d'arquebuse brilla dans sa main, et l'on entendit une voix mâle s'écrier : qui vive !
«Les gueux de M. d'Hermann Arckel, » répondit une voix de la chaloupe , qui en ce moment prenait terre.
Et une trentaine d'hommes armés de larges poiguards et de haches s'élancèrent des chaloupes en assurant leurs pas avec ce vif sentiment de bien-êfre du marin qui sent la terre ferme sous ses pieds.
« Quelles nouvelles, seigneur Hermann? demanda la sentinelle; que signifie cette vive canonnade que j'ai entendue ce soir?
— Cela signifie, mon brave Pierre, que nous avons coulé une barque espagnole aujourd'hui. De soixante hommes d'équipage, voilà ce qui reste, ajouta-t-il e n montrant du doigt une seconde chaloupe montée par dix prisonniers et quelques matelots, et qui s'avançait à force de rames.
— Et pourquoi ne les avoir pas envoyés au fond de l'Escaut avec les au 1res ?
— Parce que ces gentilshommes ont paru avoir une telle aversion pour l'eau froide et un tel amour de la corde, que je n'ai pu leur refuser cette légère préférence.
« Vous êtes bien bon pour ces chiens de Sen ors, d dit la sentinelle, et elle reprit son poste d'observation sur les Ilots.
Quelques voiles, tendues sur des. piquets, venaient d'être converties en lentes par l'équipage d'Hermann. Dans l'une d'elles brillait un feu vif autour duquel les prisonniers espagnols s'assemblèrent avec une muette satisfaction qui faisait briller leurs grands yeux noirs d'une joie enfantine. A voir ces hommes insoucieux et tout absorbés par le sentiment de ce bien-être momentané qui leur rappelait l'ardent soleil de leur belle Espagne, nul ne se fût douté qu'ils attendaient la mort, une mort lente et cruelle sous les sarcasmes de leurs ennemis .
Enveloppé dans un sombre caban de pêcheur, Hermann se promenait devant la tente plongé dans ses réflexions. Sur son front on pouvait lire un indomptable courage que les guerres civiles avaient changé en férocité. Cependant ses regards perdaient de leur dureté, alors qu'ils s'arrêtaient sur le groupe d'Espagnols dont la bizarre silhouette se dessinait sur la rouge lumière projetée par la flamme.
« Mort et enfer ! pourquoi les avoir sauvés ! Tuer après le combat est l'office du bourreau et non le mien. Il faut pourtant prendre un parti, murmura-til, en marchant brusquement vers la tente. »
— Ceux d'entre vous qui voudront servir les Provinces-Unies sont libres, les autres seront jetés à la mer; je vous donne cinq minutes pour réfléchir.
Les prisonniers se regardèrent terrifiés, et Hermann reprit sa promenade solennelle et calme , comme si chacun de ses pas ne hâtait pas d'une seconde l'instant qui allait décider de la vie de dix hommes I Tout était silence et lumière; la lune étendait une nappe d'argent sur la vague molle qui venait mourir en frémissant sur la côle : l'équipage hollandais attendait avec une muette anxiété la fin de ce silence qui semblait peser comme un suaire sur tous les cœurs.
Les Espagnols s'étaient rapprochés et avaient échangé quelques regards; tout à coup l'un d'eux se lève :
«Seigneur, nous sommes prêts, dit-il.
— A servir la république? dit Hermann.
— Non, à mourir 1 » dit l'Espagnol, et il. jeta un regard calme sur quelques gueux de mer qui venaient de saisir leurs haches de combat.
Tout à coup la voix aiguë de la sentinelle signala une barque qui s'avançait vers la côle. Un homme sauta à terre, tenant un paquet à la main, et demanda le capitaine Hermann. .
« Le voici , dit Arckel ; mais d'où viens-tu à celle heure?
— De Bréda. Les Espagnols ont surpris hier la Ville et fait un carnage affreux. Quelques femmes seules ont été sauvées, mais après un traitement plus honteux que la mort.
— Et qui t'a remis cette lettre ?
— Votre sœur, capitaine, qui m'a dit qu'elle n'es- I pérait qu'en vous pour la venger d'Emmanuel Verdugo. »
Pendant celle conversation, les Espagnols agenouillés se préparaient à la mort par une courte et mentale prière.
« Verdugo ! un général s'associer aux erreurs d'une immonde soldatesque ! mais il ne sait pas sans doute qu'Éléonore a un frère qui paiera chacune de ses larmes par des flots de sang castillan ! » Puis se tournant brusquement vers les prisonniers :
« Vous voulez mourir, messeigneurs, et le service de la république vous répugne. Songez-y, la mer est là, muette et glacée ; c'est une tombe sans prière et sans prêtre, et trop profonde pour que l'appel de l'ange du jugement dernier y pénètre jamais 1 »
Les Espagnols frissonnèrent et semblèrent hésiter: l'image du néant les laissait sans force et sans appui. Cependant une brutale et terrible opération venait de commencer ; les gueux saisissant les prisonniers un à un, leur lièrent les pieds et les mains, et lés transportèrent à la cime d'un rocher au pied duquel la mer s'engouffrait avec furie.
a Puisque ces cavaliers sont de trop haute lignée pour servir la république, ditHermann avec un froid sourire, à la mer, et que satan leur grave leur épi— taphe. »
Et dix fois l'abîme ouvrit ses vagues écumeuses avec un grand bruit, puis tout redevint silence, et les rayons de la lune se jouèrent encore une fois, calmes et doux, sur leur surface argentée.
La lettre apportée au chef des gueux de mer n'était que trop vraie : les Espagnols venaientde s'emparer de Bréda par surprise et y avaient renouvelé les horreurs du sac de Rome sous le connétable de Bourbon. L'incendie et le massacre avaient puni les habitants de leur courageuse défense, et la lettre remise par le messager d'Éléonore Arckel à son frère demandait une vengeance éclatante.
Lorsque Hermann Arckel arriva à Bréda, le capitaine Verdugo venait de partir pour Anvers, où se trouvait le quartier- général espagnol. Deux motifs l'y amenaient : son devoir et le désir de voir une femme adorée dont il était séparé depuis deux ans.
Hermann , déguisé en pêcheur, prit aussitôt la route d'Anvers, où il comptait retrouver son ennemi. Pendant ce court voyage , il put se convaincre par lui-même que les récils populaires de la cruauté des Espagnols étaient loin d'être exagérés. Le démon de la guerre semblait avoir répandu toutes ses horreurs sur ce triste pays. Les quelques chaumières qui s'élevaient dans celte morne et vaste bruyère étaient noircies par le feu; des femmes et des enfants jonchaient de leurs cadavres charbonnés les ruines de leurs habitations dévastées.
Tout entier à son amour, que l'absence avait ravivé de toutes ses séductions et de tous ses prestiges, Emmanuel Verdugo ne sortait que rarement du sombre et triste hôtel qu'il habitait près de la cathédrale. Il oubliait auprès de sa femme cette sanglante existence de combats et d'incendies qui depuis deux ans étaif la sienne. L'amour délirant de cette brune fille des Espagnes avait éteint dans son cœur toute autre pensée, tout autre sentiment.
Mais au-dehors veillait une pensée de vengeance. Hermann Arckel , oubliant la terrible loi qui mettait sa tête à prix, attendait la réalisation d'une vengeance qui n'eût reculé devant aucun obstacle, et le feu som-
bre qui rayonnait sous son chapeau brun, alors qu'il guettait son ennemi, eût éteint tout sentiment depiliô dans le cœur de celui qu'il eût tenu sous son poignard.
Enfin, un jour, le ciel sembla prendre en justice ses dévorantes angoisses. Il venait de voir sortir de l'hôtel des Indes son ennemi, Emmanuel Verdugo. Son cœur bondit d'une joie étouffante , alors surtout qu'il vit l'Espagnol se retourner pour répondre aune jeune femme qui lui souriait du haut du balcon avec un regard encore humide d'amour.
« Béni soit Dieu qui me livre cet homme ! s'écria Hermann; un jour de plus, je devenais fou ! »
Don Emmanuel Verdugo, brave capitaine, beau cavalier et redoutabfe catholique , était un de ces hommes de fer à qui l'Espagne doit son beau et glorieux seizième siècle,
La fin prochainement.
LE CARTHAME.
Le carthame est une plante qui unit à l'élégance et à la vivacité des couleurs des fleurs de jardins, d'utiles propriétés qui l'ont fait rechercher par tous ceux qui l'ont connue. C'est un végétal herbacé à racines vivaces, dont la tige , (fig. 1) est droite et lisse, glabre, garnie de feuilles , (fig. 3) et se divisant à son sommet en plusieurs rameaux chargés de feuilles plus petites, mais comme les premières, simples, ovales, pointues et bordées de quelques dents épineuses (fig. a ). Chaque rameau est surmonté par une fleur terminale (fig. 1 et 2), dont la corolle est d'un rouge orangé et les fleurons (fig. 6, c) découpés en cinq lanières également d'un beau rouge. Ces fleurons sont connus dans le commerce .sous le nom de safran bâtard ou safran d'Allemagne, parce qu'on cultive beaucoup cette sorte de plantes dans ce pays, et notamment en Thuringe. A ces fleurons succèdent de petites graines blanches luisantes, quadrangulaires, oblongues, placées dans une coque assez forte ; ces graines contiennent une huile d'une saveur douce, mais qui devient acre par la suite, et que l'on emploie en Egypte dans la cuisine. Elles servent à engraisser la volaille; les perroquets les recherchent surtout avec avidité, ce qui leur a- valu le nom de. graines à perroquet, tandis que pour les hommes elles constituent un purgatif qui n'opère que lentement à cause de sa viscosité, et dont on fait usage concurremment avec d'autres évacuants.
Hippocrate, Galien et d'autres médecins de l'antiquité ont indiqué sous le nom de Cnicus le carthame, comme un remède efficace contre les maladies de poitrine , la pituite et les affections du même genre; mais sa vertu thérapeutique est aujourd'hui d'un faible secours.
C'est principalement dans la teinture que le carthame trouve son plus fréquent et plus notable emploi. On doit à un célèbre pharmacien, Dufour, les détails, avant lui peu connus , de l'extraction du principe colorant de cette plante. Ce principe , auquel les chimistes ont donné le nom de carthamite, se trouve mêlé avec un autre, jaune, soluble dans l'eau,
qui tend à altérer la force du premier, lequel est au contraire insoluble dans l'eau et l'alcool et n'est dissout que par les alcalis.
C'est cette cartliamite que l'on extrait sous forme d'une fécule rouge débitée dans le commerce, soit en liqueur, elle est alors délayée dans du suc de citron, soit en assiettes, ou tasses. Pour l'obtenir ainsi , on étend avec une brosse de poil de blaireau celte fécule dissoute dans un alcali liquide, sur une lasse ou une soucoupe; elle s'y sèche, et la couleur conservée de la sorte est beaucoup moins susceptible d'altération. Elle perd , il est vrai, bientôt sa couleur et passe au jaune doré et même au vert, mais on la ramène à sa couleur primitive par une légère immersion dans l'eau froide.
Le rouge extrait des fleurs du carthame pouvant se nuancer à l'infini, on en fait usage pour teindre les étoffes de soie et de colon en rose , cerise ou ponceau; mais ces étoffes n'ont jamais bon teint. En préparant les étamines du safran bâtard avec du talc , exactement réduit en poudre, on fabrique le rouge qui sert aux femmes et le rouge employé dans la peinture, connus sous le nom de rouge végétal, laque de carthame. La même plante bouillie sert à mettre 1 os parquets en couleur.
Le carthame est cultivé dans le levant, dans la
péninsule , dans les environs de Nice ; mais c'est de l'Egypte qu'on en retire le plus. Ce pays en exporte annuellement en Europe 16 à 18 mille quintaux de Heurs.
Cette plante demande un sol meuble et léger; elle supporte difficilement la transplantation ; elle lève un mois après avoir été semée.
Quand on la cultive pour en avoir de la graine, il faut se garder d'en couper les fleurettes, les graines avorteraient alors infailliblement.
Lorsque la fleur est cueillie par un temps de pluie et qu'elle est mal desséchée, la partie colorante est attaquée; la teinte du safran est alors terne et il faut le rejeler. On doit aussi le cueillir à mesure que les fleurs paraissent , car un grand épanouissement nuit à leur beauté.
Outre le carthame officinal, carlhamus linctorius, dont nous venons de parler , on remarque encore plusieurs autres espèces : le carlhame lailcux ou chardon bénit, le carlhame taché ou chardon marie, le carthame en corymbe qui croît en Espagne et aux Dardanelles , le carthame gommifère qu'on rencontre dans le levant. Tous appartiennent à la famille des synantherées , tribu des carduacées et à la syngénésie polygamie égale de la méthode sexuelle de Linpé. Alfred Maurv.
NARAT.
Le carthame.