JEAN HUSS. — JÉRÔME DE PRAGUE
Attaques contre l'Église. — Les Hérésies. — Wicliff. — Jean Huss. — Jérôme de Prague. — Le Catholicisme. — Schisme dans l'église. — Concile de Bdle. — Résumé.
XIVe ET XVe SIÈCLES.
Aux quatorzième et quinzième siècles , les opinions contre l'église prirent un caractère hardi ; les hérésies ne se cachèrent plus comme une erreur , elles se
présentèrent comme une réfornialion populaire. Elles devinrent à celle époque un véritable corps de système, fondé sur une base commune. L'imagination, le caractère des peuples, l'esprit des localités en varièrent l'expression ; mais c'était toujours une grande réforme morale, une ligue contre les clercs, les privilèges et l'existence de l'église catholique.
L'enseignement originaire de l'hérésie , dans le quatorzième siècle , fut attribué à un clerc , du nom de Doucin ; l'ensemble de la théorie pouvait êlre ainsi résumé : l'église de Rome a perdu toute l'autorité qu'elle a reçue du Christ , et celle église où sont les papes, les cardinaux, les clercs et les moines , est l'horrible bêle dont parle l'apocalypse. Le pape ne peut absoudre des péchés , s'il n'est saint comme saint Pierre, s'il ne vit dans la pauvreté et l'humilité comme lui. Aussi , tous les pontifes , évoques et abbés sont des libertins et des séducteurs ; le peuple ne doit la dîme de ses champs aux clercs que lorsqu'ils sont dans la pauvreté. Toutes les églises dorées ne sont pas agréables à Dieu ; la prière au milieu des bois est préférable au créateur. » Cette prédication se fit particulièrement entendre en Lombardie où elle trouva de nombreux adeptes parmi le peuple; on en comptait quatre mille dans un seul district. Le pape et l'église s'en alarmèrent , et l'on vit une croisade contre l'hérésie. Les novateurs se réfugièrent dans les bois ; on les y poursuivit comme des bêtes fauves; les chefs furent jugés par l'inquisition et condamnés au supplice du feu.
Le système des fraticelles, secte qui avait sans doute emprunté son nom au caractère de fraternité qui présidait à leur vie commune, proclamait des doctrines non moins avancées; elles établissaient que le principe du mal avait créé le monde , et que seul il se mêlait de l'existence et des choses d'ici-bas. Jésus- Christ n'est point un corps terrestre et matériel , mais une essence , et son incarnation n'avait été qu'une fiction rapportée par les écritures. L'église romaine formait une société d'imposteurs , et ses mandements des prescriptions insensées. Les hérétiques concluaient de là , que toutes les cérémonies' et les pompes des églises étaient des inventions d'un clergé orgueilleux, étrangères à la divinilé. Us se riaient de la consécra-' lion des sanctuaires , des croix , des autels. Pour eux, ils vivaient dans une communauté parfaite et absolue; ils s'unissaient sans s'arrêter au lien de la parenté la plus intime. Leur société était organisée comme l'église primitive; douze élus tenaient la place des apôtres et en portaient le nom Le nombre de ces sectaires s'élevait à plus de vingt mille; ils parcouraient l'Allemagne et répandaient leurs principes dans les villes et les village».
Mais le plus large système de réformation*, la plus complète expression d'une opposition raisonnée contre les clercs et l'ordre ecclésiastique, se trouvent dans la prédication du prêlre anglais W'iclitï. « Du temps des apôtres, l'église ne comprenait que deux ordres de personnes, les prêtres et les diacres. C'est le faste impérial , ce sont les idées laïques qui ont introduit les autres degrés de la hiérarchie : le pape, les pairiarches et les évoques. Les onze agents de l'antêchrist sont : les cardinaux , les patriarches , les archevêques, les évêques, les ofïiciaux, les doyens, les moines , les chanoines , les frères mineurs , les men-
dianls et les quêteurs. C'est une hérésie de soutenir que les prèlres peuvent recevoir des fonds de terre et des biens terriporels. Nul ne peut êlre maître des autres s'il n'a plus de vertus qu'eux , et quiconque est vicieux , n'est seigneur de rien et peut être dépouillé. Le roi ou ses vassaux ne doivent obéir à aucun seigneur ou prélat, car c'est quitter Jésus-Christ pour suivre l'antêchrist. Il ne faut envoyer ni décimes ni sterlings à Rome ; ceux qui l'exigent sont des loups ravissants. Si le pape est un imposteur, il ne peut exercer aucun pouvoir sur les hommes. El pourquoi d'ailleurs reconnailre un pape? Pourquoi ne point vivre comme les Grecs, chacun sous sa propre loi ! L'excommunication n'est valable qu'autant qu'elle est juste ; le clerc qui la fulmine sans motifs est hérétique, excommunié lui-môme. L'appel au roi suspend les censures de l'église , et l'ôvêque qui n'en lient compte est traître à Dieu et au prince. Le peuple peut corriger à discrétion le suzerain qui pèclre, et le suzerain peut priver le clerc de ses fiefs, d
Les disciples de WiclifTannonçaient sa parole d'une manière audacieuse ; ils allaient de village en village, et rassemblant le peuple à l'issue de la messe, lui tenaient des propos outrageants contre les seigneurs et les clercs. John Rail ou Rull , l'un des prédicateurs les plus ardents, réunit la foule sur une place spacieuse , et dit : « Quand Adam labourait et Eve filait, quel était le gentilhomme? La servitude et la subordination ont donc été établies par les méchants contre l'ordre de Dieu. A présent, le temps est arrivé où vous pouvez secouer la servitude. Délivrez-vous des seigneurs et des prélats; de tous ceux qui peuvent nuire à la communauté ; il faut détrôner le pape , afin •que nous soyons tous égaux en liberté, en noblesse et en puissance. » Celte prédication des doctrines de liberté et d'égalité plaisait au peuple. La multitude prit les armes, et sa première fureur éclata contre Simon , archevêque de Canterbury. Plus de trente mille paysans, serfs, laboureurs, entrèrent dans la ville pour y chercher l'archevêque. « Où est ce traître, ce trompeur, » s'écriaient-ils; ils avaient tous en main des massues , des bâtons , des épées rouillées. Le pauvre archevêque se montra sur le champ, et il cherchait à les calmer : « Traître que tu es, s'écrièrent les paysans , tu as assez mangé nos dîmes , il faut que lu meures, » et ils l'assommèrent à coups de bâton sur la tête. Les partisans de ces désordres populaires se donnèrent le nom de Lollards; ils n'étaient point tous d'origine obscure ; des chevaliers, des baronnets, avaient aussi arboré l'étendard de l'hérésie et de l'égalité. On les désignait sous le titre de chaperonnés, parce qu'ils n'ôtaient leurs chaperons devant aucune image , ni devant aucun homme ; pas plus au sainl-sacrement qu'au roi.
Ce grand mouvement de réformation et d'hérésie ne fut pas circonscrit à l'Angleterre ; il retentissait dans les grands états du continent, et la Germanie voyait éclater une révolution non moins imposante. Les livres de Wicliff, ses propositions hardies conlre le système clérical étaient passés dans la Rohême. L'université de Prague les avait condamnés , mais ils avaient trouvé trois zélés défenseurs dans Jean Huss , Jérôme de Prague et Jacobel de Misnie, tous trois docteurs de l'université. L'histoire garde un profond silence sur les premières années de Jean Huss ; il fut
nommé bachelier et maître ès-arts en 1393, recteur de l'université de Prague en 14-09, puis confesseur de Sophie de Bavière, reine de Bohême, ce qui le mit en relation avec les seigneurs les plus distingués du royaume. Quelques jeunes Bohémiens, élèves de l'université d'Oxfort, ayant rapporté dans leur pays les doctrines de WiclitT, Jean Huss les adopta avec enthousiasme, en ajouta de nouvelles dans ses propres écrits. Il soutenait que rien n'était plus saint que les propositions de WiclitT, et qu'il n'avait d'autre souhait à former que d'avoir son âme dans le même séjour où se trouvait celle du savant docteur d'Angleterre. Le peuple prit son parti comme il avait pris celui de WicliiT à Canterbury et à Londres ; il se souleva en armes , et l'on publia dans la ville que le pape était l'antéchrist. Les propositions théologiques de Jean Huss rentraient dans celles du docteur anglais ;
toutefois elles avaient quelque chose de plus complet, de plus large : « La dignité papale doit son origine aux empereurs romains ; celui qui est pontife à Rome n'est le chef d'aucune église particulière; les cardinaux ne sont pas les vrais et manifestes successeurs du Christ. L'obéissance des laïques envers les clercs n'est qu'une prescription inventée par les prélats, envieux de l'autorité des séculiers. Le prêtre doit prêcher, nonobstant l'excommunication du pape et de l'évoque. Les censures ecclésiastiques sont une usurpation des clercs pour agrandir leur puissance ; et tout interdit jeté sur le peuple est en opposition à la loi du Christ. Si le pape est méchant et réprouvé', alors, comme Judas, il est diable et larron. Il ne doit pas être appelé très saint, pas plus que le roi, le bourreau, le héraut de justice et Lucifer. Il n'y a aucune preuve que l'église ne doive avoir qu'un seul chef
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( Jean Huss. )
qui la régisse au spirituel , car Jésus-Christ gouvernait l'église avec ses disciples , et non point avec un seul. Saint Pierre n'a pas été le pasteur universel des brebis du Christ, et encore moins l'évêque de Rome.» La popularité de ces doctrines fut immense ; elles fermentèrent au sein de la Bohême, et armèrent le peuple de Prague contre les magistrats. Jean Huss conservait une modération extrême au milieu des troubles que son hérésie occasionnait ; il n'imitait point le zèle fougueux de son disciple, Jérôme de Prague qui un jour saisit par les cheveux un de ses adversaires, et le jeta^dans le fleuve. Wenceslas , roi de Bohême, eût aisément coupé le mal dans ses racines; il eût épargné bien des larmes à l'humanité s'il avait voulu interposer sa puissance ; mais, indolent
monarque, livré à la débauche, il s'inquiétait fort peu du bonheur de ses peuples. Deux professeurs de théologie prirent en main la cause du catholicisme , et déférèrent Jean Huss au saint-siége. Le pape Alexandre V l'excommunia , et l'interdit de toute fonction ecclésiastique ; Jean Huss en appela au premier concile qui devait bientôt se tenir à Constance. Il partit de Prague le 11 octobre 1414, avantd'avoir reçu ce fameux sauf-conduit, sujet d'un problême dont la solution embarrassera toujours les plus habiles critiques ; lui-même écrivant à un des ses amis, dit en termes positifs : « Nous sommes venus sans être munis d'un sauf-conduit. » Cependant il le reçut quelques jours après son arrivée.
En face des pères du concile , le novateur montra
une ténacité de principes, une fermelô de résolution qui irritèrent profondément l'empereur et les envoyés du saint père ; Sigismond, alors dépositaire du sceptre de Charlemagne, se décida à une mesure de violence. Le 9 octobre 1415, il fit arrêter Jean IIuss, qui fut transporté à une lieue et demie de Constance , dans la forteresse de Grotleleben , où , par un jeu bizarre de la fortune, on renferma peu de temps après, le pape Jean XXIII. Jamais on ne put faire fléchir ce cœur inflexible ; plutôt que de plier, Jean IIuss aurait mieux aimé qu'on lui mît une meule d'âne au cou et qu'on le jetât dans la mer, ce sont ses propres expressions ; parce qu'il était impossible de le persuader, fallait-il donc le brûlersolennellement? Le 15 juillet IMG, on le conduisit au supplice au milieu d'un concours immense de peuple; il monta sur le bûcher avec courage , et du sein des flammes qui le dévoraient, il entonna plusieurs cantiques d'actions de grâce. Au rapport d'OEnéas Sylvius, les hnssiles recueillirent la terre dans l'endroit où leur chef avait été brûlé, l'apportèrent à Prague, et la distribuèrent comme une terre sacrée. Le 30 mai de Tannée suivante, Jérôme de Prague subit le même sort. De ces fatals bûchers jaillirent jusqu'en Bohême des étincelles qui allumèrent un incendie immense, et le sang des populations germaniques ne suffit point pour l'éteindre. Leshussites, à la nouvelle du trépas de leurs maîtres, saisirent leurs armes sous le commandement de Ziska; ils portèrent l'épouvante dans toute l'Allemagne , et de terribles représailles ensanglantèrent les cités.
Bientôt , les opinions de la réforme prirent un certain corps, un caractère systématique et régulier; ce fut une attaque sérieuse et directe contre la suprématie du pape , contre l'ordre de l'église , ses dogmes et ses mystères. Tonte l'économie du système catholique fut menacée. Contre des attaques si soudaines, si unanimes, que devait opposer l'église? Plus la guerre qu'on lui suscitait était puissante et vive, plus elle devait présenter le grand spectacle de son unité, de ses meeure, de la perpétuité de sa doctrine, de la force de sa hiérarchie; et, par une fatalité qui menaçait ses destinées, les siècles qui virent ces hérésies offrirent aussi le plus déplorable exemple des divisions et des discordes au sein du catholicisme. Au quatorzième siècle , un véritable schisme se produisit avec toutes ses conséquences les plus malheureuses pour la foi : deux papes se disputèrent le légitime pouvoir pendant plus de trente-six années; ils eurent leurs cardinaux , leur clergé. L'obédience de la chrétienté se divisa ; une partie des princes tempoporels reconnut le pape de Rome, l'autre le pontife d'Avignon, et cette division détruisit le grand ressort de l'autorité pontificale. #
La première origine du schisme peut se reporter à la résidence des papes à Avignon. Ce séjour des pontifes, en dehors de Rome, déplaisait aux pieux habitants de la ville éternelle qui aimaient alors les processions et les pompes parfumées du catholicisme. La présence des papes à Rome y attirait d'ailleurs de nombreux étrangers, des pèlerins* qui venaient visiter le tombeau de saint Pierre, ce qui avait rendu quelque éclat à la vieille capitale du monde. Aussi , les Romains voyaient-ils avec jalousie les papes résider dans Avignon , cité étrangère , et presque sous
la dépendance des rois de France. A la mort de Grégoire , en 1378, les cardinaux se réunirent à Rome pour lui donner un successeur; presque tous étaient Français, et les habitants remarquaient avec une grande inquiétude que sur seize cardinaux , douze appartenaient à des terres au-delà des Alpes, et quatre seulement à l'Italie. Lorsque le conclave fut assemblé, les Romains se soulevèrent et coururent vers la place publique, armés d'épées et de lances; ils appelèrent à grands cris un pape italien; ils brisèrent les portes , pillèrent les cardinaux, et force fut bien à ceux-ci de choisir l'archevêque de Hari, italien, sous le nom d'Urbain VI , et les Romains alors applaudirent. Cependant, les cardinaux se hâtèrent de sortir de Rome , et d'écrire partout qu'ils n'avaient point été libres. Arrivés à Fondi, ils élurent un autre pape qui prit le titre de Clément VII.
Là, fut l'origine première du grand schisme. Urbain VI régnait à Rome , faisait des cardinaux , établissait les règles et les privilèges antiques. Clément fixa sa cour à Avignon , et s'efforça de gagner la protection des suzerains temporels. Un grand nombre de princes le reconnurent. Urbain fut soutenu par une partie du clergé d'Italie , et à sa mort , les cardinaux de Rome élurent , sans tenir compte du pape d'Avignon, Perrin de Tomacelli, sous le nom de Boniface IX. Les deux papes déclarèrent vouloir également se maintenir sur le trône pontifical. Le schisme une fois établi , les conséquences en étaient immenses ; non-seulement l'unité de l'église était brisée, mais l'obédience envers l'un des deux papes devenait un acte de volonté indépendante de la part des chrétiens; les commandements du souverain pontife n'imposaient plus la foi et le respect qui environnaient les actes de l'autorité pontificale dans son éclat primitif. Ce n'était plus celte autorité universelle , qui lançait de Rome ses effrayantes excommunications; ce n'était plus cette mystérieuse et sainte unité qui parlait si vivement aux pieuses imaginations du moyen-âge. Le pape qui résidait à Avignon, devenait en quelque sorte français , sujet du suzerain ; l'influence du roi entrait dans toutes les délibérations d'un pontife sous sa dépendance. ïout.était terrestre, autour de la pipaulé, dépouillée de ses prestiges; alors les rois déposèrent les papes ou les reconnurent à leur gré.
Cependant ces divisions , au sommet de la catholicité , favorisèrent les progrès des églises nationales. En France , l'université prit un vaste rscendant dans les matières religieuses ; elle fit entendre les plus hardies doctrines contre les papes , et déclara Urbain VI excommunié et démoniaque ; dans une réunion de prélats, de savants docteurs soutinrent que les vassaux du roi et le clergé ne devaient plus obéir au saint-siége. Le schisme fut le sujet des déclamalions les plus singulières. En présence de l'université , le docteur Pierre-aUx-Bœufs, revêtu de son chaperon , traçant un grand cercle astronomique avec toutes les constellations, s'exprima en ces termes: « Je vous dirai, mes chers seigneurs, pourquoi j'ai mis ce cercle en avant ; il représente le schisme par la grande similitude qu'ils'ont ensemble. Hélas! le schisme présent n'a-t-il pas bien la forme d'un cercle, où l'on ne trouve ni fin , ni issue? » Le docteur
universitaire concluait qu'il fallait forcer les deux pontifes à abdiquer la tiare.
Les églises locales avaient perdu quelque chose de leur ancienne splendeur; les clercs avaient abusé de tous les pouvoirs ;#de tous les droits que leur donnait la vieille constitution catholique; la dîme était perçue avec une exigence excessive ; on imposait les chaperons, les tissus de soie. L'abus des excommunications a été aussi poussé jusqu'à ses dernières limites; il n'était pas rare de voir dans les plus petits villages, villes et bourgs, la population entière excommuniée; les évêques frappaient d'anathême pour les moindres fautes, pour les moindres délits contre les lois de l'église. Il y avait de simples débiteurs excommuniés pour n'avoir pas acquitté ce qu'ils devaient à leurs créanciers. Que résultait-il de ces abus de la dîme et de l'excommunication? C'est que le peuple s'accoutumait à mépriser les foudres cléricales. On. s'en inquiétait peu; les voisins, les serviteurs, les amis , ne fuyaient plus au loin à l'aspect de ces hommes damnés, placés en-dehors de l'église, et le clergé perdit ainsi un de ses plus puissants moyens d'influence.
Dans cette situation critique de l'église universelle, la réunion d'un concile général de réformation paraissait inévitable. Il était peu probable que les deux papes rivaux consentiraient à la convocation d'un tribunal supérieur chargé de réformer l'église , et de porter l'ordre au milieu de la division des croyances ; mais le concile, sans le consentement des pontifes, se réunit d'abord à Pise, puis à Constance , et enfin à Eàle, dans un intervalle de vingt-deux années. Le concile de Bàle s'ouvrit avec une pompe extraordinaire ; il se prolongea pendant huit ans, et dans ses cinquante-huit sessions les grands principes de la liberté de l'église triomphèrent. Ce ne fut plus seulement une tentative de réforme, mais une réforme complète , absolue, résolue par une grande assemblée indépendante et souveraine. Le premier acte de son autorité fut de se constituer assemblée inviolable et légitime. « Le synode réuni au nom du Saint-Esprit , représente l'église universelle ; toute personne, même le pape, est obligée de lui obéir en ce qui regarde la foi, l'extirpation du schisme et la réforme. Le concile ne peut et ne pourra être dissout, transféré ou prorogé par quelque autorité que ce soit , même par le pape. Tout ce que le pontife fera pour porter atteinte à ses décrets sera nul de plein droit , et tous ceux qui s'en rendraient complices seront exilés du sein de l'église. »
L'indépendance du concile ainsi constituée, les pères députèrent vers le pape Eugène , alors élu à Rome , mais seulement pour la forme , afin de l'inviter à s'unir à eux , et à concourir à leurs délibéralions, lui déclarant toutefois qu'il serait passé outre, tout aussi bien sans lui qu'avec lui. Le pape consentit d'abord , puis refusa son concours. Ces alternatives de consentement et de refus n'arrêtèrent pas la marche du concile ; chacune de ses séances fut occupée par un des grands articles de réformation. Par la première délibération régulière , les élections furent rendues aux clercs, sans que jamais les papes pussent s'y immiscer ; les électeurs devaient choisir des sujets capables qui n'aient pas brigué celte dignité par promesse d'argent, véritable simonie ; toute élection était
libre, tout électeur indépendant, sans tenir compte des réserves papales. Un second canon ordonna la réunion deux fois par an de conciles provinciaux , assemblées locales qui devaient surveiller la conduite des clercs, proscrire les mauvaises mœurs. Un décret spécial fut porté contre la dissolution des moines et religieux ; deux mois après la publication des canons dans les églises cathédrales , s'ils persistaient dans les scandales , ils devaient être privés de leurs bénéfices. Le droit d'excommunication dont on avait tant abusé fut restreint, des juges compétents durent seuls prononcer l'interdit, priver les fidèles des cérémonies de l'église , et encore ne pouvaient-ils diriger l'excommunication que contre des personnes nommément désignées , et jamais contre les masses. Le concile réformait en même temps les cérémonies de l'église et les indécentes solennités qui en souillaient la célébration. L'office divin devait être chanté gravement et décemment par les clercs revêtus de surplis et de chapes , selon l'ordre des temps ; ils devaient réciter le credo depuis le premier verset jusqu'au dernier, car il y avait des églises où l'on omettait des passages pour en finir plutôt. Les clercs devaient cesser de se promener dans les sanctuaires , et proscrire ces spectacles où l'on revêtait les enfants du costume d'évêque , la mître en tête et la crosse eu main ; ces fêtes des fous ou des innocents , et la mascarade des boucs et des femmes, lascive représentation des mystères.
Quelques autres décrets do réforme et d'organisation suivirent ces premiers canons du concile; mais ce qui occupa spécialement l'assemblée, ce fut la vive et continuelle opposition du pape Eugène , qui , loin do reconnaître l'autorité du concile de Bàle , avait réuni un concile à Florence, dont il opposait les règlements à ceux des pères de Bàle. Ce fut alors une querelle interminable ; l'opposition du pape favorisa l'inclination taquine des clercs qui répugnaient à obéir aux austères prescriptions du concile général. Le spectacle de ces divisions , de ces schismes , de ces querelles violentes et intérieures, dut affaiblir le sentiment de la foi populaire ; l'église ne put pas , de ses propres mains, opérer sa réforme; mille obstacles s'y opposaient, et cette réforme se fit en dehors d'elle. Là, fut l'origine de la grande lutte religieuse du quinzième siècle. Si le concile de Bàle était parvenu à imprimer à l'église la force et la constitution des premiers temps du christianisme , peut-être la séparation causée par le protestantisme n'aurait jamais eu lieu. La réforme de Luther ne fut que l'irruption d'un sentiment loDg-temps retenu , et qui à la fin éclata violemment; elle ne fut point l'œuvre de quelques hommes, mais d'une partie de l'opinion; elle était préparée depuis deux siècles. Une révolution no frappe pas sans s'être amoncelée de longue main.