‹ Magasin universel (volume 2)Chapitre 115 sur 187 · MICHEL NOSTRADAMUS · texte numérisé non relu

MICHEL NOSTRADAMUS

Dans la jolie ville de Salon , et non loin du château-fort, monument du douzième siècle construit sur un rocher, se trouvait une maison de peu d'apparence, qu'entourait un petit jardin planté de vignes et d'amandiers; cette maison était respectée par tous les bourgeois, et nul d'entre eux ne passait dans le quartier sans aller donner le bonjour au vieillard qui l'habitait. C'était maître Michel de Nostredame, astrologue bien famé, et médecin ordinaire du roi de France Henri II . « Il estoit de stature un peu moindre que la médiocre, dit son premier biographe; le corps robuste, alègre et vigoureux; la santé bonne et gaillarde, tous les sens aigus et très entiers. Quant à l'esprit, il l'avait excellent, comprenant légèrement tout ce qu'il voulait; le jugement subtil, la mémoire admirable, de nature taciturne , pensant beaucoup et parlant peu, discourant très bien ; du reste vigilant, prompt et patient au labeur. Son dormir n'esloit que de quatre ou cinq heures, louant et aimant la liberté de langue, joyeux, facétieux, riant et fort mordant. » Michel de Nostredame avait latinisé son nom , et les bons bourgeois n'eussent jamais manqué de l'appeler Nostradamus. Vous l'eussiez vu au milieu de son oratoire dans un large fauteuil à bras, richement sculpté comme ces meubles de la Renaissance que nous recherchons avec tant d'empressement aujourd'hui; il était là, devant une table de noyer sur laquelle on avait entassé d'énormes in-folios, et une quantité innombrable d'instruments astronomiques, des sphères , des compas , des sabliers et de longues lunettes pour étudier le mouvement des astres et leurs révolutions nombreuses. La physionomie de Nostradamus était vénérable ; une indicible mélancolie régnait dans tous ses traits ; sa barbe épaisse, blanchie par les ans, retombait sur sa poitrine ; ses yeux vifs, son regard sévère, son nez aquilin, sa figure ovale, lui donnaient un air de noblesse et de dignité. Une robe noire, recouverte d'un étroit mantelet doublé de fourrures , descendait sur ses souliers pointus ; le bonnet de docteur ombrageait sa tête chenue, et laissait à découvert un vaste front plissé par les veilles et par cette trop grande méditation sur soi-même qui hâte la marche des années et brise le cerveau.

Nostradamus, « le plus fameux et renommé qu'ait été de longs siècles en la prédiction qui se tire de la connaissance et jugement des astres, » comme l'écrit un de ses contemporains, était né à Saint- Remi, en Provence, le 14 décembre 1503 ; son père était notaire, et avait eu pour aïeul un conseiller du roi René, célèbre dans la médecine et les sciences mathématiques. Nostradamus étudia au collège d'Avignon, puis à Montpellier où il prit ses degrés en 1529; s'étant rendu à Toulouse, Jules César Scaliger, son ami, l'invita à visiter Agen, « où il prit à femme une fort honorable damoiselJe dont il eu t deux enfants, mâle et femelle, lesquels tous trois décédés, ledit Nostredame se voyant seul et sans compagnie, délibéra de se retirer en Provence son naturel pays. » A peine arrivé à Marseille, les échevins d'Aix le supplièrent de se rendre incontinent dans

leur ville ; la peste y faisait des ravages, et Nostradamus fut pendant trois ans aux gages de la cité.

Le séjour d'Aix devint insupportable à Noslradamus; ville de parlement et d'université, Aix, maintenant si triste, était alors animée par une population active et joyeuse; tous ces étudiants si folâtres, si tapageurs, MM. de la Bazoche, clercs et huissiers du palais, jetaient le trouble dans les maisons ; ce n'étaient chaque jour que folies, extravagances et mascarades. Ce bruit, ce fracas, ne pouvaient convenir à Noslradamus, esprit méditatif et à réflexions sérieuses; il avait un indéfinissable besoin de solitude, et bientôt on le vit quitter Aix, son. beau cours planté d'arbres, pour se retirer à Salon, ville paisible, où il se maria de nouveau. De sanglantes luttes religieuses menaçaient à cette époque l'Europe entière ; la guerre civile grondait sur la monarchie de France, la réforme sapait le vieil édifice catholique, et Nostradamus, essentiellement pieux, exalté parla retraite, ne vit partout que calamités, ruines, misères, destructions, peste, famine, tremblements de terre, inondations effroyables, batailles violentes, incendies successifs, et autres malheurs qui devaient bouleverser le monde. Il se mit à écrire ses centuries et prédictions commençant ainsi :

D'esprit divin l'âme présage atteinte, Trouble, famine, guerre, peste courir, Eau, siccité, terre et mer de sang teinte, Paix, trêve à naître, prélats, princes mourir.

lesquelles centuries il garda long-temps sans les publier , craignant que l'étrangeté du sujet et de la forme ne lui suscitât des ennemis; « infinies détractions, calomnies et morsures plus que venimeuses. A la parfin, vaincu du désir qu'il avait de profiter au public, les mit en lumière, dont tout incontinent le bruit et renommée, courut par la bouche de nos hommes et des étrangers, avec grandissime admiration. »

La réputation de Nostradamus s'accrut rapidement ; au seizième siècle , temps de sorcelleries , de sabbals mystérieux, alors qu'on racontait mille scènes nocturnes entre les hommes et les démons, tandis qu'on discourait sur leur danse convulsive autour d'une vaste chaudière remplie d'os de chats et de lapins, au seizième siècle, disons-nous, un astrologue était recherché avec empressement, comblé de présents et d'honneurs. L'impulsion venait de haut, et la cour de France même était sous une impression de terreur superstitieuse ; Catherine de Médicis , qui s'entourait de nécromanciens, ne pouvait manquer d'attirer à Paris le prophète de Salon. Il se rendit donc au Louvre , le grave Nostradamus ; les courtisans l'entourèrent, et bientôt il lui fallut tirer l'horoscope du roi régnant, Henri II, et des princes, ses fils. On nous a conservé l'épitre qu'il adressa au monarque et que plus tard il plaça en tête de ses centuries : « A l'invictissime très puissant et très chrétien Henri second, roi de France, Michel Nostradamus, très humble et très obéissant serviteur et sujet. Victoire et félicité. Voyant votre splendeur royale, ô très victorieux roi ! accompagnée d'une incomparable humanité, je vous ai consacré mes nocturnes et prophétiques supputations, composées plutôt d'un naturel instinct, uni à une fureur poétique, que par règle de poésie. Dieu seul éternel, qui est scrutateur

des humains courages, pie, juste, miséricordieux, est le vrai juge que je prie de me défendre de la calomnie des méchants. Plaira à votre plus qu'impériale majesté me pardonner, protestant devant Dieu et ses saints que je ne prétends mettre rien quelconque par écrit qui soit contre la vraie foi catholique. »

Un an après le voyage de Nostradamus à Paris, Henri II expirait, frappé de mort au milieu d'un tournoi ; soudain la multitude annonça que maître Nostradamus .avait prédit cet événement funeste ; n'avait-il pas écrit :

Le lion jeune, le vieux surmontera, En champ bellique par singulier duel, Dans cage d'or les yeux lui crèvera.

Deux plaies une, puis mourir : mort cruelle!

Ce quatrain n'annonçail-il pas clairement le duel entre Henri II et Montgommery, et la fin déplorable du roi de France? Dès-lors on ne peut se faire une idée de la renommée immense de Nostradamus; les princes venaient le visiter, et l'on vit arrivera Salon, en 1564- , le duc de Savoie et sa famille pour faire tirer leur horoscope. Et lorsque Noslradamus mourut le 2 juillet 1566, le peuple ne manqua pas de dire qu'il était vivant encore, mais qu'il s'était fait enfermer dans un caveau avec du papier, de l'encre, des plumes, des livres, une lampe, et qu'il avait menacé de mort quiconque aurait la hardiesse d'ouvrir ce sépulcre.

Nostradamus fut inhumé dans le couvent des Franciscains, puis transporté à l'église Saint-Laurent où l'on voit son tombeau : « Le temps de son trépas lui fut notoire, écrit un de ses amis qui l'assistait â son lit de mort; même le jour, voire l'heure, je le puis témoigner avec vérité; me souvenant très bien que sur la fin de juin de ladite année, il avait dit ces mots latins : hic propè mors est, c'est-à-dire , ici proche est ma mort. Et le jour devant qu'il fit échange de cette vie à l'autre , l'ayant assisté bien longuement, et sur le lard prenant congé de lui jusqu'au lendemain matin, il me dit ces paroles : vous ne me verrez pas en vie au soleil levant. Je ne veux oublier de dire qu'il s'exerçait volontiers en jeûnes, oraisons, aumônes; abhorissait le vice et le châtiait sévèrement. On grava sur sa tombe une épitaphe en latin, qu'ainsi je traduirai : Ci reposent les os de Michel de Nostredame, duquel la plume presque divine a été de tous estimée digne de tracer et rapporter aux humains, selon l'influence des astres, les événements à Yenir par-dessus tout le rond de la terre. Il est trépassé à Salon de Craux, en Provence, l'an de grâce 1566, le second juillet, âgé de soixante-deux ans , six mois, dix-sept jours. 0 postérité ! ne touche pas à ses cendres et n'envie point le repos d'icelui ! »

Ferons - nous connaître les controverses nombreuses auxquelles a donné lieu l'aslrologue de Salon? Plusieurs écrivains ne font pas plus de cas de ses prophéties que de celles de Mathieu-Laensberg qui annonce pour l'été alternativement de la chaleur et des orages, pour l'hiver, delà pluie, de la neige, de la gelée et des brouillards. D'autres commentateurs mettent Nostradamus dans la catégorie des plus grands charlatans qui aient jamais existé, tournant à son profit la crédulité des peuples et des rois ; il fit payer très cher, ajoutent-ils, de mauvais qua-

trains rimes, composés de mots grotesques et qui n'ont aucun sens.

Il est difficile, très difficile en effet, d'expliquer les quatrains de Nostradamus; pour cela, il faudrait apprendre la langue du siècle où il vivait, et ensuite la langue qu'il parle dans ses centuries, langue figurée et allégorique, toujours mêlée avec des mots grecs et latins francisés; toutes ses prophéties ont une tournure provençale ou une construction latine ; le commencement de la phrase se trouve quelquefois au second, au troisième et même au quatrième vers; souvent les deux derniers vers doivent être lus avant les deux premiers. Puis en place du mot propre, il met l'anagramme de ce mot; ainsi au lieu de Paris on trouve Rapis ; au lieu de Riron , Robin; au lieu de Vendosme, Mendosve ou Mendosus ; au lieu de Lorrains, Norlaris; il appelle le roi Henri, le grand Chirin, le grand Adrie ; le roi d'Espagne , le rouge ; les Hollan-

dais, les lions; le roi d'Angleterre, le léopard; les Turcs, les lunaires; les Génois, les Liguriens.

Cependant Nostradamus a trouvé d'ardents défenseurs : « En apportant dans l'examen de ses centuries l'impartialité la plus grande, un esprit juste et dégagé de préjugés, dit M. Rouys , on parviendra à se convaincre que Nostradamus avait réellement connaissance de l'avenir , quelle que fût la cause qui le lui dévoilât; que cette cause fût une clairvoyance instinctive, semblable à celle des somnambules magnétiques, comme il le dit lui-même dans sa lettre à Henri II, ou que ce fût un tout autre motif, on ne peut s'empêcher de se rendre à l'évidence et de reconnaître dans Nostradamus une faculté prophétique.»

D'autres écrivains sont allés plus loin encore, et nous taouvons de précieuses naïvetés dans un ouvrage qui parut en 1816, sous ce titre : « Les véritables Prophéties de Nostradamus en concordance avec

Nostradamus. )

les événements de la révolution , jusque et compris le retour de S. M. Louis XVIII. » L'auteur anonyme applique la plupart des prophéties de Nostradamus au règne de Napoléon et à la restauration de Louis XVIII sur le trône de France ; nous ne pouvons nous empêcher de citer quelques-unes de ses réflexions; à toutes les époques, les gouvernements n'ont-ils pas eu leurs panégyristes plus ou moins maladroits, plus ou moins exagérés! En regard du 91"" quatrain de la troisième centurie :

L'arbre qu'estoit par si long temps séché, Dans une nuit viendra à reverdir :

Cron, roi malade, prince pied estaché, Craint d'ennemis fera voile bondir.

Nous lisons ce qui suit : a Ce quatrain annonce que Louis XVIII, après avoir long-temps langui hors de son royaume, y reviendra malgré ses ennemis p our y ramener le bonheur. Le roi est désigné par

ce vers : l'arbre qu'estoit par si long temps séché; ces mots -.viendra à reverdir, expliquent son retour. Ceuxci, Cron, jusqu'à ennemis, signifient que Louis XVI II attendait le moment favorable pour reparaître dans son royaume, malgré les efforts de ses ennemis. »

On ne peut dire vraiment les extravagances du zélé pamphlétaire; le 81me quatrain de la 5"" centurie est ainsi conçu :

L'oiseau royal sur la cité solaire Sept mois devant sera nocturne augure : Mur d'orient cherra, tonnerre esclaire, Sept jours aux portes les ennemis à l'heure.

En voici le commentaire : « Les deux premiers vers do ce quatrain prédisent que Ronaparte (l'oiseau royal) au bout de sept mois de règne de Louis XVIII, reviendra de l'île d'Elbe à Paris. Sur la cité solaire, sept mois devant sera nocturne augure , désignent que pendant sou éloignement de France, il méditera son

dessein. Les deux derniers vers démontrent visiblement que les puissances coalisées du nord [mur d'orient ) tomberont en Franco (cherra) , que leurs armées formidables ( tonnerre esclaire ) seront en peu de temps aux portes de Paris et qu'elles ebasseront Bonaparte de cette capitale. »

Et plus loin , en parlant du 23e quatrain de la deuxième centurie :

Palais oiseaux, par oiseau déchassé, Bicr.'.ôt après le prince parvenu, Combien qu'hors fleuve ennemi repoussé, Dehors saisi trait d'oiseau soustenu.

Nous ne nous lasserons jamais d'admirer cette définition : « Les mots oiseaux, oiseau déchassé, bientôt après le prince parvenu, pronostiquent clairement le départ de l'auguste famille des Bourbons. Par oiseau soustenu qui se trouve à la fin du quatrième vers, il faut entendre le retour de Louis XVIII, le désiré, dans son château des Tuileries. »

En voilà suffisamment pour donner une idée de l'homme et de l'ouvrage. Aux jours d'effervescence, chaque parti a ses illuminés, ses niais, ses fanatiques; les meilleurs esprits mêmes, entraînés par les passions des masses, ne peuvent résister à leur influence irrésistible.

Résumons -nous. Nostradamus est-il prophète? Non, certes. Un prophète prédit l'avenir, et le prédit sûrement; cette mission n'a été accordée qu'à des hommes éminenls , envoyés de Dieu pour annoncer aux mortels ce que l'Éternel daignait leur révéler. Nostradamus avait vu les rudes batailles entre Charles-Quint et François I", les armées de Soliman s'avancer en Hongrie, les Barbaresques infester les mers, et guidés par Barberousse, le pirate-roi, ravager les côtes d'Italie, la Sicile, la Sardaigne ; témoin des principaux événements du seizième siècle, de cette époque si féconde en grandes choses , Nostradamus prit plaisir à les raconter dune manière énigmatique et dans un style d'enthousiaste. En parcourant avec attention son épitre dédicatoire à Henri II, on s'aperçoit même que l'astrologue de Salon s'est inspiré des prophéties de Jérémie et de Daniel ; il en emprunte les formes, les expressions : a En ces temps de malheur, s'ècrie-t-il , succédera devant une éclipse solaire le plus obscur et le plus ténébreux qui soit esté depuis la création, et telle que l'on cuidera la pesanteur de la terre avoir perdu son naturel mouvement et eslre abîmée en perpétuel ténèbre ; et s'ensuivra après d'extrêmes changements et permutations de règne, par grand tremblement de terre , avec pullulalion de la neuve Babylone, fille misérable, augmentée par l'abomination du premier holocauste. Alors sera faite plus de persécution aux églises que ne fut jamais ; et sur ces entrefaites naîtra pestilence si grande que des trois parts de l'univers plus de deux défaudront, tellement qu'on ne saura connaître ni les appartenances des champs et maisons, et naîtra l'herbe par les rues des cités plus haute que les genoux. 0 quelle calamiteuse affliction sera pour lors aux femmes enceintes!» Ne croirait-on pas, en vérité, lire une des prophéties de Daniel sur les derniers jours du monde.

Chaque ville de Provence , chaque monument possèdent une pronostication de Nostradamus ; et , à

Marseille, le bon astrologue n'a-t-il pas prédit que les orgues immenses de N. 1). de la Major crouleraient un jour do cérémonies, tandis que les fidèles agenouillés se presseraient en foule dans la vieille basilique? Aussi, la vue des orgues de la Major était la terreur de mon enfance; je croyais entendre craquer leurs boiseries vermoulues , leurs sculptures en ogives , et je regardais d'un œil d'effroi ces orgues magnifiques, lorsqu'elles retentissaient, bruyantes et sonores, aux grandes époques des solennités.

A. .Ma/i v.

ÉÏAMPES, ( Seine-cl-Oise.) Deuxième article. (Voir p. 206.)

L'église de Notre-Dame-du-Fort est aujourd'hui la paroisse-mère de la ville. Le type byzantin se montre là dans toute sa pensée si profonde , si solide, si concrète. Le monument orienté d'après la règle du moyen-âge, est l'œuvre mixte des douzième et treizième siècles. Rien de plus confus que lui , à l'extérieur comme à l'intérieur, mais rien aussi de plus attachant. Deux travées constituent la nef; les piliers sont cylindriques et couronnés de chapiteaux fort historiés, dans le goût de l'école grecque du Bas- Empire. L'arc en tiers-point se rencontre, mais doué d'un sentiment indécis , timide , raide ; une analyse détaillée du temple .nous mènerait beaucoup trop loin. Je me borne donc à vous dire qu'il est fermé par quatre apsides plates pour les collatéraux, et par une cinquième apside , également plate , pour le sanctuaire de la nef. Un accident bien curieux, c'est qu'une prodigieuse déviation à gauche se fait remarquer dans l'axe des bas-côtés, tandis que la nef ellemême ne subit aucune flexion. La transsept ou croisée, est légèrement esquissée dans la déviation brusque et barbare des sous-ailes. Comme accessoires, il faut observer la porte du quinzième siècle qui donne accès au sépulcre où se trouve une peinture oubliée, du plus grand prix, un bénitier du onzième siècle , formé d'un chapiteau de colonne de granit, des restes de vieilles verrières peintes dans un état presque complet de mutilation, un œil-de-bœuf écaillé, vers la chapelle du sépulcre. Les grands piliers de la nef courent d'un seul jet aux amortissements de la maîtresse-voûte; ils sont engagés, et d'un motif fort intéressant.

Tout l'édifice à l'extérieur est emprisonné dans un mur d'enceinte crénelé, faisant corps avec la basilique. Je ne puis croire que ce mur soit contemporain des portions byzantines du temple, ce qui mettrait en défaut la doctrine de notre ami Didron , et réjouirait fort notre autre ami Pollet, architecte de Saint-Nizier et d'Ainay , de Lyon. Cette soudure-là, bien que greffée sur la masse, me semble dater du seizième siècle, et de nos dernières guerres de religion.

La flèche qui couronne le grand frontail d'orientation ., est fière et noble; elle se compose d'un cône cantonné de tourillons aigres; c'est de l'école byzantine, dans le genre de Saint-Denis et de Saint- Germain d' Auxerre. Le portail latéral , dirigé vers le midi, est l'œuvre de la transition; ce morceau est d'une fabrique très curieuse, et mérite la plus sérieuse attention. Si j'étais moins pressé de clore ce

trop long article, et si j'avais reçu du ciel la plume brillante et riche de M. A. Mazuy , je m'étendrais sur une foule de faits archéographiques qui feraient comprendre aux habitants d'Étampes, de quelle importance est, aux yeux des artistes, leur noire et chancelante église de Nolre-Dame-du-Fort , soit à cause de ses sculptures du frontail méridional, soit à cause de son type byzantin si accentué et si vigoureux.

Les quatre églises de la ville d'Étampes , dont je viens d'esquisser la monographie sont paroissiales.

Quand on quitte Paris où le culte extérieur de la plus touchante , de la plus symbolique des religions s'en va mourant , l'on est tout aise de retrouver ces fêtes populaires de l'enfance , à la porte de Babylone. Ce plaisir , je l'ai goûté , en l'an de grâce 1837 , à Étampes, en revoyant la procession du Saint-Sacrement. Mais , grand dieu ! quelle procession ! nulle sympathie autour de celte procession, nul concours de fidèles, pas un homme pour tenir les glands du dais ! Mon cœur , au lieu de s'épanouir , se resserra. Et que l'on n'aille pas croire que je sois hostile à une idée de progrès quand elle n'exclut pas une idée d'ordre ; mais je ne veux renier ni le catholicisme qui a murmuré d'ineffables paroles sur mon berceau , ni le catholicisme qui , pour me nourrir, a mêlé son lait avec le lait maternel, et m'a réjoui de ses fêtes, ni le catholicisme qui a fermé les yeux de mes grands parents. Croyez-vous, habitants d'Etampes, que le patriotisme dont vous faites parade , ne se concilie pas merveilleusement avec la foi? Voyez nos départements formés de l'ancien duché de Bourgogne , l'Ain, Saône-et-Loire et la Côte-d'Or, si renommés par leur inflexible dévouement à la liberté publique. Voyez la glorieuse Franche-Comté de Bourgogne, si riche en nationalité , si fertile en illustrations militaires , si célèbre par l'énergie de ses braves et le courage civique de ses enfants; eh bien! la splendeur du culte, l'éclat social de la religion s'y unissent à toute cette philosophie politique qui , chez vous, a tué la pensée catholique. Seine-et-Oise , hélas ! est trop voisin de la ville des désordres et des apostasies, et la propagande athée ou sceptique, y a fait ses prosélytes. Laissez donc , habitants d'Étampes, aux incorrigibles commis voyageurs , aux crétins de la civilisation leurs ignobles dédains, et imitez nos Bourguignons et nos Lyonnais ; ils ne se cachent pas pour aller à la messe, et s'honorent d'accompagner le Saint-Sacrement. Quand l'ère de spiritualisme qui revient parmi nous, à pas de géant, aura complété son œuvre , il y a bien des gens qui seront fort étonnés d'apprendre que leur prétendue science ne fut que de l'ignorance, et leur prétendue force d'esprit, de la pusillanimité.

Je n'ai pas quitté Étampes, sans avoir salué la vieille et illustre abbaye de Morigny ( à une demilieue nord d'Étampes). Le parc enchanté de Brunehauld, appartenant à M. de Viard , et la fameuse tour Guinette, reste de l'architecture militaire du douzième siècle, de forme quadrilobée , qui domine la ville à l'ouest.

Il y a encore à Étampes une chose que l'on ne peut se dispenser de connaître , c'est la maison de madame de Bourraine, située vers Saint-Basile. Ce manoir

est admirablement bien conservé : il date du quatorzième siècle , et fut habité par Diane de Poitiers.

Je vous ai dit que j'avais revu à Étampes la procession du Saint-Sacrement, dont le caractère sera toujours celui d'une fêle populaire, à laquelle no ressembleront jamais ni les cérémonies , ni les joies politiques. C'est que le catholicisme s'adresse aux masses, c'est qu'il est tout ensemble poésie, unité et vérité. Là, donc, si je ne retrouvai pas les processions somptueuses de ma Bourgogne, avec les populations à genoux sur leur passage, du moins, je vis le Saint-Sacrement traverser paisiblement les rues , et

semer ses bénédictions sur les fidèles Je revis

une procession, et mon âme s'épanouit, se parfuma, renaquit à tout un vieux monde de croyances et de foi. Je ne puis en finir avec Étampes, sans vous parler de la procession des corps saints, qui s'y est maintenue, à la barbe de noire siècle.

C'est dans la vénérable église de Nolre-Dame-du- Fort, fondée par le roi Robert, que sont conservés les restes précieux des saints martyrs Can, Cantien et Cantienne. On pense que ces reliques furent offertes par le pape Benoit VII au roi Robert, lors de son voyage à Rome , et que ce prince s'empressa de confier le pieux dépôt à la sainte maison qu'il avait élevée en l'honneur de la glorieuse vierge Marie, à Étampes. La ville reconnut, de ce moment, ces martyrs pour ses patrons, et elle n'a pas cessé de les honorer d'un culte particulier.

Can , Cantien et Cantienne , patriciens romains , étaient issus de l'illustre famille d'Anicius, d'où naquirent plusieurs consuls ou empereurs, et qui donna le jour au célèbre Boïce. Élevés dans la foi chrétienne , ils se livraient avec ardeur à toutes les pratiques touchantes et sublimes qui la vivifient : mais arriva la cruelle persécution de Dioclétien et de Maximilien , et ces jeunes seigneurs , après avoir vendu leurs biens qui étaient immenses, après en avoir mis le prix dans la main des" pauvres , quittèrent en toute hâte leur patrie , et vinrent planter leur tente à Aquilée. En vain, ils voulurent envelopper leur vie dans une profonde obscurité ; leur nom , le bruit de leurs vertus, déchirèrent le voile. Dénoncés comme chrétiens, forcés de comparaître devant le préfet Dulcidius , les nobles jeunes gens furent jetés dans une noire prison , après avoir vivement irrité le sanguinaire ministre d'un sanguinaire empereur , par la hardiesse de leurs réponses et l'inflexibilité de leur dévouement au christianisme. Parvenus à briser leurs fers, ils s'évadèrent; ils étaient déjà arrivés, dans leur fuite, à trois mille pas de la ville , lorsque l'un des coursiers qui traînaient leur char, s'étant abattu , ils tombèrent captifs entre les mains des farouches soldats envoyés à leur poursuite. Alors une idole leur fut présentée , c'était une statuette représentant Jupiter , et on leur promit la vie s'ils l'adoraient ; mais les généreux seigneurs la repoussant avec horreur , persistèrent dans leur refus d'apostasie. Les soldats tirèrent leurs glaives et la sentence de l'empereur fut exécutée. Sur le terrain, témoin du supplice de ces trois martyrs, tout près de la mer, se trouve maintenant , dit-on , un petit village nommé San Canliano.

Tels sont les héros do la foi dont la ville d'Etampes possède les reliques. Ces restes , avant la révolution de 1792, reposaient dans une magnifique châsse d'or et d'argent, enrichie de pierres précieuses. Cette châsse n'existe plus; mais les reliques des glorieux protecteurs de la cité n'en parcourent pas moins , aujourd'hui encore , les rues et les places deux fois l'année, recueillies dans un vaisseau moins somptueux. Ces deux processions nommées processions des Corps Saints, sont de véritables fêtes triomphales qui se célèbrent le mardi de Pâques et le mardi de la Pentecôte. Alors la foule est immense, fervente , recueillie encore comme dans le moyen-âge ; alors accourent , pour se ranger dans le saint cortège, les populations des villes. voisines, des villages et des hameaux environnants. Il semble que toute la piété des habitants d'Étampes se soit résumée dans ces fêtes bisannuelles des Corps Saints, si chères aux mères, aux petits enfants , et où la religion ne manque jamais de recevoir un éclatant hommage , et de déployer avec splendeur ses pompes sacrées.

Mais ce n'est point en ces jours solennels seulement que les protecteurs d'Étampes sont les objets de la vénération populaire. De tout temps , lorsque la maladie ou l'adversité pèsent sur le peuple , H s'est empressé de recourir aux saints martyrs , comme le peuple de Lyon à sa Notre-Dame-de-Fourvières ,

comme le peuple de Ileaunc àsaSaintc-Vierge-Noire miraculeuse, comme le peuple de Marseille à sa Nolre-l)amc-de-la-(iarde , etc. Plus d'une fois, disent les chroniqueurs et les légendistes, de merveilleuses interventions sont venues prouver aux habitants d'Étampes que leur confiance était sagement placée. Aussi, est-ce toujours aux saints Can , Can- Ijen cl Cantienne que l'on s'adresse du sein des grandes calamités publiques. Naguère , quand le choléramorbus entassait ses victimes à Paris, et étendait ses ravages sur la charmante et ombreuse vallée du CAMPVS STAMPENSIS, on vit encore le peuple désolé, mais renaissant à l'espérance , se rassembler autour du modeste reliquaire qui renferme les restes des martyrs, et réclamer leur appui dans le ciel.

Celte tradition, celle pratique, celle foi, sont choses louchantes. Prions Dieu, les deux mains jointes, qu'elles se mainliennent.

Et nous, hâlons-nous de clore ce trop long épisode, en rappelant encore un coup les devises si chères aux consciencieux éditeurs du seizième siècle , telles que :

A f DIEV f SOYEZ Ou bien*:

SINE • FRAVDE.

Le Chev Joseph Bard (de la Côte-d'Or).

(Eglise de Notrc-Dame-du-Fort, à Étampes. )

Vue de la cour du palais des doges, à Venise, par M. Joyant.

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