‹ Magasin universel (volume 2)Chapitre 112 sur 187 · DEUXIÈME ARTICLE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME ARTICLE

Les cochers russes. — Les Bohémiens. — Jardins publics. — Le trésor du Kremlin. — Le trône de Vladimir Monomaque. — Ses couronnes. — La couronne de Sibérie., — Anciennes cérémonies à l'avènement des czars. — Détail des couronnes et des troncs de l'empire. — Luxe des anciens souverains moscovites. — Salle des armures. — Le capitole. — Tombeau de Matveef.

Dans un premier et récent article sur Moscou, nous nous sommes occupés de ses monastères , de ses édifices, des mœurs de sa population; terminons aujourd'hui cette revue ; parcourons surtout les vastes salles du trésor du Kremlin où sont déposées tant de richesses, vieux monuments des gloires de la Moscovie, qui appellent un examen attentif.

Les cochers Tusses, disions-nous, sont renommés par leur intrépidité et leur mépris du péril, mais cette impétuosité, cette aveugle ardeur soumettent parfois à de rudes épreuves et le courage du voyageur et la solidité de la voiture. Franchir la distance le plus rapidement possible, tel est à leurs yeux le premier devoir; courant à bride abattue, ils s'inquiètent peu de ce qui se passe derrière eux, pourvu qu'ils arrivent. On raconte qu'un jour un cocher se trouva devant la maison de poste avec la moitié de l'équipage qu'il conduisait; une portion de la voiture était restée à une lieue de là dans la poussière avec les voyageurs; la rapidité de la course, les cris et les chants du cocher, ne lui avaient pas permis de s'apercevoir qu'il lui manquait quelque chose. Pleins de confiance dans leur adresse, les cochers russes négligent ces précautions souvent nécessaires en voyage ; il est rare qu'ils ne trouvent pas moyen de réparer un accident; sous leurs mains industrieuses la moindre chose devient une ressource ; ils ont promptement fabriqué un essieu avec une branche d'arbre, une corde solide avec l'écorce du bouleau. Quelque grave que soit l'accident dont vous avez à vous plaindre , le premier mot du cocher russe est nitchevau (ce n'est rien), et il ajoute: nebos (n'ayez pas peur).

Aux jours de fête, sous les arbres touffus du bois de Sakolniki, se groupent les bohémiens que l'on nomme en Russie tsiganes, mot qui se rapproche beaucoup du nom tchinguenès qu'on leur donne en Turquie, et qui sans doute signifie vagabonds. Rien n'est plus harmonieux que les chants de ces bohémiens, exécutés avec une précision admirable par des voix d'hommes et de femmes merveilleusement accordées; l'aspect surtout de leur danse lascive explique l'empire que ces femmes étrangères exercent sur les jeunes seigneurs russes. Deux tsiganes, un homme et une femme, se placent au milieu d'un cercle formé par tous les autres, dont les chants et les cris s'animant par degrés excitent l'ardeur des deux danseurs; celle qui tient la guitare est assise, et l'exaltation qu'elle inspire par les sons de cet instrument réagit tellement sur elle qu'elle paraît oublier tout ce qui l'environne. Les regards ne peuvent se détacher de cette figure olivâtre dont les grands yeux noirs lancent des flammes; le corps penché en avant, elle

tourmente les cordes do sa guitare et suit les mouvements des danseurs dont les bonds et les gestes répondent à ses cris. Dérangés par son agitation convulsive, ses cheveux se déroulent sur ses épaules; mais rien ne peut la distraire, et ce n'est qu'épuisée de faligue qu'elle s'arrête et demeure immobile dans un état effrayant de stupeur : on croirait voir sur son trépied prophétique une antique sybille en proie à son dieu. Ces femmes ont un pouvoir magique sur la jeune noblesse russe; il n'est point de sacrifices, il n'est point d'extravagances qu'elle ne fasse ; et lorsque après la danse les bohémiennes font le tour de l'assemblée, en se recommandant à la générosité des spectateurs, ceux-ci, encore sous le charme de leurs émotions, vident leurs portefeuilles et paient la plus légère faveur par tout ce qu'ils possèdent en ce moment.

Les jardins publics sont nombreux à Moscou; dans les grandes villes, ces jardins doivent être considérés non-seulement sous le rapport de l'agrément, mais encore sous celui de leur influence sur le moral de la population; les mœurs s'épurent en raison de l'accroissement des relations sociales et de l'esprit de convenance qui en devient l'arbitre. Les jardins du Kremlin furent un grand bienfait pour la ville, car il y a peu d'années l'emplacement qu'ils occupent était un fossé dégradé et rempli d'une eau croupissante. La promenade des étangs de la Presnia est malheureusement éloignée du centre de Moscou : ce sont de magnifiques allées garnies d'arbres que deux petits lacs environnent. Les étangs de la Presnia présentent aussi des souvenirs historiques ; c'est sur lès bords de la petite rivière de Presni que le czar Michel vint à la rencontre de son père, le vertueux Philarète, qui retournait de la Lithuanie où il avait souffert une longue et douloureuse captivité. Le jardin de Nieskouschni n'offre rien d'intéressant sous le rapport de la culture, mais le site est des plus imposants; un pont jeté avec hardiesse sur un profond ravin où croissent en désordre toutes sortes d'arbustes, rappellent quelques-unes des scènes de celte nature bouleversée qui fait l'orgueil et le charme de la Suisse. On doit mettre au nombre des embellissements de Moscou, la rue des Jardins qui occupe la place des remparts ; cette rue était l'une des plus boueuses de la ville ; on céda le terrain latéral aux propriétaires limitrophes, sous la condition qu'ils l'entoureraient, chacun dans sa propriété, d'une balustrade et qu'ils y feraient des plantations. La rue des Jardins devint ainsi une des plus belles de la cité.

Le Kremlin, nous l'avons dit déjà, peut être exclusivement considéré comme un monument historique; de tous les objets qui s'y trouvent, ceux renfermés dans le t-résor doivent, sans contredit, flatter le plus la curiosité d'un étranger. Le trésor du Kremlin se conserve dans le nouvel arsenal, bâtiment de construction moderne, orné d'un fronton soutenu par de magnifiques colonnes; voyons ce que renferme de plus intéressant cette collection si variée, et parlons d'abord du trône de Vladimir Monomaque, trône remarquable par l'événement qu'il rappelle et par les inscriptions dont il est revêtu (1). Voici ce que ra-

(1) Les gravures que nous donnons aujourd'hui du trône et des couronnes de Vladimir, ainsi que de la couronne de Sibérie, ont été publiées dans la Revue pittoresque, éditée

conte la tradition : au commencement du douzième siècle, et à la suite d'une invasion de Russes dans l'empire grec, Alexis Comnène Qnvoya à Kiew une ambassade composée des plus grands personnages de sa cour fastueuse; ils étaient chargés de présents considérables pour le grand prince Vladimir ; de plus le métropolitain d'Ephèse le couronna czar au nom de l'empereur. Le trône que l'on voit à Moscou est celui, dit-on, sur lequel siégeait Vladimir, lors do son couronnement par le patriarche grec ; la charpente de ce trône est en bois de noyer; quatre colonnes supportent le baldaquin. On lit sur la frise qui unit la coupolo les inscriptions suivantes; en voici la traduction fidèle. « lrc Dieu dit : je t'ai élu czar, je t'ai pris par le bras droit, et dans ma bonté, je t'ai donné plein pouvoir sur mes hommes, pendant tous les jours de ta vie, tant que tu marcheras d'après mes conseils et que tu agiras selon ma volonté. 2"'° Je te donnerai un cœur pur et juste, et tu seras plus grand qu'aucun des czars qui t'ont précédé ou qui te suivront; lu feras régner la justice sur la terre, écoutant les soupirs et séchant les larmes de ceux qui sont dans la douleur. 3"" Donne-leur tes soins et tes faveurs afin que je multiplie les années de ta vie et que j'éloigne tes ennemis; je t'enverrai en abondance les fruits de la terre ; j'élèverai ta race et je fortifierai Ion empire. 4"" Que ton règne soit éternel ; que je sois ton père et tu seras mon fils; et alors, sans que tu me le demandes, je te comblerai de gloire et de richesses , je te soumettrai les païens ; mais si tu es injuste , je te punirai et te retirerai mes faveurs. »

Les colonnes de ce trône antique reposent sur quatre panneaux , où des bas-reliefs renferment en d'autres termes la tradition que l'on retrouve sur les portes ; ces portes sont situées un peu au-dessous des panneaux, et on lit ce qui suit dans des cercles sculptés : « Voici les causes qui ont élevé au titre glorieuxde czar Monomaque le grand prince Vladimir, descendant du bienheureux prince saint Vladimir, son trisaïeul. Pendant qu'il régnait sur la grande principauté de Kiew, il assembla le conseil de ses princes , de ses boïards et de ses capitaines , et leur dit : Quoique je sois le plus jeune de tous les princes qui ont régné sur la grande Russie, qui ont porté le sceptre et conduit ses étendards, cependant puisque le grand prince Oleg a marché sur Constanlinople et lui a fait payer un tribut pour ses guerriers , puis est revenu sain et sauf dans sa patrie, nous aussi, les héritiers par la grâce de Dieu de nos ancêtres , nous sommes appelés à recueillir le même héritage. C'est de vous maintenant, princes, boïards et capitaines que j'attends la lumière; je me fie en votre courage de chrétiens ; que le saint nom du Seigneur ellatrinité miraculeuse triomphent par votre valeur, avec la volonté de Dieu et sous mon commandement. Les princes et boïards répondirent à Vladimir : Le cœur du czar est dans les mains du Seigneur , comme le dit l'Écriture, et nous sommes après Dieu en la volonté de notre prince. Vladimir alors rassembla les plus sages et les plus habiles capitaines, les

en russe à Moscou, par À. Semen, imprimeur-libraire. Nous devons également plusieurs détails de l'article qui accompagne ces dessins à l'obligeance d'un littérateur distingué, M. Prospert St-Thomas, de Moscou, ce qui nous permet de garantir la çtricle exactitude de nos renseignements.

mit à la tète de troupes nombreuses et les fit passer en Tlirace; il leur recommanda do faire un grand nombre de prisonniers et de revenir dans leur pairie couverts de gloire et de richesses. Il régnait alors à Constanlinople un prince rempli d'honneur, qui, faisant la guerre aux Perses et aux Latins, assembla le conseil de ses ministres et résolut d'envoyer une ambassade composée du métropolitain d'Ephèse , des deux épiscopes de Mélyte et de Mytilène; des supérieurs d'Anlioche et de Jérusalem et de plusieurs autres seigneurs ; il donna en présent un crucifix fait du bois miraculeux de la vraie croii; il ôta de sa tête la couronne de czar, la posa sur un plat d'or et ordonna de la porter à Vladimir, ainsi qu'une coupe dont s'était servi un empereur de Rome; puis il y ajouta une chaîne et un collier sacré de chevalier ; il leur remit encore son propre manteau , une croix d'or arabique et beaucoup d'autres présents. Les ambassadeurs s'éloignèrent avec ordre de dire au grand prince : Accepte de nous , prince religieux et juste , ces dons impériaux ; accepte aussi lo litre de czar qui est dû à ta noble race depuis son avènement au trône; nous voulons le porter au plus haut degré de gloire et d'honneur, et c'est par là que doivent commencer nos prières. Nous désirons que l'église du Seigneur soit sans trouble, que tous les fidèles jouissent du repos sous ta domination impériale et sous ton indépendante autocratie. C'est ainsi que le grand prince Vladimir fut couronné czar. A partir de cette époque , il en prit le litre et demeura en paix avec l'empereur grec. »

Telles sont les inscriptions qu'on lit sur les portes du trône; ce récit a donné lieu à une foule de discussions historiques; plusieurs écrivains russes soutiennent qu'il a été inventé, et que le trône n'a été fait que long-temps après la mort de Monomaque ; cependant il est impossible de n'y pas voir les traces d'une tradition, amplifiée sans doute, mais vraie dans le fond. Quoiqu'il en soit, le trône de Vladimir n'en est pas moins un des rares monuments de l'art en Russie au moyen-âge , car il a été fait à Moscou, peut-être par des ouvriers grecs; on sait qu'à ces époques reculées la Russie empruntait ses artistes aux peuplades orientales , comme de nos jours elle les emprunte aux nations de l'occident. Quatre tèles de lions servent de base au trône; les bas-reliefs représentent ; 1° le prince russe assemblant son conseil pour déclarer la guerre aux Grecs; 2° l'armement des troupes destinées à cette guerre; 3° le départ de l'armée; k° l'attaque de Constanlinople ; 5° les villages grecs tombant au pouvoir des Russes ; 6° le retour des guerriers russes rapportant un riche butin; 7° la guerre des Grecs et des Perses; 8° le conseil de l'empereur grec se proposant de demander la paix aux Russes; 9° les ambassadeurs portant à Vladimir Monomaque les marques de la souveraineté ; 10° leur navigation de Constantinople à Kiew; 11° présentation des ambassadeurs; 12° couronnement du prince Viadimir Monomaque par le métropolitain.

Les" couronnes de Vladimir se rattachent à l'événement dont nous venons de parler ; voici du reste comment s'exprime l'historien Karamsine au sujet de ces couronnes : « Le triomphe des armes de Monomaque rendit ce prince si célèbre en orient et en occident, que, suivant les expressions des annalistes,

son nom retentissait d'un bout du monde à l'autre, et faisait trembler ses voisins. Vladimir fut aussi la terreur de l'empire grec ; Alexis Comnène lui envoya de* présents parmi lesquels se trouvaient deux couronnes dont se revêtent nos souverains au jour de leur couronnement. Dans le dixième siècle, les czars de Russie demandaient souvent aux empereurs de Ryzance quelques-unes de ces marques distinctives de la suprême autorité, et dans le quatorzième siècle, les grands princes de Moscou les laissaient par testament aux héritiers du trône. »

La plus belle de ces deux couronnes est désignée sous le nom de couronne de Monomaque pour les grandes cérémonies; la croix qui la surmonte, ainsi que la couronne elle-même, sont d'un tissu épais de fils d'or, beau travail d'un fini parfait; elle est ornée de perles et de pierres précieuses ; on la considère comme la plus intéressante de toutes les couronnes qui se conservent à Moscou. Les princes russes s'en servirent à leur avènement au trône, jusqu'au règne

de Pierre-le-Grand; on l'employait aussi dans toutes les solennités, et maintenant encore, on la porte sur un coussin lors du couronnement et des funérailles des empereurs.

La couronne de Sibérie rappelle un des plus magnifiques événements de l'histoire moscovite; quoiqu'elle soit loin d'être aussi ancienne que les couronnes de Vladimir, son origine est plus incertaine ; il est même impossible de savoir à quelle époque elle a été déposée dans la salle du trésor. Elle ne peut pas avoir appartenu aux princes de Sibérie ; ces chefs de tribus à demi-sauvages ne connaissaient pas l'usage des symboles qui , chez les peuples civilisés, sont la marque du souverain pouvoir. D'ailleurs ils n'avaient ni arts, ni traditions, et rien ne leur faisait sentir la nécessité d'entourer d'éclat le chef guerrier de leurs tribus nomades. Il est beaucoup plus probable que cette couronne a été faite à Moscou par des ouvriers étrangers, lors de la réunion de la Sibérie à la Russie.

Couronne de Monomaque. )

[Couronne de Monowoque pour les grandes cérémonies.)

Il n'est peut-être pas hors de propos -de parler ici de la cérémonie qui avait lieu autrefois au couronnement des anciens czars. La première description qui en a été faite remonte à l'année 1498, à l'avènement du jeune prince Dmilri; voici des détails empruntés aux vieilles chroniques. Au jour fixé, le souverain, suivi de toute sa cour, de ses boïards et officiers , amena le jeune Dmitri, âgé de quinze ans, dans la basilique de l'Ascension, où le métropolitain, assisté de cinq archevêques entonna les prières. Au milieu de l'église s'élevait une estrade avec trois sièges; un pour le grand prince , les deux autres pour Dmitri et le métropolitain ; à côté, on voyait sur une table la couronne et le manteau de Monomaque. Après le Te Deum, le grand prince alla s'asseoir ainsi que le métropolitain ; Dmitri resta debout sur le dernier degré de l'estrade : « Saint père, et chef de l'église russe,

dit alors le grand prince ; dans les temps les plus reculés, les monarques mes ancêtres, laissaient leur couronne à leurs fils aînés; fidèle à cet exemple, j'avais également béni mon fils Jean, je lui avais légué la grande principauté ; mais puisqu'il a plu au toutpuissant de me l'enlever, je bénis à sa place, démon vivant, son fils et mon petit-fils Dmitri , et je le déclare héritier après ma mort, des états de Vladimir, de Moscouetde Nowgorod. Nous vous prions, saint père, de lui donner aussi votre sainte bénédiction. Le métropolitain ordonne au jeune prince de monter sur l'estrade, il se lève, le bénit, lui impose les mains et prie à haute voix le Seigneur de jeter un regard d'amour sur Dmitri, lui permettre de recevoir la couronne et le sceptre, le faire asseoir sur le trône do la vérité, l'environner d'une armure sacrée, soumettre les peuples barbares à son bras puissant, et

remplir enfin son cœur de l'amour do la justice et do la vertu. Deux prêtres présentèrent alors le manteau de Monomaque au mélropolitain ; celui-ci le remit au grand prince qui en revêtit son petit-fils : « Seigneur tout-puissant, s'écria le prélat, voici l'homme terrestre que tu viens de créer souverain ; il incline humblement la tête devant toi, grand arbitre du monde; garde-lo sous ta protection, que l'esprit de paix éclaire ses jours, et fasse que nous vivions calmes sous ses lois, d Le grand prince et le métropolitain reprirent leurs places, mais bientôt ce dernier se leva pour féliciter le grand-père et le petit-fils. Son exemple fut suivi par le fils du monarque, les boïards et tous les officiers de distinction ; le grand prince dit à Dmitri . « Mon petit-fils, je vous donne avec ma bénédiction le droit de me succéder à la grande principauté; conservez toujours dans votre cœur la crainte de Dieu, soyez vertueux , ami de la vérité et protecteur des chrétiens. » Après la messe, Dmitri, la couronne en tête, le manteau des czars sur les épaules, se rendit dans la cathédrale de saint Michel- Archange; le même jour, il y eut chez le grand prince un repas splendide pour le clergé et les boïards.

Indépendamment du trône de Vladimir et de ses couronnes, le trésor du Kremlin possède encore une multitude de richesses; il est curieux de les récapituler. Et d'abord la couronne du royaume de Kazan, travaillée dans le goût oriental, et magnifiquement entourée de pierres précieuses. Lorsqu'aprèssoixante-dix ans d'existence Kazan tomba sous les armes victorieuses de Jean IV, ce joyau fut apporté à Moscou pour devenir un monument qui rappelât cette conquête. La couronne d'Astrakan reproduit à la pensée les derniers jours d'indépendance de cette province, dont la chute suivit de près celle de Kazan ; elle est en or, surmontée de perles et d'émeraudes. On reconnaît la couronne du czar Pierre à l'énorme rubis qui soutient une croix; elle contient huit cent quarante-sept diamants. Toutes ces couronnes sont garnies d'une bordure en zibeline, et leur forme se rapproche de celle de la sommité d'un casque privé de son cimier.

Le globe impérial de Vladimir Monomaque est orné de figures en or émaillé et d'une grande quantité de pierreries; l'existence de ce monument remonte au Bas-Empire; il est remarquable par la beauté et.le fini du travail. Le sceptre de Vladimir lui fut envoyé, ainsi que le globe, par l'empereur Alexis; il est tout en or, et enrichi de huit cents rubis et émeraudes.

La salle où sont déposés les trônes des czars de Russie, mérite surtout l'attention des voyageurs. On y voit un superbe fauteuil en ivoire, ouvrage grec du moyen-âge; ses panneaux sont sculptés et représentent des sujets sacrés et profanes, avec des arabesques composées défigures, de quadrupèdes, d'oiseaux et de poissons. Ce trône fut offert, en 1473, au czar Jean III, par les ambassadeurs qui accompagnèrent, de Rome à Moscou, la princesse Sophie qui venait s'unir à l'empereur. La princesse Sophie était fille de Thomas Porphyrogénète, frère de Constantin Paléologue , qui mourut en voyant sa capitale tomber en la puissance des Turcs. Par son alliance avec la dernière descendante des Paléologues, Jean III se regarda comme l'héritier de leur couronne, et, après

son mariage, il remplaça par l'aigle â deux têtes le cavalier qui se trouvait sur les armes de la grande principauté. Le trône des tzars Jean et Pierre Alcxiévitch fut fabriqué à Hambourg, en angent massif; une séparation qui existe au milieu le partage en deux moitiés égales, formant le siège où se plaçaient les deux princes; dans le dossier est une ouverture recouverte de drap d'or, où l'on prétend que s'asseyait la princesse Sophie qui régna pendant la minorité des deux czars.

La cour des anciens souverains de Russie était plus brillante qu'on ne le croit généralement ; elle avait emprunté aux Grecs le luxe qui environnait le trône deByzance; les czars avaient un grand échanson et des écuyers, qui, velus de manteaux de satin blanc, marchaient devant leur seigneur; on voyait briller à leur table des vases d'or, des coupes garnies de diamants. L'ambassadeur Chancellor qu'Edouard VI, roi d'Angleterre, envoya auprès de Jean IV fut frappé des richesses qu'il vit dans le palais impérial ; il fut invité à un festin où se trouvaient plus de cent convives qui tous étaient servis dans de la vaisselle d'or. On lit dans la relation du voyage des ministres du Holstein vers Mikaêl Féodor la description d'un banquet qui leur fut donné par l'ordre du grand prince ; la table était couverte d'une multitude confuse de vases en vermeil, et jusqu'à cent cinquante mels furent présentés à la fois sur des plats d'argent : abacum scyphi, paterœ et id genus inaurati pocula argenti confuse onerarunt. Allata sine tenvporis interstitio unâ simul in patinis argenleis fercula varii generis ad centum quinquaginta.

La salle des armures qui se trouve au bout opposé de la galerie, vis-à-vis le trésor, est décorée de trophées et de riches harnais ; on y aperçoit de ces armes étonnantes par leur poids et leur volume , dont la vue ferait croire à une décadence physique dans l'espèce humaine; des armes à feu de toutes sortes y sont rangées par ordre de nation. Mais ce qui rend incontestablement cette collection plus curieuse que celles des autres pays, c'est le mélange des armes qui étaient autrefois en usage chez les orientaux avec celles qui ont été invenlées par les peuples de l'occident; à côté du cimeterre turc et persan, on voit le tambour circassien, le javelot des Indes; puis des objets fabriqués en France, en Angleterre, en Espagne, en Italie et en Suède. Malheureusement la plupart de ces armes ont été déposées successivement sans qu'on ait pu savoir leur origine ; ensuite elles souffrent de la température corrosive de l'hiver, soit à cause de l'humidité des murs qui se dépose sur les métaux, soit par les changements de dilatation quo leur fait éprouver l'action du froid.

Parmi l'immense quantité d'objets dont se compose ce musée martial, on remarque le bouclier des czars, de forme ronde, et qui était connu déjà au commencement du douzième siècle; on le porte au couronnement des empereurs et dans les autres cérémonies solennelles. Le drapeau impérial remonte aussi à la plus haute antiquité; dès les premiers temps de l'existence de la Russie, les princes se faisaient accompagner dans les combals par un drapeau qu'on déployait pour annoncer leur présence au camp. Le drapeau impérial est en soie, entouré des armes de toutes les provinces; on ne s'en sert qu'à l'avéne-

ment des czars et à leurs funérailles. N'oublions pas le brancard sur lequel Charles XII se fit porter lors delà célèbre bataille de Pultawa; il est simple, tel qu'il convenait à un guerrier ; mais quelle que soit sa simplicité, de tous les objets déposés au Kremlin, c'est celui qui réveille le plus de souvenirs. On conserve un grand nombre de fusils de toutes les nations, de toutes les époques, depuis le mousquet à mèche jusqu'au pistolet moderne; il s'en trouve un surtout d'une forme antique, remarquable par sa beauté ; la batterie est couverte d'or ; la crosse est ornée d'in crustations en nacre, et le canon est enrichi de diamants.

Au fond de la salle des armures, est placé le fameux modèle d'un immense palais que l'architecte BajanofT avait, sous le règne de l'impératrice Catherine, proposé de construire au Kremlin. Ce modèle qui est confectionné avec une perfeclion rare, jusque dans ses moindres détails, est assez grand pour qu'on puisse y marcher à son aise. En supposant que le projet de Bajanoff eût été exécutable, Moscou y eût gagné sans contredit l'édifice le plus extraordinaire ; mais tel beau qu'il eût été, il n'aurait pas compensé la perte de l'effet pittoresque des tours et des murailles comme elles subsistent aujourd'hui.

Le Kremlin, répétons-le, est un vaste monument historique; contre ses murs vinrent échouer les nom* breuses tentatives que les Mongols, les Lithuaniens et d'autres peuples formèrent pour envahir la Russie; il ne s'y trouve pas une place qui n'ait été témoin d'un événement glorieux, pas un créneau qui n'ait sa légende ; les cris de la victoire , les douleurs de la défaite ont tour à tour retenti dans son enceinte , et seul il est resté debout au milieu des vicissitudes et des ruines. Nous avons fait connaître les principaux édifices qu'il renferme , nous avons parlé de leur architecture bizarre et fantastique ; on est étonné à la vue de cet assemblage de sommités dorées qui couronnent un groupe d'églises , de ce contraste qui résulte de la variété des dessins et des couleurs, de la profusion des terrasses , des rampes et des balcons.

Vis-à-vis la porte de Spaskoï est une espèce de tribune entourée d'un mur circulaire que nous avons omis de mentionner, c'est le Lobnoé Mesto, ou capitole, ainsi nommé d'après la tradition, parce que dans une fouille on y aurait trouvé des crânes ; fait qui parait vraisemblable, si l'on considère les sanglants combats qui ont eu lieu sous les murs mêmes du Kremlin. Les historiens ne sont point d'accord sur l'emploi primitif de ce lieu ; les uns supposent qu'il servait aux exécutions ; les autres croient que les czars y haranguaient le peuple ; maintenant il sert de reposoir et, à certaines processions, on y récite des prières. Du reste , il est une circonstance où il allait servir d'échafaud ; en 1723 , les gardes y amenèrent le sous-chancelier Schafiroff qui avait été condamné à mort, et auquel Pierre-Ie-Grand fit grâce au moment où il posait sa tète sur le billot. C'est à cette place que fut exposé le corps du prince Glinski, oncle du czar Jean, qui fut massacré par la populace furieuse ; ses ennemis l'accusaient d'avoir suscité par des sortilèges un incendie qui consuma une grande partie de la cité.

Nous ne quitterons pas la vieille capitale de la Mos-

covie , sans visiter le tombeau de Matveef , dans la rue des Arméniens, où il a été élevé par le comte Romanzoff, l'un des descendants de cet illustre boïard. Matveef, l'ami le plus fidèle du czar Alexis Mikaëlovitch, occupait des postes éminents à la cour ; il s'y distingua par la probité la plus intègre et le plus noble désintéressement. Sa maison était de peu d'apparence , et, comme elle tombait de vétusté , le czar engageait souvent Matveef à s'en faire construire une plus convenable à son rang, et celui-ci répondait toujours que sa fortune ne lui permettait pas de pareilles dépenses ; le prince alors s'offrant à en faire les frais , Matveef refusa , et se décida à rassembler les matériaux nécessaires à la construction d'une habitation nouvelle; mais le hasard voulut qu'on ne put se procurer en ce moment , à Moscou , des pierres destinées aux fondements. Le bruit s'en répandit dans la ville , et Matveef vit arriver chez lui une foule de citoyens conduisant des chariots chargés de pierres; il allait en payer le prix, mais le peuple s'écria unanimement : «Ces pierres ne sont pas à vendre , nous les avons détachées des tombeaux de nos pères , et nous les offrons à notre bienfaiteur. » Matweef en informa aussitôt le czar, qui lui répondit : « Le peuple t'aime, puisqu'il a pu dégarnir pour toi les tombeaux de ses ancêtres , tu dois accepter; si un pareil don m'avait été offert, je l'eusse moimême acueilli avec bienveillance. » A l'avènement au trône du jeune Féodor, des intrigues de cour firent reléguer Matveef dans un des districts les plus âpres et les plus tristes d'Archangel ; au bout de quelque temps , le czar rappela le noble exilé qui revit Moscou le 15 mai 1682 , c'est-à-dire , le jour de la fatale émeute des strélitz. Pour sauver la famille du czar, Matveef s'exposa à la rage de ces forcenés, et il devint une des victimes de leur rage. Le monument dans lequel reposent ses cendres est d'une grande simplicité : quatre petites colonnes et deux flambeaux renversés, forment les seuls ornements dont on ait cru devoir décorer la tombe d'un homme aussi célèbre par la sévérité de ses mœurs que par l'éclat de ses vertus.

Page 1