ANTIOCHE
Quelque soit l'intérêt que lavue delà Syrie moderne éveille dans l'âme du voyageur, le plus fort de tous les sentiments qu'il éprouve doit être une grande tristesse. Sur ce sol où la nature a tant fait pour l'homme, où la terre est assez fertile pour justifier l'expression de l'Écriture qui parle de la terre promise comme d'un jardin où coulent des ruisseaux de miel et de lait, sous ce ciel où l'on respire un air rafraîchi par les brises de mer et toujours embaumé du parfum de mille fleurs; dans un pays où la nature s'est plu à jeter tant de poésie et de richesse , il est bien douloureux de ne voir à chaque pas que des signes de destruction, des ruines ou des tombeaux que le musulman impassible foule à ses pieds. Ce sentiment est celui que l'on éprouve dans toute l'étendue de celte belle contrée, mais surtout aux environs dé la célèbre Antioche.
Cette ville, composée de quatre villes, fut fondée primitivement par Antigone , et agrandie , ou pour mieux dire rebâtie par Séleucus Nicator qui lui donna le nom de son père. Elle est située non loin de l'Oronle et de l'Euphrate, près des villes d'Apamée, de Séleucie et de Laodicée, qu'on appelait ses sœurs. Elle était la métropole de l'Assyrie , et les rois du pays y firent long-temps leur résidence; au dire de Strabon et de tous les géographes anciens , elle surpassait en grandeur Alexandrie d'Egypte et Rome elle-même. Elle brillait de tout l'éclat des arts, et la mollesse des princes asiatiques y avait introduit tous les raffinements du luxe. Sous les empereurs romains, ses mœurs achevèrent de se corrompre , et l'on y vit régner tous les vices monstrueux que le prêtre du soleil, devenu l'empereur Héliogabale , porta sur le trône de l'univers; ce fut alors surtout que les fêtes célébrées dans la forêt sacrée de Daphné devinrent des jours de prostitution. Mais l'aurore du christianisme se levait radieuse à l'orient; à la voix grave et sévère de la nouvelle doctrine, semblable à un jeune débauché que les sombres pensées de la mort jettent au fond des cloîtres, Antioche se remplit de fervents disciples, et le sang de nombreux martyrs coula dans son enceinte. Il y aurait à citer de nombreux traits du sublime héroïsme d'hommes qui abandonnaient leurs corps à d'indicibles tortures, et, sans laisser échapper un seul regret, donnaient une vie demandée par des tyrans sanguinaires. Un tel sacrifice, certains hommes sont bien capables de le faire pour l'honneur d'une glorieuse résistance à une opinion oppressive et injuste; mais une mort si cruelle , environnée de tant de mépris, ne pouvait être endurée que par des hommes qui, derrière le bourreau, avaient vu l'ange préparer une couronne à ces nobles victimes.
Cependant le vieux monde épuisé d'orgie se mourait : les barbares s'étaient rués comme un torrent sur toutes les provinces de l'empire romain , et partout ils ne laissaient que des ruines pour attester leur passage. Antioche n'échappa pas à leurs coups; alors commença l'œuvre de destruction consommée par lesMamcloucks en 1269. Les fanatiques disciples du Coran firent plus que n'avaient fait les sau-
vages du nord; ils détruisirent jusqu'à la dernière colonne de celte ville de palais, et, à la place de tant de monuments, ils n'édifièrent rien, car, à ces hommes insouciants, il ne faut sur la terre qu'une place pour prier au lever du soleil et un tombeau pour renfermer le'ur cadavre.
A l'époque des croisades , Antioche fut le champ de bataille où éclata la valeur de tous les preux qui s'élançaient au cri de Dieu le veut. Sur ce théâtre brillèrent tous les héros de la chevalerie : Boémond , Tancrède qui régna dans cette ville , Richard Cœurde-Lion, Philippe-Auguste, et Suénon, ce jeune prince suédois qui, surpris dans une embuscade et entouré d'ennemis, se défendit tout un jour etlomba à côté de son amante qui elle-même avait combattu comme une reine d'Amazones. Des envoyés du ciel creusèrent le tombeau qui devait être leur couche nuptiale, et la nuit une lumière, descendue du ciel, indiquait le lieu où reposait le héros. Non loin de ses murs un roi erra long-temps, car tous ses braves avaient péri dans un défilé, écrasés par les roches que les musulmans faisaient rouler sur des hommes sans défense. Un jour entier, il resta caché dans le feuillage d'un arbre ; à la nuit, il prit le chemin d'Antioche et vint frapper à l'une des portes delà ville , alors au pouvoir des chrétiens, c'était Louis VII. Ces guerres ne contribuèrent pas peu à la ruine des monumenls de cette ville illustre; les croisés, ignorants et aveuglés par leur enthousiasme, respectaient peu les villes conquises , et, dans les chroniques du temps, on cherche en vain des renseignements qui eussent eu tant d'intérêt et qu'il eût été si facile de se procurer dans un pays riche encore de tant de beaux édifices.
Aujourd'hui la fameuse Antioche n'est plus qu'une misérable ville remplie de jardins et connue sous le nom d'Antakieh. Elle renferme encore dix mille habitants, mais ils sont disséminés au milieu des restes de son antique enceinte qui jadis en comprenait 700,000. Une partie de ses murailles et de ses aqueducs, échappés aux ravages des barbares et des tremblements de terre , sont les seuls témoins de son ancienne magnificence. L'antique reine de l'Orient, dépouillée de ses grandeurs , est triste comme une vierge qui a perdu sa couronne , et rien ne partage sa douleur, hors le vent de la nuit qui gémit dans les ruines de ses palais ou dans les cyprès de ses tombeaux; hors le voyageur européen qui détourne sa tête à la vue de tant de ruines et s'en va le cœur rempli de douloureuses pensées.
A. Vayssière.